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Terre-Rouge : la balance et le chabouk

13 mars 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Impuissante face à la montée des injustices, l’opinion applaudit la sanction des « gros », même lorsqu’elle procède d’une utilisation politique de la justice. Elle a tort : toute forme d’arbitraire et toute régression des libertés inaugurée au sommet de la pyramide sociale seront implacablement répercutées à la base.

Il y a quelques années, lors d’élections locales, M. X, challenger d’un candidat donné favori dans un canton réunionnais, apprenait que la suppléante de ce dernier, par ailleurs conseillère municipale d’une commune influente sur le territoire considéré, faisait signer des contrats, treize à la douzaine, à l’issue d’entretiens individuels. Embauches politiques à peine dissimulées à l’orée du scrutin, ou rumeur, comme il en circule tant dans le temps du bouillonnement électoral ? Quelques jours plus tard, un courageux citoyen apportait à M. X... un contrat dont il avait bénéficié, signé de la main de l’élue ; c’est à dire, de la candidate. L’élément matériel fut transmis au Parquet, à la Préfecture ; une conférence de presse fut organisée et l’affaire eut un certain retentissement. X... ne reçut jamais de nouvelle des services de l’Etat, ni de l’institution judiciaire.

On pourrait multiplier les exemples d’inertie de la puissance publique vis-à-vis de faits de ce type qui, à tout le moins, interpellent.

On pourrait, aussi, multiplier les exemples de ces procès médiatisés, qui, par période, entendent juger le « clientélisme », des « mauvaises pratiques » etc. Le fait que ces vocables soient entendus, et entendus avec complaisance, par une opinion travaillée par plusieurs décennies d’« affaires » révèle la profondeur du malaise. Le sens commun s’est habitué à considérer le procès, et singulièrement le procès pénal, comme le moment où le pouvoir supposé correctif de l’Etat, autrement dit le chabouk, est appliqué au corps social.

Aux yeux de l’opinion, on ne juge point un justiciable ou une infraction : on fait le « procès de » — de telle forme de violence, de corruption ; de telle déviance, de telle catégorie sociale. C’est au prix de l’oubli de ce qu’il devrait être — l’appréhension d’une situation par le droit, ses règles et son rythme propres — que le procès devient spectacle ; spectacle d’autant plus intense que les moeurs et l’esprit publics sont dégradés. Après six années d’instruction, l’affaire dite du foyer de Terre-Rouge est ainsi présentée comme « le procès du clientélisme » ; « le procès des discriminations » ; voire, on l’a lu, « le procès des contrats aidés ».

Vaste programme, comme disait l’autre, dont, nous dit-on, on attend une résolution évidemment exemplaire. Les compte-rendus de l’instance, centrés sur les personnalités de Nassimah Dindar, Présidente du département, du député Jean-Jacques Vlody, du maire de l’Entre-Deux, Bachil Valy, d’Yvon Bello, ancien conseiller général de La Rivière, abondent ; on ne sait en revanche pas pourquoi c’est cette affaire de contrats arrivés à expiration et non reconduits, plutôt qu’une autre, qui signale le branle-bas de combat et sonne le départ de la croisade morale contre le clientélisme.

Oui, pourquoi, poursuit-on là et ne poursuit-on pas ailleurs, alors que chaque quartier populaire vit au rythme des « ti contrats » en général et des « ti contrats pou vote pou moin » en particulier ? Alors qu’il suffit, pour suivre la trace des usages politiques de l’emploi, d’observer la concordance entre les hausses des DVE (déclarations de vacances d’emploi) publiées par les collectivités, et les périodes électorales.

Pourquoi « Terre-Rouge », et pas l’affaire précitée soulevée par le candidat X... ? Et que dire du recrutement récent, dans une grande commune, de vigoureux jeunes gens, après que ces derniers ont « souqué » le maire ? Que dire, encore, de ces situations où l’on vit, face au risque d’embrasement social, des hauts fonctionnaires débloquer dans la journée — et même dans la nuit — un nombre appréciable de contrats aidés ? Va-t-on traîner ces serviteurs de l’intérêt public devant les tribunaux pour avoir évité la contagion du « cassé-brisé » ?

Poursuivre ou ne pas poursuivre : dans la jungle du droit des collectivités, le critère d’application de ce choix demeure ésotérique. Un comble : à l’heure de la quasi-dictature de la « transparence », qui force les portes des antiques silences du médecin et du confesseur, tout se passe comme si le ressort de l’action publique devait, comme le secret des affaires ou le secret bancaire, demeurer dans l’ombre.

Un secret de Polichinelle...

À Terre-Rouge, néanmoins, il s’agit d’un secret de polichinelle : on ne parle de « faire le procès du clientélisme » que parce que, précisément, on n’a aucune intention de le faire, tout comme on n’a, dans d’autres sphères de l’action publique, aucune intention de régler les problèmes structurels dont la dyade clientélisme / assistanat est la pointe émergente.

C’est bien plutôt au procès d’hommes politique et d’une femme politique que l’on assiste ici. Le procès des politiques, auxquels la qualité de politique ôte de facto celle de justiciable, est à la démocratie d’opinion ce que le procès politique est aux régimes autoritaires : un spectacle destiné à faire accroire au peuple que l’on s’attaque aux maux qui l’accablent mais qui sanctionne, en réalité, les rapports de force au sein du groupe dirigeant.

On pourrait dire, en paraphrasant Robespierre, qu’il faut, en démocratie, que quelques têtes tombent pour que la classe politique vive.

Evidemment, la nature de nos régimes oblige à quelques contorsions : ainsi, on clamera que les élus « sont des justiciables comme les autres » tout en affirmant contradictoirement qu’il « faut faire un exemple » de leurs procès. Rares sont pourtant les commentateurs qui voient là une incohérence ; eh bien, affirme-t-on, les élus — « nos élus », disent, par paradoxe, les adeptes du « tous pourris » — ne doivent-ils pas, justement, être exemplaires ?

Au risque de paraître politiquement incorrect, on objectera que la réponse à cette question ne va pas forcément de soi lorsqu’il s’agit de contrats aidés. D’abord, parce que la réaction humaine à la demande sociale ne va pas toujours dans le sens de la roide application de la règle. On se souvient qu’un maire fut poursuivi pour un bon de 40 euros accordé à une famille en grande détresse : sans doute eût-on préféré que ces gens crèvent la faim et que les principes soient respectés au centime près.

Ensuite, parce que la pression sur l’emploi fonctionne dans les deux sens : l’élu sera poursuivi pour discrimination s’il ne reconduit pas les emplois aidés — « on a viré untel pour mettre untel », dit la vox populi. Il le sera aussi sûrement s’il fait re-signer les « sortants » — « c’est toujours les mêmes qui gagnent ». Heureux ceux que guide l’oiseau de Thémis, qui avancent, immaculés, dans les méandres de la règlementation, les eaux troubles de la conscience, le limon politicien ! À ces êtres d’une rare puissance morale, nous répondons : oui, « nos élus » doivent être exemplaires.

Mais le tribunal n’est pas le lieu où se mesure et se résoud cette exemplarité. En d’autres termes, et à rebours des propos tenus il y a quelques jours par le bâtonnier de Saint-Denis, ce n’est pas parce que les politiques sont détenteurs d’un mandat et doivent « répondre devant la population » que la justice doit « passer » [sic].

Les élus tirent leur autorité politique de l’exercice de la souveraineté populaire. Cette autorité n’est pas supérieure à celle du pouvoir judiciaire ; mais elle ne lui est pas inférieure. L’opinion commune accepte comme allant de soi le transfert de la souveraineté populaire à la justice — plus exactement, au dispositif médiatico-judiciaire. Dans un monde injuste et incertain, elle applaudit, quelles que soient les circonstances, à la sanction des « gros ». Elle a tort : toute forme d’arbitraire, toute régression des libertés inaugurée avec retenue au sommet de la pyramide sociale sera implacablement infligée à la base.

Face à cette confusion des pouvoirs, qui est moins le signe d’un gouvernement des juges naissant que le symptôme d’une concentration accrue du pouvoir politique, médias et juristes devraient inlassablement rappeler que les élus sont jugés parce qu’ils sont des justiciables, et non point parce qu’ils se sont fait élire. Et que ce qui doit être « exemplaire », c’est le respect de la présomption d’innocence, des droits de la défense, de la sérénité de la justice et la réserve avec laquelle doit être traité tout cas qui n’est pas jugé. La responsabilité des politiques et l’existence de systèmes corrompus et corrupteurs tels que le clientélisme ne pourront être véritablement interrogés tant que l’écoeurant cirque politico-judiciaire occupera l’espace public et détournera les citoyens de l’intérêt collectif.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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