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Tribune Libre : Préférence régionale

« Tordre le cou aux fausses bonnes idées »

9 mai 2013
Jean-Hugues Savigny
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Préférence régionale : ferme partisan du critère linguistique, « 7 Lames la Mer » n’en est pas moins favorable à l’échange, à la confrontation des points de vue et des divergences. La question « Qu’est-ce qu’un Réunionnais ? », peut paraître étrange aux oreilles du plus grand nombre, qui vit l’identité sans avoir besoin de la définir. Elle est néanmoins de retour au coeur du débat public avec la mission confiée au député socialiste Patrick Lebreton, relative à la préférence à l’embauche. C’est pourquoi nous publions dans son intégralité l’intéressante tribune que nous a adressée Jean-Hugues Savigny, cinquième adjoint au maire de La Possession et co-secrétaire départemental du Front de Gauche. Les intertitres sont de « 7 Lames la Mer ».

De tout temps, les faiseurs d’opinion présentent comme remède, voire panacée, au fort taux de chômage qui frappe l’île la solution de la préférence régionale. Dès lors, en se mettant en situation, on se retrouve rapidement à devoir dire « qui est Réunionnais ? ».

Le député Patrick Lebreton et bien d’autres encore avancent un critère linguistique. Or, si on s’en tient aux fondamentaux linguistiques communs, cet obstacle est loin d’être insurmontable par tout un chacun – qui devrait systématiquement le surmonter – au prix d’un court apprentissage. Il ne doit pas non plus figer la langue qui, logiquement, se nourrit des divers apports. En définitive, ce critère ne nous paraît pas très opérant. Au demeurant, cette préoccupation culturelle et identitaire reste toutefois intéressante parce qu’elle doit conforter un invariant à tout l’échiquier politique local pour stopper le mouvement d’uniformisation des cultures du monde. Elle ne peut non plus se dissoudre exclusivement dans toute autre cause.

Autre variante : le critère de résidence. Mais, quand on aura appris (INSEE) que 94% des résidents de l’île y sont depuis plus de cinq ans, on sera dès lors amené à revisiter le critère (en Nouvelle-calédonie, ne votent aux élections locales que les résidents de plus de dix ans). Il m’est moi-même arrivé de penser à titre personnel, qu’est Réunionnais celui qui a passé plus de la moitié de sa vie sur l’île.

Sur-représentations surprenantes

Au final, on voit bien que les critères ont comme principale vocation l’exclusion d’un groupe ou d’une partie d’un groupe au supposé bénéfice des autres. Car là est le vrai problème. A ce stade, on ne peut évidemment pas passer sous silence que le sentiment de discrimination sur le marché de l’emploi est réellement bien éprouvé par la population et qu’il nourrit des ressentiments qui peuvent conduire à des comportements dont les conséquences seraient dramatiques pour l’île. Influence négative sur le tourisme, inconfort pour les couples mixtes, aggravation de l’inadéquation locale des offres et demandes d’emplois, effet boomerang à l’endroit de la diaspora, etc. Au demeurant, on ne peut raisonnablement s’abstraire de ces désagréments. Ce sentiment trouve ses principales origines dans le fait que dans la haute administration, dans les directions des entreprises mais quelquefois aussi à des postes où aucune qualification particulière n’est requise ou plus largement encore dans nombre de nos espaces publics des situations de sur-représentations sont surprenantes (éco-gardes du Parc national, Conseil des écoles, etc.).

Décolonisation de l’imaginaire

Dans la représentation mentale collective, il existe un « plafond de verre » pour les Réunionnais qu’ils soient personnes physiques ou personne morale.

Pour un républicain, le souci d’abolir les privilèges de situation oblige sur tous les sujets à se préoccuper prioritairement des causes plutôt que ses effets, en recherchant systématiquement des solutions pacificatrices dussent-elle être tranchées. Ainsi, son premier devoir va à la « décolonisation de l’imaginaire ». Difficile tâche pour celui qui dispose de peu de moyens de communication et à l’adresse d’un corps social faiblement politisé. En l’espèce, la question ne peut, pour nous, trouver de réponse dans l’acceptation du TINA (There is not alternative). Car alors l’usage des réseaux dans les entreprises privées ne peut être condamné exception faite d’une condamnation morale. Or, quand l’entreprise profite de fonds ou de facilités publics – exonérations, défiscalisations, moratoire, etc – elle devient aussi comptable de ses choix (recrutement, répartition de la plus-value, stratégie, …) devant toute la société.

Les pouvoirs publics doivent donc disposer dans ces entreprises d’un droit de propriété… au même titre d’ailleurs que les salariés. Ils veilleraient à ce que toutes les offres d’emplois transitent bien par Pôle Emploi Réunion, pour, en cas de satisfaction, éviter les surcoûts d’un recrutement extérieur. En d’autre terme, ils s’assureront de la réelle mise en œuvre du mot d’ordre « à requis égal, recrutement local ». Ils auront de surcroît la connaissance des besoins prospectifs en matière de ressource humaine et une planification permettra alors d’adapter les formations locales aux besoins futurs du territoire.

Nous rappelons que l’horizon d’une entreprise privée est celui du profit. Il est donc à courte vue. En revanche celui de la société doit aussi intégrer le long terme. Il incombe donc naturellement aux acteurs publics ; c’est pour cette raison que la monnaie, qui est aussi un bien commun, ne peut être abandonnée, comme elle l’est actuellement, aux seuls privés (rente extérieure de surcroît).

Une crainte révérencielle

Pour revenir à notre sujet, et pour ce qui concerne la haute administration, il conviendra d’apporter des correctifs aux dispositifs existants qui consisteront à intégrer dans les définitions des quotas une plus grande demande d’installations ou de retours au « pays » résultant du seul fait d’une élévation générale du niveau de qualification autochtone.

Autre décolonisation à effectuer, celle de la sous implication des Réunionnais dans les diverses instances. Le « plafond de verre » ci-dessus évoqué a déjà produit ses effets. Il opère, sur ceux qui pensent ne pas bien maîtriser la langue officielle, une « crainte révérencielle ». La grande pauvreté qui frappe la moitié de la population rend l’implication citoyenne d’emblée éloignée des priorités de vie de cette frange. Et, les reproches en insuffisance prométhéenne admonestés par des CSP+ [1] jouissant d’une manière générale de dispositifs avantageux (abattement fiscal, prime pour l’emploi, salaires indexés, …) sont totalement déplacés et insultants. Cette difficulté ne pourra donc être levée que si la pauvreté est éradiquée et la restructuration des laissés-pour-compte est entreprise dans le respect de leur bilinguisme. Ce qui revient tout simplement à dire que l’ensemble des minima doit être revu à la hausse et un dispositif d’insertion rémunéré et opposable proposé. Nous rappelons au passage que de meilleures rémunérations amélioreraient la qualité de nos étroits marchés puisque tout le monde dès lors deviendrait enfin un vrai consommateur. Logiquement, l’effet de masse tirerait l’ensemble des prix vers le bas.

Une sortie politique par le haut

Le « plafond de verre » doit aussi être brisé pour permettre à La Réunion (personne morale) de disposer de délégations gouvernementales pour représenter la France et l’Europe au sein des institutions de la zone Océan Indien et y jouer une pleine fonction motrice dans une coopération régionale intégratrice et de progrès, alors forcément mieux acceptée par les populations.

En résumé, le lecteur aura compris qu’une sortie politique par le haut de ces fausses bonnes solutions de la « préférence régionale » — qui profitent, quoiqu’on le veuille, au Front national — exige de se placer collectivement dans une économie mixte de type république sociale portée par un Etat suffisamment fort sur la scène internationale pour se délester des fardeaux causés par « la concurrence libre et non faussée » et individuellement s’en remettre à la bonne intelligence de chacun pour s’interdire les replis communautaristes, corporatistes ou catégoriels…

Jean-Hugues Savigny

Parti de Gauche

Notes

[1Catégories socio-professionnelles.

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