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Tribune Libre : social et Justice...

Selon que vous serez puissant ou misérable...

23 août 2013
Perceval Gaillard
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Au-delà du Résistant, du brillant avocat, du combattant anticolonialiste et anti-impérialiste que fut Jacques Vergès, il restera éternellement à mes yeux un « révolutionnaire permanent » qui ne supportait pas l’écrasement des plus faibles.

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« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », Jean de la Fontaine, extrait de la fable « Les animaux malades de la peste », 1678.

Classique, cette maxime aurait pu être utilisée par Jacques Vergès dans l’une de ses plaidoiries, lorsqu’il défendait Omar Raddad ou le petit Ivan brutalisé par la police, tant elle résume parfaitement le « deux poids deux mesures » des injustices institutionnalisées qu’il a toujours combattues. Au-delà du Résistant, du brillant avocat, du combattant anticolonialiste et anti-impérialiste qu’il fut, il restera éternellement à mes yeux un « révolutionnaire permanent » qui ne supportait pas l’écrasement des plus faibles. Son arme était le verbe, son champ de bataille, les tribunaux. Il avait compris, au contraire de beaucoup d’avocats, que le Droit et la Loi ne sont que l’expression d’un rapport de force — social, politique, économique — qui reflète les inégalités et les injustices d’une société. Il est donc illusoire d’attendre d’un tribunal qu’il rende la Justice, il ne rendra qu’une justice, partiale donc partielle.

Le génie profond de Jacques Vergès

Pendant la guerre d’Algérie, il a pratiqué et théorisé cette défense dite « de rupture » qui consiste à retourner l’accusation, en l’occurrence de « terrorisme », et à remettre en cause la légitimité même du tribunal : c’est la France qui pratique la torture sur le sol algérien, sol sur lequel en plus elle n’a aucun droit puisque l’Algérie est indépendante. Ce faisant, il mettait en lumière la véritable nature politique de ces procès. Là est le talent profond de Jacques Vergès. Il a été toute sa vie le défenseur des opprimés et des vaincus de l’histoire, la voix des sans-voix, tout en remettant en cause le système qui les exploite. Ce système, il l’a mis à nu. C’est en cela qu’il est demeuré un révolutionnaire, et c’est pour cela qu’il est l’objet de tant de haine et de calomnies de la part des chiens de garde de ce même système. C’est là le lot de tous ceux qui bravent l’ordre établi…

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Dans un documentaire rediffusé récemment sur la télévision publique réunionnaise, il se permettait de donner son avis sur la défense adoptée par les avocats de son frère lors de son procès relatif à l’assassinat d’Alexis de Villeneuve : il y avait là l’occasion de faire le procès du colonialisme et ils ne l’avaient pas fait reconnaissaient en chœur les deux frères. A La Réunion, la justice a toujours été un auxiliaire des puissants, le profond déficit de justice inhérent aux institutions de la 5ème République étant accentué par l’autoritarisme — pour ne pas dire la brutalité — de l’Etat et la toute-puissance de l’oligarchie. Jacques Vergès n’aurait pas eu assez de sa vie pour défendre tous les Réunionnais victimes de cette justice de classe, systématiquement clémente avec les puissants et impitoyable avec les faibles. Spéculation immobilière, usurpation foncière, état de droit à « géométrie variable »… chacun ici à La Réunion sait ce qu’il en est. Il est un champ qui n’est pas plus épargné que les autres : celui du « dialogue social ».

Déclaration de guerre

Le Groupe Hayot a en effet inauguré une nouvelle forme de négociation salariale qui commence par un foutan et finit par une condamnation collective — en quasi comparution immédiate. Sa gestion des NAO — Négociations Annuelles Obligatoires — dans la concession Renault Grand Ouest (Saint-Paul, Le Port, Saint-Denis), est un cas d’espèce. Dégageant un bénéfice annuel net d’environ 4,5 millions d’euros, Hayot a fait une proposition ridicule — pour ne pas dire insultante — aux salariés, divisant par 3 au minimum ce qu’ils avaient obtenu l’année précédente, alors que les bénéfices étaient sensiblement les mêmes. Devant une telle déclaration de guerre, les syndicats n’ont eu d’autre choix — comme à Carrefour Sainte-Suzanne, Cotrans ou Citröen — que d’engager la lutte.

Une petite part du gateau

Après trois semaines d’un combat difficile, ils se sont vu traînés — pour une vingtaine d’entre eux — devant les tribunaux pour « entrave à la liberté de circulation » et ont été condamnés dans la foulée. Voilà où on en est le dialogue social en 2013 à La Réunion. Lorsque les travailleurs demandent juste à recevoir une petite part du gâteau, on leur abandonne difficilement quelques miettes en leur faisant bien comprendre qu’ils n’ont pas intérêt à réclamer plus.

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Ces loups qui hurlent avec la meute...

Je ne sais pas ce qu’ont plaidé les avocats de ces travailleurs devant le tribunal mais je sais, par contre, ce qu’aurait plaidé Me Jacques Vergès s’il en avait eu l’occasion. Il aurait vu là l’occasion de faire le procès des grands monopoles et de l’oligarchie, de la connivence entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir économique. Il aurait rejeté la légitimité de ce tribunal à juger d’une telle affaire qui relève d’une question purement politique : la répartition des richesses au sein des entreprises. Il aurait certainement dénoncé ces nouvelles méthodes du patronat, qui place le dialogue social sous le sceau des huissiers et refuse le moindre partage des richesses — et du pouvoir — au sein de leurs entreprises. Cultivé et taquin comme il l’était, il n’aurait pas résisté à expliquer à l’ordre établi — autant que cela soit possible — qu’il ne pouvait pas agir mieux que cela si son but était de créer les conditions pour la révolution. 1789 ne serait jamais arrivé si la noblesse française avait eu un minimum conscience de ses intérêts.

Monsieur Vergès, lui, ne la fermait pas !

Avec plusieurs camarades militants du Parti de Gauche, nous sommes allés soutenir les travailleurs de Renault pendant leur lutte. Nous n’oublierons pas l’accueil chaleureux que nous y avons reçu, ni les discussions enrichissantes que nous avons pu avoir. Nous n’oublierons pas, non plus, la difficulté matérielle dans laquelle les mettait cette grève, la solidarité qui se construisait entre les familles présentes et leur immense courage. Nous avons pu constater de visu qu’en aucun cas ils n’empêchaient l’entrée ou la sortie de la concession et ne gênaient en rien le bon déroulement des choses. Cela réduit à néant le prétexte juridique pour lequel ils ont été condamnés mais ne change pas le sens profond de cette condamnation : contentez-vous de ce que l’on veut bien vous donner et fermez-là ! Monsieur Vergès, lui, ne la fermait pas. Et il parlait pour tous ceux qui ne pouvaient pas, eux, l’ouvrir. Sont-ils beaucoup, parmi tous ces loups qui hurlent avec la meute, à pouvoir en dire autant ?

Perceval Gaillard

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