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Une nouvelle de Guy Pignolet

« Tomato Space King »... pourquoi pas moi ?

16 août 2015
Guy Pignolet
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« Tomato Space King », entreprise innovante, reine de la production de tomates spatiales dans tout un coin de la galaxie. Zéphyrin dans sa maison carrée de la campagne gâtinaise, se disait : « Et si Bill Gates a réussi, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas concrétiser quelque chose d’aussi fou que TSK ? Si Mark Zuckerberg a connu le succès avec quelque chose de fondamentalement aussi simple que Facebook, pourquoi pas moi avec mes tomates ? »

Zéphyrin était un agriculteur comme les autres.

C’était un agriculteur comme bien d’autres dans cette première moitié du 21 siècle, et sa vie bien sûr n’avait plus qu’une très lointaine ressemblance avec ce qu’avaient pu être celle de son grand-père ou la vie au quotidien des nombreuses générations d’agriculteurs et de paysans qui s’étaient succédé sur ces terres du Gâtinais, à côté de Montargis.

Zéphyrin avait grandi près du village de Souppes dans une grande ferme carrée dont l’architecture évoquait encore celle des colonisateurs romains. Alors que le grand-père parlait comme un livre d’histoire de l’époque où il conduisait les chevaux au travail par des chemins de terre, le père de Zéphyrin avait quant à lui été le premier agriculteur du village à acheter un tracteur et à mécaniser son exploitation. Zéphyrin avait appris un peu le métier avec son père et son grand-père, et beaucoup au Lycée Agricole et pendant ses études de BTS avant de prendre la succession de son père quand ce dernier avait pris sa retraite, ce qui était une première dans l’histoire de la famille. Zéphyrin avait une sœur, qui avait poursuivi ses études jusqu’à un diplôme d’ingénieur, avant de se passionner pour les avions et d’entrer chez Air France en passant par l’Ecole des Cadets pour devenir pilote de ligne. De temps en temps elle venait à Montargis pour des retrouvailles familiales, et elle faisait rêver Zéphyrin avec ses histoires de vols longs courriers dans ce qu’elle appelait le plus beau bureau du monde.

Lorsque Zéphyrin alla accompagner son grand-père vers sa dernière demeure, il avait déjà transformé la ferme ancestrale en une entreprise moderne, et les claviers d’ordinateurs faisaient partie du matériel courant, que ce soit dans la grande pièce de séjour de la ferme où il vivait maintenant seul avec ses parents – Zéphyrin ne s’était pas marié, il n’en voyait pas la nécessité – ou dans le bureau où il faisait ses comptes et la planification des travaux, ou encore sur les tableaux de bord des énormes machines qui avaient remplacé les chevaux et les charrues de son grand-père et les moissonneuses-batteuses à l’air déjà antiques qui avaient fait la fierté de son père.

Les chevaux avaient donc disparu, ou presque, parce qu’il restait dans les bâtiments de la ferme deux beaux animaux, souvenirs d’une époque ancestrale où l’on parlait de la plus belle conquête de l’homme. Lorsque la mécanisation était arrivée, on avait gardé quelques chevaux par nostalgie, qui avaient été remplacés quand l’âge était venu. Le soir, Zéphyrin aimait se promener à cheval au milieu de la campagne, et à la fin des beaux jours d’été, admirer les flamboyants couchers du soleil, sur un fond de ciel bleu dans lequel montaient au-dessus de l’horizon les deux colonnes de vapeur de la centrale nucléaire sur les bords de la Loire.

Ses voisins et ses amis pensaient que Zéphyrin était un homme heureux.

Le bonheur et le malheur peuvent quelquefois se suivre de manière imprévisible. Les chevaux n’avaient jamais su ce que c’est d’être un animal esclave, c’étaient des amis, qui rendaient bien à Zéphyrin l’affection que celui-ci leur portait. Pourtant un jour, alors que Zéphyrin passait derrière l’une des bêtes, celle-ci lui décocha une ruade violente. Etait-ce l’effet d’une piqûre de mouche, ou d’un cauchemar dans un rêve éveillé, toujours est-il que Zéphyrin poussa un hurlement tandis que les os de sa hanche se brisaient sous le choc du sabot. Cela n’aurait jamais dû se produire, mais c’est une caractéristique des accidents en général, ils ne devraient pas se produire, et pourtant, à l’improviste, ils arrivent. C’est la vie. L’ambulance du SAMU ne tarda pas à venir pour emmener Zéphyrin au Centre Hospitalier de Montargis. L’accident était sérieux, mais les chirurgiens firent bien leur travail pour remettre les morceaux en place, et après deux semaines de soins sous surveillance médicale, Zéphirin put rentrer chez lui avec ses plâtres pour un repos et une rééducation qui allaient devoir durer plusieurs mois, et c’est cela, quand on est agriculteur, qui était le plus dur.

Les assurances trouvèrent un gérant pour faire vivre l’exploitation pendant la durée de l’incapacité de Zéphyrin, qui lui, pour passer son temps d’immobilité forcée, se mit à explorer les possibilités de ses écrans d’ordinateurs bien au-delà de l’utilisation simplement fonctionnelle à laquelle il les avait voués jusqu’alors.

Pour la première fois de sa vie, Zéphyrin, le bon élève studieux, l’agriculteur modèle et appliqué, se mit à jouer avec l’informatique. Une seconde vie commença pour lui et pour les avatars qu’il créait dans les mondes virtuels avec une passion toute nouvelle.

La suite est le fruit du hasard et du destin. Un jour, voulant jouer au cosmonaute – pourquoi pas – et cherchant des éléments pour construire son personnage, il tomba par le plus grand des hasards comme seul Google sait en organiser, sur une citation de la poète Huguette Payet :

O mon letchi-pays, aujourd’hui ma bataille,
De te hisser plus haut, un beau jour j’eus envie,
J’ai voulu faire de toi un letchi sidéral,
Car nul n’est, tu le sais, prophète en son pays,
Où même s’il est parfait, on le trouve banal.

Zéphyrin connaissait les « litchis », ces délicieux fruits tropicaux qu’il trouvait quelquefois chez Casino Géant à la période de Noël, mais il s’est demandé si il n’y avait pas une faute d’orthographe, et c’est ainsi qu’il découvrit que ce que partout ailleurs on appelait « litchi » avec un « i » s’écrivait « letchi » à La Réunion, avec un « e », et que Huguette Payet faisait référence à un « letchi orbital » envoyé dans l’espace de manière symbolique depuis la petite commune de Sainte-Rose par Guy Pignolet, un ingénieur retraité. Intrigué, Zéphyrin fit quelques recherches rapides sur internet et vit qu’un Américain du nom de Freeman Dyson avait écrit sur la possibilité de faire pousser des arbres sur une comète dans le vide interplanétaire. Il vit aussi que dans les années 90, à l’occasion d’un colloque agricole organisé à Nuits-Saint-Georges par BASF, l’un des grands noms de la chimie agronomique, Guy Pignolet avait lui aussi présenté un document sur la culture des tomates en orbite, où l’énergie du soleil est présente en permanence et où des morceaux d’astéroïdes et de comètes peuvent fournir l’eau et les minéraux nécessaires à la croissance des végétaux. Zéphyrin tenait son personnage : dans le jeu de rôle, il serait cosmonaute agricole, c’était original.

Très vite, comme on construit un puzzle, il fit dans le jeu quelques essais pour monter une entreprise où il multipliait les navettes et les fusées par les comptes en banques et où il chassait les vilains gobelins spatiaux qui venaient manger ses précieuses tomates. Toutes ces tentatives délirantes se terminaient généralement dans des sauces sanglantes d’une ampleur cosmique et dans des faillites cuisantes. Mais l’avantage des jeux informatiques, c’est qu’après un échec où l’on a envoyé son personnage vers un destin funeste, on peut faire une remise à zéro et recommencer la partie, avec tout simplement un peu plus d’expérience et d’astuce, en ayant fait pour pas cher le plein d’émotions et d’adrénaline.

Finalement, et assez rapidement d’ailleurs, je n’entrerai pas dans les détails, Zéphyrin réussit à trouver un « business model » satisfaisant, et devint dans l’espace virtuel le tout puissant patron de TSK, « Tomato Space King », entreprise innovante et débordante d’imagination, reine de la production de tomates spatiales dans tout un coin de la galaxie. Toute virtuelle que soit l’opération, c’était une belle réussite, Zéphyrin était heureux et il s’amusait bien.

Le choc de la réalité rattrapa Zéphyrin trois mois plus tard, quand il recommençait à sortir après son accident en marchant avec l’aide de béquilles, lorsque passant devant le rayon des légumes chez Géant Casino, il eut le sentiment que les tomates le regardaient pour lui dire : « Nous sommes ton rêve – regarde comme nous sommes brillantes, nous venons de l’espace ». Ce n’était qu’une hallucination sympathique, et sur le moment cela fit rire Zéphyrin, mais cette nuit-là, il ne dormit pas, il était hanté par une pensée qui envahissait sa conscience, il se demandait, et après tout, ce jeu que j’ai imaginé, ne pourrait-il pas se jouer dans la réalité ?

Cette pensée ne le quitta plus, elle fonctionnait comme une tornade, aspirant tout l’environnement de Zéphyrin pour se renforcer chaque jour un peu plus. Zéphyrin dans sa maison carrée de la campagne gâtinaise, se disait : « Et si Bill Gates a réussi, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas concrétiser quelque chose d’aussi fou que TSK ? Si Mark Zuckerberg a connu le succès avec quelque chose de fondamentalement aussi simple que Facebook, pourquoi pas moi avec mes tomates ? ». Pendant quelques jours, Zéphyrin mit à contribution le sens paysan des affaires qu’il avait hérité de ses parents et de ses grands parents, se posa des questions sur la sécurisation de sa démarche et la protection de ses visions, et se dit que la rapidité dans l’action était la clé d’une réussite qui pour le moment n’était qu’éventuelle.

Quand il se sentit prêt, Zéphyrin passa à l’action dans la réalité comme il l’avait fait dans le jeu. Il prit contact avec Liu Xiaobo, un Chinois ancien Prix Nobel de la Paix qui après son amnistie et sa libération avait en quelques années monté un réseau social mondial encore plus puissant, encore plus prédateur, encore plus imposant que celui créé par Mark Zuckerberg. Liu Xiaobo fut immédiatement séduit par le projet de Zéphyrin. Deux jours plus tard eut lieu la rencontre déterminante avec Richard Branson, devenu leader incontesté du transport spatial après l’engouement pour les vols spatiaux touristiques de Virgin Galactic. Les trois compères signèrent pour la création de « TSK World », en français « Espace Tomate Mondial » ou « ETM ».

Avec la rapidité caractérisée de l’ère Toffler, comme on l’a appelée en hommage à l’auteur du « choc du futur », trois ans plus tard, les premières tomates cultivées en orbite étaient soumises à l’approbation des autorités, et deux ans plus tard encore, les premières barquettes de tomates « grown in space » faisaient leur apparition dans les magasins d’alimentation du monde entier. Aujourd’hui les neuf dixièmes des tomates consommées sur notre planète sont d’origine spatiale, et suivant le modèle développé par Zéphyrin, de nombreux autres produits sont également cultivés dans l’espace, bénéficiant des ressources illimitées de l’énergie du soleil, avant d’être expédiés à la surface de la Terre pour y être distribués.

Zéphyrin était devenu l’un des hommes les plus riches de France, d’Europe, de la Terre.

Dès les débuts de sa fortune nouvelle, il avait commencé à racheter les terres avoisinant les siennes, modernisant et rationalisant quelques grandes parcelles au fil de ses acquisitions, ouvrant d’autres parcelles à des expérimentations bioécologiques avancées qu’il finançait de manière avisée. Et surtout, il reboisait, rendant aux chevreuils et aux sangliers des territoires immenses où une vie animale que l’on croyait en voie de disparition renaissait dans toute sa splendeur et son mystère. Zéphirin aimait s’y promener seul, à pied ou à cheval, au soleil ou sous la lune, à respirer l’odeur de la terre et des bois, jusqu’aux limites de ce qui était devenu son empire personnel. Il sortait peu, ayant au faîte de sa gloire interplanétaire goûté aux joies et aux délices que pouvait offrir la vie mondaine. Mais quelquefois il se faisait le plaisir de participer à des spectacles de reconstitution historique, nombreux dans la région, ou tout simplement à des petites fêtes de village, à Souppes ou dans les environs de Montargis.

C’est à l’occasion d’une brocante populaire dans la rue centrale de Châtillon-Coligny que Zéphyrin fit par hasard la rencontre du célèbre écrivain Michel Houellebecq, qui de fait était son voisin à Souppes, qui lui aussi était devenu propriétaire d’immenses terrains forestiers qui avaient fini par rejoindre les limites de ceux de Zéphyrin, qui lui aussi vivait une vie calme et plutôt solitaire, ce qui certainement expliquait qu’ils ne se soient pas rencontrés plus tôt. Michel Houellebecq s’était retiré dans le Gâtinais après être monté aux sommets de la littérature et avoir vécu un temps en Irlande. Un regard échangé devant un étal couvert de barbotines, ces petites poteries un peu mièvres qui font le bonheur des foires, quelques mots insignifiants, avaient suffi pour que naisse un sentiment de sympathie entre les deux hommes, et qu’une conversation s’engage, qu’ils découvrent qu’ils étaient voisins, et que la célébrité de l’un comme de l’autre ne les empêchait pas d’être humains. Michel Houellebecq fit ouvrir un passage dans la clôture qui séparait leurs deux propriétés, et quelques jours plus tard, c’est à cheval que Zéphyrin rendit visite à son voisin pour partager une tasse de thé et une longue conversation.

Ce fut une conversation agréable, comme à d’autres époques avaient pu en avoir Friedrich Nietsche et Richard Strauss sur les bords du Lac de Constance. Une rencontre entre deux personnes hors du commun ayant suffisamment œuvré dans leur existence et qui avaient pris suffisamment de recul pour une vision holistique de notre monde et de son devenir au-delà des tempêtes. Une conversation entre deux hommes en train de savourer leur troisième vie.

Pour Zéphirin, la vie était belle. Elle avait le goût d’une chanson douce.

De nouvelles rencontres philosophiques et amicales entre Zéphyrin et Michel Houellebecq auraient pu avoir lieu au fil de l’air du temps, mais malheureusement celle-ci fut la seule, car c’est quelques semaines plus tard seulement que l’écrivain fut sauvagement assassiné à son domicile dans les horribles circonstances que l’on connaît.

Note explicative pour la fin de l’histoire... Dans son livre « La Carte et le Territoire », publié en 2010, Michel Houellebecq s’est amusé à mettre en scène son propre assassinat par un médecin chirurgien détraqué, dans sa maison de Souppes...

Guy Pignolet de Sainte Rose
Écrit à Orly en attendant un avion
12 octobre 2010

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