Categories

7 au hasard 31 octobre 2013 : Chérèque en (grand) blanc - 30 septembre 2013 : Dédé Lansor... Gou nasyon an doulèr - 7 février : Le loup de Bélouve : le cas lé grave pou-de-bon ! - 13 octobre 2013 : Convention sur les élections municipales et européennes du Parti de Gauche - 13 octobre 2013 : Edward Snowden distingué pour son « intégrité » - 7 septembre 2012 : Siven Chinien : la musique comme a(r)me - 17 septembre 2015 : Alain Peters... pou réchof lo ker - 14 octobre 2013 : Reconnaissez-vous cette femme ? - 7 juillet 2015 : Chantiers d’espoir : « pas d’autres alternatives possible ! » - 21 décembre 2015 : Le Parc national fait-il de la résistance ? -

Accueil > 7 au menu > 7 à lire > Sur les lèvres des « belles créoles »

Jean-Baptiste Gélineau

Sur les lèvres des « belles créoles »

11 février 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

La belle Elise finit en haillons avec une vilaine poupée, à l’asile de Saint-Paul. Pichambert y échoue aussi à cause de sa Fifine à la robe trop courte. Melcherts, foudroyé par Constance, « déesse de l’infidélité », sombre dans l’alcool. Quant à Emma et Léopold, ils s’aiment en cachette mais leurs familles les séparent... Les télénovelas font pâle figure face à ces tragiques destins dévorés par l’amour et-ou la jalousie qui se nouent ici en terre réunionnaise, au cœur du 19ème siècle, et peuplent les mémoires de Jean-Baptiste Gélineau. Un livre à découvrir qui nous dévoile une société coloniale en proie à ses démons, ses mythes et ses errances, ses chasses aux chats, ses duels et ses vaisseaux fantôme. Captivant.

Extrait de "Rivière des Roches au-dessus du passage", Bory de Saint-Vincent, Jean-Baptiste Geneviève Marcellin (1778-1846) ; Fortier ; Adam. Illustration de la couverture du livre de Jean-Baptiste Gélineau : "Souvenirs de l’île de La Réunion, récit d’un voyage à La Réunion au dix-neuvième siècle", Editions "Le corridor bleu", 2014.

Les Éditions « Le corridor bleu » ont eu l’excellente initiative d’exhumer un récit passionnant publié au début du 20ème siècle (1905) et de le restituer ainsi, 110 ans plus tard, aux Réunionnais.

Intitulé « Souvenirs de l’île de La Réunion, récit d’un voyage à La Réunion au dix-neuvième siècle », ce recueil est l’œuvre de Jean-Baptiste Gélineau, 22 ans en 1850 lorsqu’il débarque dans l’île « fraîchement diplômé de l’école navale de Rochefort ».

Disons-le tout de suite : Jean-Baptiste Gélineau est au cœur de ce 19ème siècle comme un poisson dans l’eau. Il ne s’émeut guère de la terrible condition de ceux que l’esclavage (qualifié par l’auteur de « fort doux », les esclaves, dit-il, étant considérés « un peu comme de la famille ») ravalait au statut de « biens comparables à des meubles » et que l’Abolition — deux ans avant son arrivée — a transformés en « citoyens » de seconde zone.

Des « citoyens » que l’auteur traite de « moricauds » et dont il se moque volontiers : « ils imitent comme de vrais singes, l’accent, les gestes, le ton, les intonations des artistes et jusqu’aux paroles qu’ils entendent et répètent sans les comprendre et en les écorchant un peu ».

Portrait de Philippe de France par Pierre Mignard

Jean-Baptiste Gélineau débarque sur « un sol représentant un coin de la patrie elle-même, où des compatriotes, parlant la même langue, chérissant le même drapeau vont lui parler et lui sourire », écrit-il. Au sujet de la langue, il évoque à plusieurs reprises le créole et la « douceur de ce langage » qu’il qualifie aussi de patois ou de dialecte...

« Langage doux comme le miel », « dialecte créole si riche en doux mots d’amitié », « patois créole “si plaisant et si original” qui charme les oreilles en établissant entre les interlocuteurs une douce intimité », « langue douce et harmonieuse, surtout sur les lèvres d’une femme », etc.

On l’aura compris, Jean-Baptiste Gélineau, est le porte-parole de cet exotisme érotisé qui configure, au gré d’effets de mode récurrents, le regard de la Métropole sur ses « Outremer ».

Son attrait pour la gent féminine ne l’empêche pas de nous livrer une description fort élogieuse d’un personnage masculin placé au centre du récit : Melcherts, « un enfant blond, séduisant au possible ! Un pharmacien ! Un Breton ! », « qui semblait redescendu tout nouvellement du cadre enguirlandé où Mignard l’avait portraituré cent ans auparavant »,« dont la vue m’avait si vivement intéressé » précise-t-il, et qui sombrera dans l’alcool et la déchéance à cause de la belle Constance, « déesse de l’infidélité ».

Jean-Baptiste Gélineau est fasciné par les chevelures... Deviant art by fearn

« Encore aujourd’hui, à tant d’années d’intervalle, j’entrevois, en fermant les yeux, cette charmante apparition. (...) Il s’avançait d’un pas élastique cadencé, souple dans ses mouvements comme une femme dansant aux sons d’une musique bien rythmée. Une forêt de cheveux blonds comme de l’or jaune s’échappait, naturellement, en boucles frisées, de dessous sa casquette (...). Ses yeux souriants, d’un bleu de saphir, étaient surmontés de sourcils noirs, si bien arqués qu’un peintre ne les aurait pas plus correctement dessinés (...) le nez d’une délicatesse exquise (...) la bouche fine aux coins relevés (...) une taille svelte que plus d’une femme aurait enviée »...

Quant à Constance, celle qui va conquérir le cœur de Melcherts, Gélineau la décrit sans complaisance et la qualifie même de « femme vampire » : « petite femme au teint café au lait, aux yeux noirs, aux dents blanches (obsession de l’auteur), ne présentant guère qu’un minois chiffonné et éveillé (...) : la beauté du diable ».

By Étienne Liotard.

Ce « faux ménage », selon les mots de l’auteur, va sombrer dans la violence, l’infidélité, l’alcool (le « tafia des nègres »...) et la misère, vivant « de riz, de brèdes et de bananes ».

L’obsession de l’auteur pour les dents blanches transparaît dans la plupart des descriptions féminines notamment lorsqu’il met en mots la beauté de Linda avec laquelle il entretiendra une relation : « sa bouche souriante laissant apercevoir deux rangées de perles d’un émail ravissant ».

Ou encore la beauté d’Emma dont les « lèvres vermillonnées laissaient voir, quand elles se relevaient, des perles d’une éblouissante blancheur ». Les amours interdites d’Emma et de Léopold se termineront dans le drame pour cause de mésententes des deux familles.

"Elise serrait convulsivement contre son sein une poupée de carton, qu’elle passait tout son temps à emmailloter ou à déshabiller". Source : concreteplayground

Il évoque aussi les « dents d’un émail éblouissant » d’Élise, fille d’esclave, personnage ambigu (sa mère lui est dévouée telle une esclave) mais terriblement attachant et dont l’histoire d’amour trouve son épilogue sordide, recluse avec une vieille poupée, au fond d’une cellule de l’asile de Saint-Paul.

« Accroupie dans le coin le plus sombre, elle serrait étroitement dans ses bras, sur son sein, la poupée qu’on lui avait donnée à Saint-Denis ; les cheveux incultes, hérissés, les yeux hagards, elle la berçait mélancoliquement, en chantant son vieil air, toujours le même, sans prononcer une seule autre parole, sans témoigner un désir, sans qu’un souvenir du passé vînt éclairer sa physionomie jadis si gaie, si mobile. Ce n’était point encore la femme changée en bête sauvage et furieuse, mais c’était, à coup sûr, l’être dénué de toute pensée, de tout souvenir humains ».

Ainsi finit la belle Élise, pour avoir rêvé trop fort. Frappée par un destin injuste. Folle. A l’asile de Saint-Paul. Avec sa poupée de carton.

À la fascination pour les dents blanches, vient s’ajouter le fétichisme pour les chevelures. Ainsi dépeint-il celle d’Élise... « Élise était d’une taille ordinaire mais divinement faite, bien proportionnée et avait les extrémités fines et délicates. Ses cheveux aux reflets bleus étaient lisses et d’une longueur extraordinaire ; les divisant en deux nattes sur le milieu de la tête, elle les aplatissait sur les tempes afin de les faire bouffer derrière les oreilles et les ramener en arrière pour y former une torsade énorme retombant sur la nuque ».

Jean-Baptiste Gélineau décrit, constate, baigne dans « la douceur du climat » de ce « pays de mœurs faciles et légères » prétend-t-il, qu’il adopte aussi facilement que l’humeur idéologique du lieu, qui reconvertit dans les relations sociales de l’après-Abolition les schèmes esclavagistes. Un « air du temps tout-à-fait naturel », que le jeune Français de 22 ans respire à pleins poumons.

"Bras Amal", aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, 1813.

Ouvrons au hasard le livre de Marius et Ary Leblond, « Le miracle de la race », publié sensiblement à la même époque (1914) : on est presque certain d’y trouver des réflexions d’un tonneau plus redoutable : « D’aïeul en petit-fils on y était né pourpre, la circulation brûlant à la peau comme après des générations de coups de soleil, l’esprit bouillant de rage comme après des générations de coups de colère contre la chaleur, les moustiques et les nègres »...

Même s’il convient de ramener cette prose à ce qu’elle est — une œuvre dans la norme de la littérature coloniale, et non le tableau positiviste et édifiant qu’elle prétend être — on ne peut toutefois s’empêcher d’y saisir l’esquisse de ce que pouvaient être les rapports sociaux d’alors : compartimentés, mais attisés par le frottement social entre petits Blancs hantés par le déclassement et Noirs savamment empêtrés par une « citoyenneté » largement demeurée au stade de l’énoncé.

Jean-Baptiste Gélineau (1828/1906)

Du haut de ses 22 ans, Jean-Baptiste Gélineau prend les choses comme elles viennent, avec un brin de légèreté, balloté par les courants et les rencontres, et porte finalement peu de jugements sur l’île qu’il découvre. Ce n’est ni son problème ni son propos.

Il adopte les idées dominantes et, peu embarrassé par les questionnements qui assaillent alors les intellectuels de l’île Bourbon, lit la société réunionnaise et ses hiérarchies sociales comme les lui présente le sens commun du temps : la « race noire », au plus bas, « n’atteindra jamais une certaine élégance naturelle dans les formes ou dans leurs manières des femmes venues de l’Inde ».

Transport des esclaves dans les cales des navires négriers. By Rod Brown

L’esclavage a été aboli deux ans auparavant et la « bonne » société réunionnaise est en pleine reconversion de son ordre social — une opération largement réussie, dont on perçoit encore le succès dans les subtils rapports de domination dans l’ordre politique et social contemporain.

En revanche, le témoignage de Jean-Baptiste Gélineau a ceci de pertinent qu’il laisse transparaître que là où la société post-esclavagiste a maintenu des barrières, le peuple emprunte des chemins de traverse et contourne les obstacles et préjugés.

Cette attitude « transgressive », observée dès le début de l’histoire réunionnaise, est une sorte de résistance souterraine qui va contribuer à modeler peu à peu le creuset du processus de créolisation.

Extrait de "Rivière des Roches au-dessus du passage", Bory de Saint-Vincent, Jean-Baptiste Geneviève Marcellin (1778-1846) ; Fortier ; Adam.

L’île nous est décrite par l’auteur, dans un style proche des romans d’aventure. Rien de scientifique ni d’historique dans sa démarche. C’est la plume du « touriste » — un mot forgé une décennie auparavant par Stendhal — en quasi-villégiature, avide de découvertes, de sensations fortes, venu jeter sa gourme dans un décor luxuriant. On suivra son récit haletant du voyage de retour vers la « mère patrie » lorsqu’un vaisseau fantôme semble prendre en chasse le bateau sur lequel se trouve Gélineau.

C’est, sans surprise, à la première personne que Jean-Baptiste Gélineau plante le décor et les personnages qu’il croise au cours de son séjour dans notre île.

Le décor est somptueux ; les personnages vont, pour la plupart, à la dérive.

Le contraste est d’ailleurs frappant entre la luxuriance et l’exubérance des paysages décrits par l’auteur et les destins heurtés de ceux qui évoluent dans l’île fantasmée et « idyllique ». « L’aspect d’un ciel radieux, le parfum enivrant des fleurs, le murmure de la brise du soir dans les sombres filaos »...

"Mafate". By Emmanuel Prost. Image extraite de l’excellent livre "Zorey dedan", Éditions "Des Bulles dans l’océan", 2010.

Si le livre de Jean-Baptiste Gélineau présente un intérêt évident, c’est avant tout parce qu’il nous dépeint et nous restitue La Réunion à travers les petites anecdotes qui tissent le fond de la grande histoire, à travers la tyrannie des intimités et des infirmités qui forgent la trame des destins — tragiques — des personnages qu’il rencontre, feux-follets qui jalonnent à leur manière un changement d’époque.

Il nous tend le miroir d’un passé dont certains traits sont les nôtres. Il nous entraîne dans les rues d’un Saint-Denis oublié, au cœur des petites cases avalées par la ville, nous promène dans une nature sublimée et aujourd’hui en berne, nous renseigne sur les pratiques sociales du milieu de ce 19ème siècle.

Et malgré lui, ce jeune fat narcissique nous transmet le tableau de La Réunion, et esquisse une cartographie des mythes, des démons, des errances qui travaillent encore notre 21ème siècle balbutiant.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter