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14 juillet

Thank you Léo

14 juillet 2016
Izabel
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Tous les 14 juillet, pour toi c’est le même choc. Le 14 juillet, c’est la mort de Léo... Tu es restée des années sans plus pouvoir l’écouter. Tu faisais l’impasse. Tu ne mettais jamais ses disques. Et là encore, maintenant, tu ne peux pas mettre le point final. Léo Ferré, il te colle définitivement à la peau.

« Il faudra réécrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré ». (Louis Aragon)

 [1] Je veux être drapé de noir et de raison
Battre de l’aile au bord de l’enfer démocrate
Et cracher sur Trotski, sur Lénine et Socrate
Et qu’on dise de moi “Mon Dieu, qu’il était con !"

Léo Albert Charles Antoine Ferré né le 24 Août 1916 à Monaco et mort le 14 juillet 1993 à Castellina in Chianti en Toscane. Un 14 juillet ! Un 14 juillet comme les autres où tu t’apprêtais, non pas à rester dans ton lit douillet, comme aurait dit Brassens, mais à aller travailler. La nouvelle, saisie sur « France Inter », te fit sortir en trombe de la salle de bains. Tu as crié : « Léo est mort ! » Comme si ça ne devait jamais arriver ! Et tu as pleuré.

Léo Ferré et Georges Brassens

23 ans déjà… Et depuis, tous les 14 juillet, pour toi c’est le même choc. Le 14 juillet, c’est la mort de Léo.

De toutes les dates du calendrier, choisir un jour pareil pour mourir, quand on s’appelle Léo Ferré, quel étrange pied-de-nez. Mais Léo avait à cœur de ne rien faire jamais comme les autres et il réussissait presque à tous les coups.

Comment parler de Léo, sans dire des platitudes, sans répéter à l’envi ce que d’autres plus éclairés, plus légitimes, ont dit et diront encore, mieux que toi.

Par Florence Hainon, 2009.

Le plus bel hommage, peut-être, le plus inattendu, reste sans doute cette phrase d’Aragon qui donnait de son vivant une place à part à Léo Ferré : « Il faudra réécrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré ».

Parmi les nombreux personnages qui se côtoyaient dans cet artiste de la démesure, tu ne sais dire clairement pourquoi tu ne peux en choisir aucun en particulier. Tous te touchent et te bouleversent. Tous te restent gravés en mémoire, depuis la première rencontre.

Première rencontre déterminante, car elle te mettait d’emblée face au mystère de ces rares êtres véritablement vivants, qui acceptent de déplaire, d’agacer, de susciter la colère, parfois la violence.

Ces contradictions, ces virevoltes, ces grincements, ces tics du geste et du visage, ce sarcasme de la voix, ce tremblement du sourire, c’est exactement ce que tu voulais toi-même exprimer face à cette société que tu entrevoyais déjà dans toute son hypocrisie et ses inégalités.

Paris, Saint-Germain-des-Pres, par Guy Dessapt

C’était un soir humide, fin 1959, ou début 1960. Mais c’est comme si c’était hier. Léo fait danser Madeleine sur la scène de la Mutualité.

 [2] Souliers pointus, robe à carreaux
Cœur vermoulu incognito (…)
Valse ou java saxo copain
Tango chinois j’marche au béguin (…)
Violon pleureur violon coquin
Y’a du bonheur dans tous les coins

Tu avais le cœur en fête, tout était réuni pour rendre inoubliable cette soirée d’hiver parisien. Sur la scène, dans la salle, la chanson et le cinéma s’étaient donné rendez-vous. Et tu étais au centre de tout ça. Léo chantait « Les belles indifférentes » avec son haut-de-forme et sa badine. Et juste à quelques sièges de toi, le couple mythique du cinéma français… Simone Signoret et Yves Montand… Magique !

Simone Signoret et Yves Montand, 1959.

Tu voudrais éviter le piège de raconter ça comme une histoire d’amour. Mais impossible ; entre Léo et toi, ce fut bel et bien une histoire d’amour. Avec ses émotions, ses disputes, ses baffes, ses pleurs, ses récriminations, ses réconciliations.

Tu l’as aimé, Léo, jusqu’au bout, même quand il t’a déçu, avec sa fuite, ses histoires sordides de singes massacrés, ses pâtes à la carbonara avec sa nouvelle femme dans la retraite toscane, la mamma et puis les enfants, combien : deux, trois, tu ne sais plus… Seulement deux sans doute, qu’importe ! Pas eu le temps d’en faire plus… Toutes ses histoires, dont une seule te plaisait vraiment, celle avec Madeleine. (...)

Madeleine et Léo

Tu étais sentimentale. Et idéaliste. Un brin lucide aussi, peut-être. Tu étais exigeante : tu en demandais trop. Tu as eu envie de lui dire : Léo, tu as vendu ta vie pour un bol de soupe ! Pourtant la vie c’est ça, on se dit, on se dédit, on se proclame, on se réclame, on renie les femmes et les idées aussi.

On s’aime à la folie, puis on se fait la guerre. Un jour on crie : « Ne vote pas ! Te marie pas ! » [3]. Et le lendemain un bon lit chaud et une assiettée de pâtes te font devenir parjure. Ne t’es-tu pas toi-même confrontée à tes propres incohérences ? A tes contradictions ?

Par mzawer, DeviantArt

Il suscitait ça, Léo Ferré, l’amour le plus inconditionnel, l’admiration la plus totale et aussi le rejet bruyant et violent, les canettes de bière projetées sur la scène, les injures, les grossièretés.

Quelle force l’amenait à tout supporter, clown tragique sous les invectives, sinon l’assurance profonde qu’il était la voix de la poésie et de la musique ? « À l’école de la poésie, on se bat » [4].

Quand tu l’as connu, le succès avait déjà frappé à sa porte. Ce n’était plus le temps de jadis, ces temps de Créteil, ces temps de l’URSSAF, quand dehors il faisait froid à l’âme… Les salles debout applaudissaient. Mais lui continuait à se battre ; il levait toujours le poing ; il poussait toujours son rire sarcastique ; il savait que rien jamais n’était définitivement acquis.

La misère n’était plus matérielle, peut-être, mais elle pouvait être encore morale. Tu ne l’as pas vu quand des cons le bombardaient de projectiles divers, heureusement, tu ne l’aurais pas supporté.

Tu l’as vu triomphant au Palais des congrès, ouvrant en deux la mer de 140 musiciens et choristes, semblant marcher entre les eaux, la crinière au vent du large, dans sa chemise noire et son jean délavé, les quinquets clignotants sous la lumière trop forte, avançant sans rien voir, plus myope que jamais, fier et humble à la fois. Il va diriger. Pour la première fois en France.

Et au piano, le manchot de service, pour ce concerto de la main gauche de Ravel, c’est rien moins que Dag Atchatz. Tu n’en crois pas tes oreilles et tes yeux. Pas de baguette, pas de partition, Léo va faire l’amour avec la musique. Il en rêve depuis si longtemps.

Il a convoqué ce « sourdingue » de Beethoven, « cela doit-il être, cela est ». Il a convoqué son bien aimé Guillaume et sa « Chanson du mal aimé », « mon beau navire ô ma mémoire ».

Et il remonte dans le passé pour faire renaître « La solitude », « je suis d’un autre pays que le vôtre », pour réinventer « Les amants tristes », « tu seras mienne pour la mort, je t’aime », pour ressusciter Buffet et Bontems, ces « loups sans queue ni tête » [5].

Il avait commencé par « La vie d’artiste » à peine susurrée, assis au piano, puis après les chansons d’autrefois, avait largué les amarres avec ses compagnons d’aventure.

Il s’était bien un peu essayé à l’invective quand, chantant « Les amants tristes », il avait surpris un couple à échanger quelques mots. « Vous deux là bas, oui, vous deux, sortez, je n’aime pas qu’on parle quand je chante « Les amants tristes » ! » Il les avait fait sortir, les deux là-bas, scindant la salle en deux, les contre et les pour dont tu étais…

Puis, la musique avait repris ses droits, l’ouverture de « Coriolan », l’orchestre, les choristes, Dag Atchatz, et le vieux chef débutant, auréolé de sa crinière blanche, osant braver les croûtons de la critique officielle, ceux qui demain crieront au scandale, ceux qui écriront dans les journaux de France et de Navarre qu’il n’y connait rien à la musique et à la direction d’orchestre, qu’il s’est fourvoyé…

Il s’en fout, Léo, il est heureux « comme un petit enfant candide » [6], il est heureux et le public aussi. Et toi ! Assise contre toute attente, pour peu de temps encore, aux côtés de celui qui, seul peut-être peut partager cela avec toi, tu vis ton histoire fantastique. C’est un soir de novembre 1975.

 [7] Je suis l’ordinateur de ton ordre profond
Je suis le jardinier de tes « verts paradis »
Je suis l’orgue qui joue quand tu vas t’éclater
Je suis la fin de tout dans ton commencement
Les ailes de l’archange au milieu des pavés
La rue qui se lamente au pied de nos victoires
Le sentiment barré au milieu de la gloire
Et ce bon sens commun qu’on ne sait plus nommer
C’EST FANTASTIQUE VA…C’EST FANTASTIQUE !

Le dernier rendez-vous, le tout dernier, ce fut, tu ne sais plus en quelle année, ta mémoire te trahit, dans un théâtre en plein air de Valréas, où tu t’étais assise à part loin des amis venus avec toi, au bord d’une allée. Marie, la dernière épouse, la mamma, l’avait conduit sur la scène, car il était toujours ébloui par les projecteurs.

Mais à la fin du récital, il est descendu dans le public, à tâtons et sans micro. Debout près de toi, il a chanté « Le temps du tango ». Il avait alors l’habitude d’un accompagnement par bande musicale enregistrée. La bande couvrait sa voix.

Tu as eu le vieux pour toi toute seule. Tu as pleuré. C’était la fin. Tu as pleuré. Sur toi-même naturellement.

Les histoires d’amour, faut savoir y mettre le point final. Celle-là, tu n’as pas su ; tu es restée des années sans plus pouvoir l’écouter, le vieux. Tu faisais l’impasse, tu l’entendais parfois à la radio, sur Inter chez Philippe Meyer. Mais tu ne mettais jamais ses disques. Jamais. Et là encore, maintenant, sur cette page, tu ne peux pas mettre le point final.

Léo t’attend partout au détour d’un poème, d’une rengaine, dans une inflexion de voix, dans un rire canaille, dans le timbre extraordinairement précis et clair de Catherine Sauvage, dans la voix rocailleuse de Léotard, dans ton Paris magique et rêvé des années 60. Il te colle définitivement à la peau. Il sera là « jusqu’au dancing dont on n’revient pas ».

Et basta ! [8]

Izabel

Notes

[1Paroles (extrait) de la chanson de Léo Ferré : « Quand je fumerai autre chose que des Celtiques ».

[2Paroles (extrait) de la chanson de Léo Ferré : « Le ginche ».

[3Référence à la chanson de Léo Ferré : « Il n’y a plus rien ».

[4Référence à la chanson de Léo Ferré : « L’école de la poésie ».

[5Référence à la chanson de Léo Ferré : « La mort des loups ».

[6Référence au poème de Guillaume Apollinaire : « La Chanson du Mal-aimé », mis en musique par Léo Ferré.

[7Paroles (extrait) de la chanson de Léo Ferré : « C’est fantastique ».

[8Titre d’un album de Léo Ferré sorti en 1973.

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