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Baster, 30 ans après

Thierry Gauliris, dans sa tête un royaume...

11 janvier 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Baster a passé le cap des trente ans... et poursuit sa quête du Royaume. Interview avec son leader, Thierry Gauliris.

7 Lames la Mer : A l’heure des 30 ans de « Baster », quel est l’état d’esprit de Thierry Gauliris ?

Thierry Gauliris : 30 ans... Cette aventure dure depuis l’adolescence, et je m’efforce toujours de la vivre et de la transmettre. Baster, pour moi, cela commence en 1981, avec mon cousin Alain Joron, monument de la vie militante et culturelle. Ex-comédien de Vollard, il avait joué dans « Marie Dessembre ». Il militait aussi à la FOL (Fédération des œuvres laïques). Je n’avais que 16 ans mais j’étais déjà dans l’ambiance. Parents communistes ! Huguette Bello, Élie Hoarau, Paul Vergès… tenaient des réunions à la kaz. On baignait dans une atmosphère de revendication ! Une atmosphère militante, pleine d’espoir.

7 Lames la Mer : Une atmosphère qui vous a marqué...

Thierry Gauliris : Oui. Alors bien-sûr, lorsqu’un cousin arrive et crée le « Mouvman kiltirel Basse-Terre » (MKBT) lié au « Front culturel Sud », je participe ! Les thèmes étaient déjà présents sur fond de recherche identitaire. Le Mouvman n’a duré que 2 ans mais cette période d’effervescence a permis de composer les meilleurs morceaux. Mes racines se nourrissent de cette période.

7 Lames la Mer : Votre premier instrument de musique ?

Thierry Gauliris : Une guitare, à 14 ans. Disons... un bout de bois ! Et je ne parle pas des cordes : pou tir in lakor ladsi, té falé lèv bonèr ! De plus, ma mère l’a cassée accidentellement au bout de quelques mois (rires) !

7 Lames la Mer : L’apprentissage de la musique...

Thierry Gauliris : L’apprentissage ? Un long chemin qui ne s’arrête jamais. D’ailleurs, quand j’entends un type dire « ça y est, je suis arrivé », je le plains, parce que je sais qu’il se trompe. Nous, on a appris les bases en famille, en changement d’air, à la Plaine des Kaf. D’abord, la guitare. Les instruments traditionnels, c’est venu après, avec le groupe.

7 Lames la Mer : Effervescence et adolescence...

Thierry Gauliris : Nous jouions au « Salon Gamon », seul bar de Basse-Terre, siège de l’association. Un établissement tenu par Edmond Chambi dont le frère avait un carrousel de bois avec un orchestre en cuivre. Tout le quartier était convié aux activités : musique, théâtre... et on étudiait aussi l’astronomie ! On lisait des manuels, et là où se trouve « Ideka » (un magasin de meubles, NDLR), il y avait un terrain de sport. De là, on regardait les étoiles. On fabriquait nos télescopes nous-mêmes : un rouleau acheté chez le Zarab’, une lentille… On était abonnés aux publications de l’Association française d’astronomie.

Alain Joron, avec un masque du Capitaine Bordure, pour la pièce "Ubu roi", 1979, au Tampon. (Merci à Emmanuel Genvrin). photo : http://www.vollard.com

7 Lames la Mer : 1983, la première cassette : « MKBT »...

Thierry Gauliris : Oui ! Première cassette. Produite par Ziskakan, avec « Oté kréol », avec « Mo frèr », « Mon liberté »... Nous chantons tous, sur ces titres-là. On ne se voyait pas comme des stars mais on avait le sentiment que le contenu pouvait parler aux gens. Nous avons essayé de promouvoir cette cassette par nos propres moyens, avec un objectif militant.

7 Lames la Mer : De beaux souvenirs à la clé...

Thierry Gauliris : Effectivement. Par exemple, il nous est arrivé de prendre le bus, à 10, pour aller vendre une seule cassette sur marché du Chaudron ! À force de nous voir traîner et essayer de vendre notre cassette, quelqu’un a fini par nous l’acheter (rires). Mais vraiment, on ne cherchait pas à se faire connaître, mais à faire écouter ce que l’on avait à dire. L’argent, on n’y pensait même pas…

7 Lames la Mer : L’association développe une activité intense, mais pourquoi cela n’a-t-il duré que deux années ?

Thierry Gauliris : Alain est tombé malade, et c’est lui qui portait réellement l’association. Peut-être l’hyperactivité l’a-t-elle épuisé... Parfois je me dis que nous allions trop vite, que nous faisions trop de choses à la fois. Musique, réunions, astronomie, lecture... et en plus, nous étions engagés dans un gros projet théâtral : une pièce, nommée « 8 mai ». Une histoire d’amour, hantée par les problématiques de l’époque : deux êtres s’aiment, mais l’un doit quitter La Réunion pour travailler. L’un des accessoires scéniques, devait être une sorte de machine, mi-avion, mi bateau…

7 Lames la Mer : La fin de l’association n’entraîne heureusement pas la fin de Baster. Comment négociez-vous cette transition ?

Thierry Gauliris : Je ne pense pas alors à faire carrière (rires)... D’ailleurs, je n’ai jamais réellement vu les choses sous cet angle. Je fonctionne aux coups de cœur, à l’envie de découvrir, d’assurer la relève. Vous savez, il y a beaucoup de bons musiciens, ici, à La Réunion, et nombre d’entre eux sont très rigoureux. Ils ont des centaines de chansons déjà prêtes, pour ainsi dire en réserve ! Moi, je ne fonctionne pas comme cela.

7 Lames la Mer : Quels chemin emprunte le processus de création chez vous ?

Thierry Gauliris : Je rumine... puis je produis dans l’instant ! Je n’ai alors pas de stratégie particulière et il faut se rappeler que l’on joue toujours collectif ! Avec le recul, je pense que ce fut la meilleure école : démarche collective, autogestion... On est des autodidactes : on apprend par nous-même ! Et surtout, on essaie de décoloniser nos mentalités. Ne pas tendre la main pour avoir ceci et cela, ne pas dépendre d’autrui pour créer, pour travailler, parce qu’on se dit que cela aura forcément des influences sur notre message. On lit : Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, les prêtres engagés d’Amérique du Sud...

7 Lames la Mer : Des contacts politiques à cette époque ?

Thierry Gauliris : Pas réellement mais l’esprit demeure militant. On voit régulièrement Reynolds Michel, figure de la Théologie de la Libération… C’est l’époque de « Lantant Maloya », en 1986, avec Dédé Payet. Et là, j’apprends la photographie avec Claude Testa puis je travaille pour Témoignages, pendant deux ans, avec Yves Van Der Eycken.

7 Lames la Mer : Une carrière dans le journalisme en perspective…

Thierry Gauliris : Cette carrière, l’armée se charge à la fois de l’interrompre et de la poursuivre (rires). En 1988, je suis objecteur de conscience car en contradiction avec tout ce que représente l’armée. Il me fallait être cohérent. Notamment, j’étais déjà adepte de la non-violence, posture inconciliable avec l’armée mais compatible avec le militantisme révolutionnaire.

7 Lames la Mer : Deux années d’objection de conscience qui se déroulent dans quelles conditions ?

Thierry Gauliris : Dans le cadre de l’objection de conscience, je travaille à l’ONF comme photographe. Bon feeling au début avec la direction puis les rapports se tendent : j’avais refusé de faire des photos — sans rapport avec le travail et un week-end — style « safari à Mafate » pour des vacanciers de passage amis du directeur... Changement d’affectation et mauvaise pioche : je tombe sur un ingénieur plus ou moins raciste, au Tampon. Nouvelle mutation : j’atterris au service communication de la Mairie de Saint-Pierre… où je retrouve Yves Van der Eycken ! À l’issue de mes deux années d’objection, je suis embauché.

7 Lames la Mer : Tenté par une carrière dans l’administration à ce moment-là ?

Thierry Gauliris : Non. Je quitte la mairie en 1992, et je travaille alors pour le quotidien « Le Réunionnais ».

7 Lames la Mer : Photographe-journaliste... et chanteur-musicien !

Thierry Gauliris : Oui. Et je continue de travailler beaucoup, pour progresser sur le plan musical : bosser, c’est la seule manière d’y arriver. Dans les années 1980, je prenais des cours de guitare, organisés par la municipalité. Dans les années 1990, je suis des stages en France.

7 Lames la Mer : Le succès est au rendez-vous presque dès le début... « Oté Kréol » est devenu un classique et quasiment toutes les chansons qui suivront seront des « tubes » !

Thierry Gauliris : C’est vrai ! Pourtant, dans les années 80, on n’a pas conscience de l’écoute réelle dont on dispose. Premier podium en 1985 avec Alain Peters, Ziskakan... On monte le podium par nous-même ! On organise aussi des défilés dans Basse-Terre. Par exemple, pour le 20 Désanm, il y a des processions… Il y a une vraie solidarité, une union.

7 Lames la Mer : Vous semblez nostalgique…

Thierry Gauliris : J’ai du mal avec ce mot-là. Non, à la réflexion, je ne suis pas nostalgique de cette époque, même si c’est de là que je tire la sève de ce que nous faisons maintenant. On a reçu une grande leçon de vie avec nos parents : la solidarité, la fraternité, les fêtes, la simplicité. Un van’ letchis pour tous... Ce qu’on vivait en famille, on le retrouvait dehors, dans le militantisme !

7 Lames la Mer : Quand la musique finit-elle par prendre le pas sur le journalisme ?

Thierry Gauliris : En 1995, je décide de prendre le statut d’intermittent pour me consacrer à la musique. Etre mon propre patron. Cela me permet, surtout, de me déplacer, de partir en tournées, en stages, en enregistrements à l’extérieur. Toutes choses que ne permettait pas un travail en parallèle. Du jour au lendemain, je décide de vendre ma 205... et nous voilà embarqués pour l’album « Mon Royom ».

7 Lames la Mer : C’est un paradoxe...Vous sautez dans l’inconnu et il en sort... un album rêveur, optimiste, insouciant presque…

Thierry Gauliris : C’est difficile de se lancer... mais quand on a eu une enfance heureuse — même si dans mon cas ce fut aussi une enfance pauvre —, on a la capacité de projeter le monde de l’enfance sur le futur. Dans les thèmes de cet album, on projette le rêve que l’on a pour le pays.

7 Lames la Mer : Du patriotisme impressionniste ?

Thierry Gauliris : Voilà. Impressionniste. Avec les couleurs, vives, qui évoquent à la fois celles du rêve, de l’enfance, et un avenir que l’on voudrait chatoyant. On les voit ces couleurs, quand on parle de hisser notre drapeau sur le pied de flamboyant. Vous comprenez bien la couleur du drapeau (rires). Nous pensons qu’en tant que groupe engagé, nous avons une part de responsabilité morale, civique : éveiller les gens. Et dire : La Réunion, c’est notre Royaume, avec toutes les couleurs de peau, les confessions. Notre Royaume, c’est le Royaume où — comme dans celui que l’on garde en nous, celui de notre enfance — on sera bien... Parce que l’on sait que c’est possible, sur la terre réunionnaise, d’être bien. Que tout le monde soit bien.

7 Lames la Mer : Nous avons juste effleuré le sujet, mais presque toutes les chansons de Baster sont des « tubes ». Par exemple « Inn ti mamzel », que la foule reprend en chœur en concert...

Thierry Gauliris : Oui, d’ailleurs, les filles la réclament si on ne la joue pas. Un jour, à la fin d’un concert, une spectatrice vient me voir : elle me reproche de ne pas avoir chanté « Inn ti mamzel » ! C’est l’anniversaire de son mari, pourtant elle l’a laissé à la kaz, jouer aux dominos avec ses amis, juste parce qu’on passait en concert, et juste pour entendre cette chanson là…

7 Lames la Mer : Elle est repartie déçue et en plus, son mari a dû la moucater…

Thierry Gauliris : (Rires) Non ! Justement, je pressentais ce qui allait lui arriver, alors j’ai chanté la chanson pour elle, seulement pour elle… a capella !

7 Lames la Mer : Il y a aussi des « tubes » plus politiques, comme « Mang salé »…

Thierry Gauliris : Oui ! « Mang salé », c’est vraiment une chanson « lutte des classes ». Dont l’origine vient, elle aussi, de l’enfance… (Il chante) « Mèt in pé do ri o fé... »

7 Lames la Mer : Le succès populaire de « Mon Royom » accélère-t-il la professionnalisation ?

Thierry Gauliris : Oui. On tourne, et en 1998, nous montons « Baster Productions », avec, entre autres, le tourneur des Wailers, avec lesquels nous avons joué l’année précédente. 1998, c’est l’album « Black Out ».

7 Lames la Mer : Vous êtes lancé, plus besoin de vendre l’auto… Mais avec « Black Out », l’ambiance semble plus sombre...

Thierry Gauliris : Je vois ce que vous voulez dire. C’est vrai qu’il y a une rupture. Au début, dans une chanson comme « Mon liberté », on demande : « Lès amoin viv in pé ». Là, dans « Black Out », on ne demande plus, on veut prendre ! « Mi vé viv an Réunioné ni plis ni moin ». Il y a aussi de la tension dans l’écriture. Ce n’est pas facile de dire « Moin larive par bato/ dans la kal konm zanimo ». Comment la population va-t-elle recevoir ce message ? Que vont dire et penser les gramoune ? On écrit ensemble, on se consulte, en famille. Et on se lance… Le choix des sons traduit aussi, peut-être, l’évolution de la société.

7 Lames la Mer : C’est une époque dure. Il y a eu les manifestations, et des débuts d’émeutes en 1997. L’album est-il marqué par cela ?

Thierry Gauliris : Sans doute, oui. L’artiste est aussi un réceptacle, et il n’est pas forcément conscient de tout ce qui arrive vers lui et de tout ce qu’il retranscrit. L’effort, c’est justement d’essayer d’être conscient, de faire mûrir les choses en soi. Pas de débarquer avec une citation ou un bon mot pioché n’importe où, de débiter des slogans… D’ailleurs, ceux qui n’ont pas de fond, ça se voit tout de suite.

7 Lames la Mer : Avez-vous puisé votre inspiration dans les chanteurs engagés ?

Thierry Gauliris : Oui, nous avons été bercés entre autre par Siven Chinien. Mais la radicalité vient aussi des lectures, dont j’ai parlé plus haut.

Photo IPR

7 Lames la Mer : Et quid de Bob Dylan, de Jimi Hendrix, de Jimmy Cliff... des musiciens engagés du reggae ?

Thierry Gauliris : Pour être franc, je ne me suis pas intéressé à cela immédiatement. Il faut comprendre qu’on était réellement plongés, immergés dans notre recherche identitaire, et impliqués dans une série d’activités militantes, qui convergeaient toutes vers ce but. La musique de Bob Marley est arrivée à la fin des années 1970 ici. Mais je n’ai pas été directement attiré. J’ai eu le déclic grâce à un cousin qui a traduit pour moi « Redemption Song ». J’étais époustouflé, parce que là, les paroles me parlaient. Elles faisaient écho à mon imaginaire, à mes questionnements, à ma quête… A la recherche de mon Royaume. Voilà, c’est comme cela : sur le plan instrumental, je suis dans la rythmique. Mais surtout, je pense que je suis un homme de mots. Je suis plus sensible aux textes, c’est cela qui m’attire dans la musique : son contenu.

7 Lames la Mer : Ce goût pour les mots, pour les mots d’ordre, les idées, ne vous a pourtant jamais mené vers la politique…

Thierry Gauliris : Non. Bien-sûr, la politique est partout, mais je n’ai jamais voulu faire de la politique, au sens propre du terme. S’engager en politique, pour un artiste, c’est difficile. J’ai mes idées, je ne les cache pas, je les chante, mais la musique et la politique sont deux langages différents, même lorsque l’artiste est engagé. Or il faut être honnête : je chante pour tout le monde. « Baster », c’est un groupe qui s’adresse à un public nombreux, donc divers, animé de sensibilité diverses. On joue pour les gens de gauche, on joue pour les gens de droite, on joue pour les gens du centre… On joue pour le peuple. L’artiste doit toujours être libre de dire ce qu’il veut au peuple, et c’est contradictoire, dans la pratique, avec l’engagement dans un parti. On aura beau dire, on sait bien comment les choses se passent… Un parti veut l’aura, la popularité d’un musicien, mais il n’est jamais prêt à lui donner la liberté en contrepartie.

Photo IPR. Sakifo 2011.

7 Lames la Mer : Revenons au reggae : l’attrait pour le reggae est tardif, mais il existe, à tel point que vous sortez un mémorable album reggae, « Kaf Gong Reggae », un tournant…

Thierry Gauliris : Je ne sais pas s’il faut parler de tournant. Vous remarquerez qu’il n’y a pas de titre original sur cet album. Le reggae est devenu une musique universelle, et nous avons effectué une tentative de conquête avec cet album. Cette expérience nous a mis dans des conditions complètement nouvelles. On a travaillé avec l’arrangeur et le bassiste de Burning Spears, avec les musiciens de Rita Marley. Le travail avec les Jamaïcains, c’est quelque chose qui te sort largement de ton univers ; le paraître a moins de place.

7 Lames la Mer : Cette expérience en Jamaïque, c’est aussi l’apprentissage d’une « autre façon d’être » alors...

Thierry Gauliris : Oui. Par exemple, tu vois des mecs traîner devant le studio, ils sont simples, habillés comme tout le monde ; ils ne la ramènent pas, ils cassent la blague... Mais en fait, ce sont de grands musiciens, ils ont fait tous les cuivres du pays, accompagné des grands musiciens... Certains, par exemple, avaient bossé avec Gainsbourg, etc. Une anecdote à ce sujet : quand on jouait, un mec auquel il manquait une dent s’adressait à moi de temps en temps : « good music, man ». Et puis à la fin, il était un peu tendu avec moi et je ne comprenais pas pourquoi : je ne lui avais rien fait... Quand il s’adressait à moi, je lui rendais ses sourires, je faisais un salut de la main… Je ne lui avais pas manqué de respect. Et puis on m’a expliqué que ce mec était un très très bon, un mec au top, très respecté, et qu’il était en pétard parce que je ne l’avais pas fait bosser ! C’est toute une ambiance… On a une image des Jamaïcains, de décontraction, de « cool man »… mais en réalité, s’ils sont décontractés, c’est parce qu’ils peuvent se permettre de l’être, parce qu’ils sont vraiment très très bons. Ils sont rodés. La musique sort de leurs doigts sans aucune peine…

7 Lames la Mer : Vous vous sentiez bien en Jamaïque…

Thierry Gauliris : Oui, on se sent bien, surtout dans cette ambiance de travail intense, avec de vrais bons musiciens. Mais on ne peut pas non plus ne pas voir l’omniprésence de la violence.

7 Lames la Mer : Plusieurs artistes réunionnais ont tenté leur chance en France, ou ont essayé de rayonner plus fort ici depuis la France. On pense à des pointures, comme Philippe Lapotaire, ou Patrick Persée… Cette idée vous-a-telle traversé l’esprit ?

Thierry Gauliris : Non, je n’ai jamais été tenté par une carrière en France. Quand Baster a commencé vraiment à tourner, en France, j’ai perçu à quel point le marché français est difficile à intégrer. Il y a un public spécifique, un public traditionnel, réunionnais. C’est la diaspora, et ce sont les enfants et maintenant les petits enfants de la diaspora. Mais si on veut s’adresser à un public plus large, c’est extrêmement compliqué. Or, Baster vise par vocation un public large ; on chante dans un répertoire Pop-rock-séga-maloya, comme on veut…

7 Lames la Mer : Au début de cet entretien, vous parlez de transmission. Vous produisez des musiciens, est-ce de cette manière que vous faites passer cette expérience ?

Thierry Gauliris : Oui. Et pour transmettre, il faut être exigeant. J’ai un credo : le travail ! Je suis dur dans le travail. Exigeant. Prenez par exemple Ti Bang et Koobyone… Je les ai fait travailler sans relâche ! Il m’est arrivé, de très bonne heure, de « casser leur sommeil » par un coup de fil, en leur disant : il faut changer ceci, il faut changer cela… Sans travail, il n’y a pas de bonne musique. Pas de talent sans travail !

7 Lames la Mer : Un credo pas toujours facile à faire admettre...

Thierry Gauliris : Je pense que c’est particulièrement important aujourd’hui : il y a un certain leurre de la démocratisation grâce à Internet et une certaine idéologie égalitariste, aussi… qui ne favorise pas le travail. N’importe qui croit qu’en pêchant un sample et en mettant son message dessus, il peut créer une chanson. Et il y a une ambiance qui encourage cela. C’est plus fort aujourd’hui, mais cela ne date pas d’hier. Je me souviens, dans les années 1990, avant même cette popularisation des fichiers MP3 etc… Un homme vient me voir, avec une cassette ! Une cassette ! Il y avait déjà belle lurette qu’on n’utilisait plus de cassettes (rires). Mais après tout, pourquoi pas ! À l’écoute, ce n’est pas ça. Je le lui fait comprendre, de manière polie… Mais il ne se laisse pas démonter, et me dit qu’à la radio, il a entendu bien pire que ça. Et vous savez ? Il a raison. Il y a pire à la radio. Ce monsieur, je le comprends… Il coupe la canne me dit-il, s’il sort un petit disque pendant les fêtes, il peut se faire un petit peu d’argent, de quoi éviter de « craser son corps » dans les champs ou sur les chantiers. C’est normal, sur le plan humain. Il aime bien chanter, il tente sa chance... Mais sur le plan musical, pour moi, ça ne passe pas. Une chanson doit sonner ! Les mots doivent sonner, sonner juste, avec la mélodie. Je pourrais produire ce que les gens veulent, prendre leur argent et sortir des morceaux pas terribles, qui ne sonnent pas, qui marchent un temps et qu’on oublie… Je n’ai rien contre cette musique-là, d’ailleurs, c’est une forme de divertissement, d’expression… Mais ça ne me parle pas.

7 Lames la Mer : Un album en préparation ?

Thierry Gauliris : (rires). Sérieusement, je pense au prochain album. Ça prend forme. Depuis trois ans, j’ai cessé l’intermittence. Je suis mon propre patron, et pour le Réunionnais, c’est aussi par là que passe l’émancipation. On aura beau faire et dire ce que l’on veut, tant que le pouvoir économique nous échappera, tant qu’on n’aura pas un poids dans la vie économique de notre pays, on ne sera pas les acteurs de notre destin.

7 Lames la Mer : Phase de « rumination-création » alors...

Thierry Gauliris : Je compose. L’album est en train de naître dans ma tête. Mais en même temps, je souffle. J’ai 49 ans au compteur, les amis (rires) ! Et sur la route, à fond, depuis 1990. Je me retourne un peu sur moi-même, mais, comme tout le monde je suppose, cela fait partie du processus de création aussi. Je me nourris de mon expérience, de ce que je lis, de ce que j’essaie de comprendre. Et quelque chose naîtra de tout cela. Avec, toujours le même défi, qui s’accomplit souvent sans même qu’on le fasse exprès : faire coller son imaginaire personnel à l’imaginaire collectif.

7 Lames la Mer : Le fameux « processus de création » !

Thierry Gauliris : C’est dans la tête que cela se passe... Cela peut être des sons (il tape sur un instrument imaginaire). Le texte vient, ou ne vient pas, ou vient après, et c’est le moment qui dicte le texte ; le moment passe par le chanteur. Regardez « Lorizon kasé » : la musique, on l’avait depuis longtemps. Mais le texte… ne voulait pas entrer. La musique ne se laissait pas habiller. On ne trouvait rien de convainquant, rien qui sonne vraiment ! Rien qui ait un sens. Et puis c’est 1992, le Chaudron… On ne se dit pas : allons faire une chanson sur les émeutes du Chaudron. Non. La crise du pays s’incarne naturellement dans les paroles, qui, enfin, viennent. Non pas que je prétende dire des choses nouvelles : tout a été dit ; ce qui reste à trouver, ce sont les manières de le dire…

7 Lames la Mer : Thierry Gauliris est-il toujours un artiste engagé ?

Thierry Gauliris : Par exemple, je soutiens — ça me paraît une évidence — la cause de ceux qui luttent pour un parc national plus humain. Je les ai aidés à faire leur CD, mais attention ! Cela ne veut pas dire que, sous prétexte que c’est engagé, je suis moins exigeant sur la forme. Les militants ont rencontré un chanteur qui chantait a capella sur le marché, qui chantait des paroles justes sur la manière dont le Réunionnais est privé de ses traditions, délogé… Mais il fallait — toujours ! — que cela sonne. On a travaillé, on a fait travailler cette jeune chanteuse, Kenly, qui promet, et qui n’a que 14 ans…

Socko lo Kaf, Ti Bang, Thierry Gauliris et Koobyone.

7 Lames la Mer : Le couple engagement-transmission, c’est aussi votre soutien à des artistes underground, de hip-hop, notamment.

Thierry Gauliris : Oui, bien entendu. La période que nous vivons est étrange. D’un côté, il y a des changements, des transformations que personne ne peut nier. On koz kréol à la radio, à la télé. Pour batt’ Maloya, on n’est pas obligé de mettre un guetteur veiller l’arrivée des gendarmes… Mais d’un autre côté, il y a toujours une censure, dès qu’on parle de choses un peu sérieuses. Prenez la chanson « Asé ! » par Koobyone, Socko et Ti Bang… Ce n’est pas un appel aux armes, franchement ! C’est une vraie chanson sociale, une chanson simple, qui décrit la dureté du travail des planteurs, des ouvriers… et la misère économique, morale et spirituelle dans laquelle se retrouve le Réunionnais, condamné à consommer, condamné à la vie chère. C’est proche des gens, et bien, ça ne passe pas à la radio ! Le peu qui est dit dans la chanson, on a l’impression que c’est déjà trop pour certaines oreilles, qui aiment la rigolade, l’amour, le folklore, mais ont du mal à en entendre plus. Enfin, sur de nombreuses radios du moins. Il faut vraiment s’y mettre pour que ça finisse par passer…

7 Lames la Mer : C’est donc la transmission d’un état d’esprit musical, d’un contenu. D’un imaginaire...

Thierry Gauliris : Chacun s’approprie la musique pour la faire correspondre à son imaginaire. D’ailleurs, il y a plusieurs messages dans une chanson. Par exemple « Gayar lé la », c’est un hommage, mais c’est aussi une question que je me pose : à quoi ça peut bien ressembler après la mort ? Après la mort (il chante), « Nalé laba... la kaz Baba... ». Avec « Mamzèl Vodou », je suis amoureux (rires). Et puis il y a des chansons, issues d’une anecdote. « Ti koné mi yinm sa baba », c’est à propos d’un dalon : sa femme lui sert du riz mais pas assez de grain. Il lui dit : « armèt do grin ! Ti koné mi yinm sa babaaaa » (rires). Moi je rajoute « na pi la po dosi mon tambou’ »... Cela veut dire qu’il faut continuer le maloya, ne pas laisser tomber. Et la paille dans la feuille Job, je le dis tout de suite, avan zot i domann amoin (rires)... Ça, c’était avant... Je ne fume pas.

7 Lames la Mer : Transmettre non seulement des messages, mais aussi des espaces pour que chacun puisse rêver ?

Thierry Gauliris : Oui, mais pas uniquement. Pour moi, transmettre, c’est aussi se mettre dans l’action concrète. Les ateliers, les cours pour les enfants : c’est aussi comme cela que l’on transmet, et c’est vraiment valorisant. Les marmailles aujourd’hui vivent des choses dures ; on n’a pas idée. Cela fait dresser les cheveux sur la tête. On a des petits enfants qui vous parlent de violence, d’agressions, d’agressions sexuelles même. Essayer de procurer déjà, une thérapie, un élément d’équilibre, et puis, tout simplement, le plaisir réciproque de la musique…

7 Lames la Mer : Que pensez-vous des prix, des récompenses ? Baster n’a pas été servi dans ce domaine...

Thierry Gauliris : Vous savez, je n’ai pas les chiffres en tête, mais malgré les succès populaires, on n’est pas vraiment des habitués des prix, c’est le moins que l’on puisse dire. Je ne sais pas, peut-être une histoire de réseau... Ou peut-être qu’on n’est pas assez comme ci, ou un peu trop comme ça… Kisa i koné (rires) ? Mais très franchement, je ne cours pas derrière les récompenses et les prix. Mais aller chercher mon gosse à l’école et voir les enfants venir vers moi me dire « Monsieur, Monsieur, aujourd’hui, on a appris ta chanson »… Ça, c’est un prix que je suis fier de recevoir, c’est mieux qu’une médaille ! En tout cas, je préfère me dire ça plutôt que « oté, lèr fine vié, mon sové fini blansi »…

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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