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Les routes de l’esclavage

« Tous les esclavisés ont rêvé de liberté »

21 décembre 2018
Expédite Laope-Cerneaux
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Voilà « LE » livre qui mérite une place de choix dans nos bibliothèques : « Les routes de l’esclavage », Histoire des traites africaines, VIème-XXème siècle, par Catherine Coquery-Vidrovitch, paru chez Albin Michel avec ArteEditions en 2018.


Esclavage : « LE » livre !


Voilà « LE » livre qu’il faut lire pour faire le tour de la question de l’esclavage : « Les routes de l’esclavage », sous-titré « Histoire de traites africaines, VIème-XXème siècle » par Catherine Coquery-Vidrovitch, paru chez Albin Michel avec ArteEditions en 2018.

Voici comment l’auteure présente son ouvrage dans son avant-propos : « une synthèse concernant l’histoire des traites des esclaves noirs destinés à quitter l’Afrique subsaharienne : aussi bien vers l’Afrique du Nord et la Méditerranée que vers l’Atlantique, les Caraïbes et les Amériques, et aussi sur l’océan Indien à partir de Zanzibar, du Mozambique et de l’Afrique australe ; il s’intéresse prioritairement aux modalités de départ des Africains de leur continent et aux diasporas esclaves, surtout américaines au sens large (des Caraïbes au Brésil et aux Etats-Unis). Il ne traite que subsidiairement de l’esclavage interne au continent ».

Mandy, cuisinière asservie à une famille d’Austin. Texas/USA.1865. Austin History Center.

Comprendre les rouages de ce « système criminel »


Ce travail ne cherche pas l’exhaustivité, déclare-t-elle. Cependant, on ne trouvera sans doute pas ailleurs une telle somme sur la question. A noter que ce livre « rassemble le riche matériau réuni dans une série de quatre films intitulée « Les Routes de l’esclavage », diffusée par la chaîne Arte, dont l’auteure a été la conseillère historique, et où interviennent les meilleurs spécialistes internationaux ».

Ceux qui n’ont pas eu la chance de voir cette série trouveront peut-être des rediffusions. Quant à ce livre, il mérite une place de choix dans nos bibliothèques.

Destiné au grand public, ce livre est accessible et il n’est pas nécessaire d’être déjà parfaitement informé sur le sujet pour comprendre l’ouvrage. Bien entendu, il apporte des compléments ou des éclaircissements inestimables pour qui veut comprendre les rouages de ce « système criminel sur lequel s’est construit en grande partie notre monde actuel ».


Une véritable « encyclopédie »


L’œuvre est si considérable que cette présentation de quelques lignes ne pourra qu’être sommaire.

Précisons que le livre comporte 11 chapitres. Il commence par l’énumération des sources et par des définitions. Cette rigueur est importante pour poser le cadre du travail. Ensuite, il fait le point sur les différentes périodes et les aires esclavagistes : l’esclavage en Afrique avant l’islam, l’époque de la colonisation portugaise, le développement de la traite intensive, les Amériques, les Caraïbes et les Antilles, les abolitions, l’esclavage aujourd’hui…

Impossible de citer tout ce que vous trouverez dans cet ouvrage que l’on peut qualifier d’encyclopédie. On s’en tiendra à souligner la réfutation ou la clarification de quelques idées reçues considérées comme des vérités.

Catherine Coquery-Vidrovitch. Photo : Ji-Elle.

Une traduction erronée du mot anglais « domestic »


D’abord, un point sur l’esclavage domestique que Catherine Coquery-Vidrovitch qualifie de « faux concept » [p. 32-33]. Ce système aurait été particulièrement en cours dans les sociétés africaines et musulmanes où l’esclave était, croit-on, intégré à la famille. Ce distinguo entre esclave des champs et esclave de maison est aussi courant dans l’histoire réunionnaise.

Erreur, déclare l’auteure, fondée sur une traduction erronée du mot anglais « domestic », utilisé pour différencier ce qui est privé de ce qui est public mais sans nécessaire connotation familiale.

Les esclaves, qu’ils travaillent sur les plantations ou dans la maison, étaient entièrement dépendants du maître. Les esclaves de maison, en particulier les femmes, pouvaient subir un sort tout aussi terrible étant à la disposition du maître 24h sur 24. Et il y eut partout des maîtres cruels et d’autres plus débonnaires.


« Les Africains ne vendaient pas leurs “frères” »


La différence ne se situe pas dans le statut des différentes populations serviles, mais dans le type de sociétés où l’on pouvait les trouver : société de grande plantation comme en Amérique et chez nous, ou société de petite agriculture comme en terre d’Islam.

Une autre idée largement répandue est que les Africains « vendaient leurs frères ». L’auteure déclare tout net que c’est une idée absurde. Voici un court extrait, très explicite en peu de mots [p. 38-39] : « Les Africains ne vendaient pas leurs “frères”, ils vendaient des étrangers à leur terroir, à leur société, à leur Etat, donc des ennemis potentiels ou réels dont la couleur — qui n’étonnait que les Blancs — importait peu voire pas du tout. Car sur un continent relativement immense où tout le monde était noir ou à peu près, la notion de couleur ne créait aucune affinité particulière »...

On retiendra aussi quelques vérités historiques encore trop peu analysées.

Marché aux esclaves dans l’antiquité.

« L’esclavage remonte à la nuit des temps »


La deuxième partie démarre par l’ancienneté de l’esclavage, intitulée « L’esclavage dans les sociétés africaines anciennes » : « L’esclavage remonte à la nuit des temps. Il fut très développé dans les sociétés antiques. Ce fut la forme de mise au travail la plus universelle, le plus répandue, historiquement la plus utilisée ». Ensuite sont décrites les différentes formes d’organisation de l’esclavage au cours de l’histoire.

Une réflexion intéressante sur laquelle l’on s’est pour l’instant encore peu arrêté : le recours à l’esclavage a retardé les progrès technologiques. Effectivement, quand on utilise massivement l’énergie humaine, on réfléchit peu au développement des techniques qui peuvent améliorer le rendement du travail et les conditions de vie des sociétés.

Quel est le nombre exact d’esclaves arrachés à l’Afrique sur trois ou quatre siècles ? Difficile de le savoir précisément. L’auteure refuse de trancher dans la bataille des chiffres et propose de retenir l’hypothèse des historiens les plus sérieux, à savoir environ 25 millions. Avec des conséquences dramatiques sur la démographie du continent, d’autant que les personnes enlevées étaient jeunes, donc en âge de procréer.


« Tous les esclaves ont rêvé de liberté »


Il y a quatre siècles, soit avant la traite atlantique, la population africaine représentait 17% de la population mondiale. En 1900, elle était tombée à 7%. Si ce chiffre est remonté de nos jours, il n’a pas encore atteint le niveau d’avant la traite et reste en deçà de ce que l’on pourrait attendre de cet immense continent.

Autre idée fondamentale, également soulignée par l’écrivain Wilfrid N’Sondé, auteur du roman « Un océan, deux mers, trois continents » : c’est que l’histoire de l’esclavage est aussi l’histoire du refus de l’esclavage. Catherine Coquery-Vidrovitch y consacre tout le chapitre 8.

A partir de la page 173, on trouvera le récit de toutes les formes de résistances historiques à l’esclavage, bien plus nombreuses et plus répandues que l’on aurait pu le penser auparavant, certaines ayant même évolué en véritables guerres : « Tous les esclaves ont rêvé de liberté. Certains ont voulu l’obtenir par la force ». Les esclaves n’ont jamais accepté leur condition, ni ici, ni ailleurs. Mais il s’avérait difficile, voire impossible, de renverser un système considéré comme une norme universelle. Il a fallu du temps pour y parvenir.


40 millions de personnes victimes de l’esclavage aujourd’hui


Bien entendu, une partie conséquente de ce livre est consacrée aux abolitions. S’il est important de connaître l’esclavage, il importe tout autant d’en savoir plus sur son abolition, grande victoire de l’humanité sur l’inhumanité, même si cela n’a pas tout résolu comme on le verra plus loin. On apprendra donc où, quand, comment — et pourquoi — elle s’est réalisée dans les différentes aires esclavagistes.

Le dernier chapitre du livre analyse l’héritage de l’esclavage de nos jours et la situation actuelle, y compris le déni de l’esclavage dans la majorité des cas, sans compter les rouages du racisme anti-Noirs, qui n’a pas existé de tout temps.

Considérer le mot « Esclave » quasiment comme un synonyme de « Noir », c’est oublier que dans l’Antiquité et au début du Moyen-Age, la quasi-totalité des esclaves étaient blancs, en témoigne l’étymologie même du terme « esclave ».

Enfin, malgré l’interdiction quasi universelle, il y aurait encore environ 40 millions de personnes victimes de l’esclavage dans le monde.


Pour servir à la connaissance historique


On trouvera encore de multiples informations et précisions pour servir à la connaissance historique.

Par exemple :

Le Coran approuve-t-il l’esclavage ? Qui étaient exactement les Signares, ces femmes africaines souvent plus riches que les colons ? Comment a démarré la traite atlantique et en quoi se différencie-t-elle de la traite intra-africaine ? Quand et comment ont émergé les sociétés d’habitation ?

Et plus encore.

Et d’emblée, une proposition percutante de Catherine Coquery-Vidrovitch qui mérite réflexion...


« Esclavisé » et « esclavisation »


L’auteure propose de bannir de notre langage et de nos écrits les termes « esclave » et « esclavage », et de leur préférer les néologismes proposés par les historiens modernes : « esclavisé » et « esclavisation », car personne n’est esclave par essence ni par nature, ni hommes, ni peuples, ni blancs, ni noirs ; ce sont des hommes qui décident de faire d’autres hommes des esclaves.

Ainsi, on répond aussi au credo des Antillais qui ne veulent plus que l’on dise que leurs ancêtres étaient esclaves, et qui militent pour l’expression : « ancêtres que l’on a réduits en esclavage ». Avouez que c’est un peu long. Mais avec « esclavisés », le problème est résolu !

Donc aujourd’hui, nous pouvons commencer par adopter ces termes jusqu’à ce qu’ils s’imposent. Et que l’on ne se dise pas que ce n’est pas possible parce que l’on est trop habitué à dire « esclave ». C’est toujours possible si on le veut vraiment. Aux Etats-Unis, les afro-Américains ont bien réussi à faire bannir le mot « nigger ». Et chez nous même, de nos jours, il n’y a plus grand monde qui utilise le mot « patois » pour désigner la langue créole.


Une longue, très longue chaîne, qui a traversé plusieurs pays


Un seul bémol pour le lecteur réunionnais : le livre ne mentionne pas La Réunion, sauf par une ligne en page 232 à propos de l’engagisme, à moins que l’on considère que la situation réunionnaise est incluse dans ce qui est dit en passant sur l’esclavage à travers l’océan Indien.

Malgré tout, ce livre permet de considérer l’esclavage au niveau mondial, et il est vrai que, vu ainsi, La Réunion n’est qu’une goutte d’eau.

Cela ne nous fait aucun mal d’élargir notre horizon. Nous rappeler que notre cas n’était pas unique mais un maillon d’une longue, très longue chaîne, qui a traversé plusieurs pays.

La bibliographie en fin d’ouvrage rappelle que Catherine Coquery-Vidrovitch est la grande spécialiste française de l’Afrique. C’est une historienne, professeur émérite de l’Université Paris-Diderot.

En 1966, elle a présenté sa thèse sur Savorgnan de Brazza [1] et la colonisation du Congo. Une impressionnante liste de publications a suivi, dans laquelle le lecteur pourra piocher à loisir pour en savoir un peu plus sur ce continent si mal connu et qui est pourtant la matrice dont nous sommes issus.


La part d’idées reçues et de réalités historiques...


Signalons également qu’il y a aussi quelques illustrations qui ne manquent pas d’intérêt. Certaines connues grâce à d’autres lectures, d’autres complètement originales.

Après cette lecture, on ne sera pas loin d’être incollable sur la question de l’esclavage. Et cela est très important.

C’est un sujet dont on parle beaucoup, mais que sait-on réellement ? Quelle est la part d’idées reçues et de réalités historiques ?

Grâce à ce livre, on ne se laissera plus berner par n’importe quoi. D’autant qu’il s’agit d’une auteure qui n’est pas issue de nos contrées ; elle ne peut donc pas être accusée de ressasser un passé douloureux, ni de se lamenter sur les souffrances de ses ancêtres.

Expédite Laope-Cerneaux

Notes

[1que l’on a déjà eu l’occasion d’évoquer : La clameur des rues sous le pas des révolutions.

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