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Les inséparables

Tino et Marceline marchaient avec la lune...

30 juillet 2014
7 Lames la Mer
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Dans les rues du Port, jusque sur les quais, ils déambulaient, transportant les garde-manger pour les travailleurs. Leur travail à eux, c’était ça : transporter le manger pour les autres. Une vie de misère, de rhum, de tangages... mais une vie à deux. Voici l’histoire de Tino et Marceline, les inséparables. Une histoire vraie rapportée par le poète Patrice Treuthardt et mise en couleurs par l’artiste Térésa Small.

Tino et Marceline marchent avec la lune... transportant les garde-marger pour "ceux de la catégorie supérieure". Illustration : Térésa Small

Tino et Marceline marchaient avec la lune... Ce n’est pas une comptine mais ça y ressemble. Ce n’est pas un conte de fée non plus. C’est l’histoire d’un couple un peu à la dérive, un peu en marge, un peu « cabossé ». Un peu kass-kassé.

Dans la mythologie portoise, Tino et Marceline occupaient une place d’importance. Ils étaient émouvants. Ils résistaient, incarnant à la fois la détresse, la débrouillardise et les attitudes burlesques — toujours assumées — de ceux que la vie n’a pas épargnés et qui subsistent grâce aux petits boulots liés aux activités portuaires et du chemin de fer. Vivre. Survivre. Marcher avec la lune. Et mourir.

Tino et Marceline marchaient avec la lune... et zot té sort déryèr solèy (ils sortaient de derrière le soleil). Ils ont hanté la mémoire de nombreux Portois dont le poète Patrice Treuthardt. « Tino et Marceline étaient d’abord remarquables parce qu’ils portaient tous les deux le même couvre-chef, une capeline madame-les-hauts toute déformée à force de manipulation, c’est à dire de bonjour et de bonsoir, et surtout parce qu’ils cheminaient ensemble du matin jusqu’au soir. On aurait dit des inséparables, ces drôles d’oiseaux des volières, malheureusement ».

Sur les quais : les dockers, les kroks et les gonis. Illustration Térésa Small

Malheureusement... Si Tino et Marceline, à l’inverse des inséparables, étaient libres de leurs mouvements, en revanche, ils étaient prisonniers d’une existence marquée par la misère. Avaient-ils choisi de vivre dans la rue ? C’est ce qui se disait mais la vérité était certainement moins bravache et si le ciel était leur seul toit et la lune leur seule lumière, c’est que les ironies de la vie en avaient décidé ainsi.

Tino et Marceline avaient donc uni leurs pas et leur dénuement. Pour joindre les deux bouts, ils avaient leurs jambes : dès l’aube, ils se mettaient en route pour gagner de quoi subsister. Leur travail ? « Ils faisaient le transport des garde-manger, de midi jusqu’au soir, dans les docks, dans les bureaux du port. Ils portaient ainsi la pitance des travailleurs sur les quais, ceux de la catégorie supérieure bien sûr (le caporal docker, le pointeur, le douanier, le déclarant en douanes, l’agent d’assurances, l’employé de transit, l’employé de banque et même... le joueur de pétanque) qui avaient pris pension comme l’on disait. Il y avait aussi ces personnes, la plupart du temps « célibataires », qui venaient des quartiers et résidaient au Port seulement le temps du travail, c’est-à-dire le temps de décharger puis de charger les bateaux ».

L’auberge de la Pointe ne fait malheureusement plus partie du paysage. Elle a été rasée il y a plus d’un an... On remarque sur la façade la disposition caractéristique des deux portes encadrant une large fenêtre qui pouvait faire office de comptoir.

Un petit service rendu par ici, un autre rendu par là (bèk in klé)... C’était ainsi 365 jours par an que l’existence de Tino et Marceline était rythmée : un travail à la tâche fourni par les tenanciers des auberges de la place, à l’époque où Le Port comptait des auberges et de petits hôtels. « Il y avait l’Auberge de la Pointe, raconte Patrice Treuthardt. Ce seul nom m’a toujours fait rêver, on le croirait sorti de « L’île au trésor » ou de quelque roman d’aventure... Il y avait aussi la célèbre pension Madame Payet, à quelques mètres de la gare ferroviaire. Sa maison était située en contrebas du chemin de fer et faisait l’effet d’une taverne avec ses deux-trois marches usées et la pénombre qui y régnait ».

Une vie à arpenter les quais, les ruelles, le macadam, les cours, les « sentiers bois de lait » serpentant entre les bidonvilles. De longs trajets entrecoupés de quelques haltes... histoire de se désaltérer (té arèt pou mèt lésanss) à la buvette de l’arrière-boutique du Chinois ou dans les cantines du bazar.

Tino et Marceline, leurs garde-manger à terre, pour une halte anromée à la buvette du Chinois. Illustration Térésa Small

« Souvent en fin de soirée, le couple n’avait plus du tout l’allure débonnaire et joyeuse des boute-en-train, poursuit Patrice Treuthardt. Parfois même, ils se disputaient, mais jamais au grand jamais, ils ne se menaçaient à coups de garde-manger. Ils devaient garder une certaine lucidité dans leur délire anromé, alcoolique, ou plus sûrement un respect certain, quasi religieux, pour les garde-manger. Il faut dire qu’un proverbe au pays nous enseigne depuis toujours : ou done pa koudpié dann out gardmanjé » [1] !

La prochaine fois que vous regarderez la lune, ayez une pensée pour les inséparables, Tino et Marceline, là-haut, dans le ciel.

7 Lames la Mer

Histoire vraie inspirée du livre de Patrice Treuthardt : « Pipit marmay Le Port, carnet d’enfance ». Illustrations : Térésa Small. Graphisme et collages : Elsa Lauret.


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Notes

[1On se garde bien de tuer la poule aux œufs d’or

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