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Parcours de santé...

« Service Maloya » : les toubibs à côté de la plaque

21 juillet 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Connaissez-vous le « Service Maloya » ? Pas le service sacré en hommage aux ancêtres. Non. Pas le kabar la terre. Non. Pas le concert de maloya fusion. Non... Le maniement des symboles est toujours délicat et na bon pé i koné pa manié. Il serait temps que sorte des esprits l’idée que la culture réunionnaise est une riante corne d’abondance dans laquelle on peut puiser dès qu’il s’agit de baptiser, dénommer, étiqueter... Même, et peut-être surtout, lorsque c’est pour « pour la bonne cause ». Ainsi, l’hôpital de Saint-Pierre a eu la main bien malheureuse en choisissant le mot « Maloya » pour désigner son unité de soins psychiatriques. Voilà un « Service Maloya » d’un genre bien étrange...

On n’a pas oublié cet épisode ubuesque où les forces de gendarmerie, chargées de réprimer des émeutes sur l’île, s’étaient équipées de chars anti-émeutes baptisés : « Cimendef » et « Anchaing » (ou « Dimitile » ?) [1]. Face aux réactions suscitées par ce choix perçu comme une provocation, un « haut-gradé » de la place avait piteusement argumenté qu’il s’agissait de « sommets de La Réunion » et qu’il ignorait que ces noms étaient ceux de prestigieux marrons... Les deux véhicules incriminés auraient, si l’on en croit certaines sources, été expédiés à Madagascar. « Petites » ironies de l’histoire et de ses retournements... Une autre version prétend que« l’armée aurait été parfaitement consciente de l’identité des deux personnages et cela aurait été en toute connaissance de cause que ces deux chefs guerriers auraient été choisis, sans dérision aucune mais sans se douter de l’impression de frustration que la population réunionnaise allait ressentir ».

On n’a pas oublié l’adjoint au maire de Saint-Denis [2] qui n’avait pas hésité, en 1981, lors d’une cérémonie officielle, alors qu’il remettait une médaille à deux célèbres ségatiers, à déclarer : « ils ont su prendre leurs distances avec un folklore qui malheureusement confine trop souvent à la vulgarité ». Ne doutons pas une seule seconde que ce terme choisi de « vulgarité » lui était inspiré alors par le maloya...

On n’a pas oublié cette boisson gazeuse dont le slogan était : « Fais danser tes sensations ». Ni la gamme de « punchs et d’Arrangés aux notes fruitées ». Leur nom : « Maloya ». Ni les limonades « séga »... Mais l’on a une certaine indulgence envers ces trois exemples. En choisissant d’utiliser ces symboles positifs de la culture réunionnaise à des fins certes mercantiles, les industriels et les publicitaires ont voulu ainsi bénéficier de leur puissance fédératrice et ont reconnu leur caractère de « marqueurs d’identité ». On ne peut pas en dire autant de la triste cuvée « Code Noir » du prestigieux fabricant de champagne Henri Giraud, dont les luxueuses bouteilles étaient ornées de caricatures d’esclaves. Celui-là, on n’est pas prêt de l’oublier...

Dans l’histoire de La Réunion, les exemples de dénigrement, les fautes de goût et les maladresses — quand il ne s’agit pas de provocations — ne manquent pas. Mais on n’avait jusqu’à présent pas poussé le bouchon aussi loin. Un service de psychiatrie baptisé « Maloya », voilà une situation inédite qui fait apparaître le fossé qui existe trop souvent entre les décideurs et le pays réel. Qu’avaient les psys en tête en nommant leur unité du nom de cette musique, au confluent du sacré et du profane ? Ont-ils voulu donner une tonalité « fun » à l’exercice de leur pratique, dédramatiser la folie ? Ont-il entendu — mais on n’y croit guère — dans « maloya » la douleur qu’il faut « krazé » par la guérison ? Mauvaise pioche : parce que le maloya n’est pas rock n’ roll — pas plus que ne l’est la maladie mentale— et parce que si le maloya a des propriétés thaumaturgiques, celles-ci s’adressent aux maux spirituels, et non point aux afflictions mentales. Dans les deux cas, l’hôpital (qui a sans doute voulu bien faire) est à côté de la plaque.

Si la pa maloya, nou maladé...

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Monsieur le directeur du GHSR [3] de Saint-Pierre

Nous sommes un certain nombre de citoyens réunionnais à nous sentir interpelés par l’attribution du nom « Maloya » à un service de psychiatrie de Saint-Pierre.

Parmi les nombreux vocables qui auraient pu être choisis, et si on voulait absolument faire « couleur locale », nous sommes surpris qu’un tel choix ait pu prévaloir. Nous ne nous considérons pas pour autant comme les propriétaires de ce terme, ni comme les gardiens d’un quelconque héritage exclusif.

Nous constatons simplement qu’un élément majeur de notre culture est associé à la maladie mentale. Et cela nous choque.

En effet, nous vivons cela au minimum comme un manque de considération pour ce que le maloya représente pour nous. Par ailleurs, nous ne pouvons ne pas nous remémorer les divers épisodes de l’Histoire, ici et ailleurs, où la culture de l’Autre n’inspirait que mépris et était l’objet de la folie destructrice des puissants du moment.

Pour toutes ces raisons nous considérons que cette appellation est une grave erreur que nous souhaitons voir rectifiée le plus rapidement possible.

Nous faisons appel à votre compréhension et à votre humanité pour donner une suite favorable à notre demande.

Nous nous tenons à votre disposition pour toutes informations complémentaires, ainsi que pour la tenue d’ une rencontre qui sera l’occasion d’ échanger nos différents points de vue.

Koléktif Tinn pa nout mémwar

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Cimendef et Dimitile, « figures emblématiques des « marrons », comme on appelait alors les esclaves fugitifs »... Extrait d’un discours de Jacques Chirac

[2Le maire de Saint-Denis de l’époque était Auguste Legros

[3Groupe hospitalier Sud Réunion

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