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Sarkozy en mauvaise compagnie

12 septembre 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Feuille vacoa i coupe deux — sinonsa trois — côtés…

Quelques jours avant le premier tour de l’élection régionale, nous découvrions sur Facebook [1] un bien curieux courrier de soutien (voir copie à la fin de cet article) adressé par Alain Juppé, maire de Bordeaux et prétendant au trône élyséen, à Didier Robert, qui s’employait alors à garder son auguste séant rivé au fauteuil régional conquis en 2010.

C’est par pure bonté d’âme que nous nommons « courrier » ce parfait torchon constellé de fautes. Difficile de croire que ce désastreux poulet émanait du très distingué Juppé, agrégé de lettres classiques, entouré d’intellos du même acabit et, nous glisse une source, receleur méticuleux de tout ce qui porte sa signature.

Il nous a donc traversé l’esprit que son auteur devait être recherché, non point du côté de la place des Quinconces, mais plutôt à certain étage de la pyramide inversée — un lieu empli du cliquetis des claviers où des petites mains pianotent jour et nuit des louanges au président de Région, sous la houlette de qui vous savez.

Les élections, donc, approchaient. Les boîtes aux lettres débordaient jusqu’à la gueule de luxueuses brochures régionales payées par le contribuable, qui toutes vantaient le bilan du sortant. Le juge administratif, qui a sans doute de meilleurs verres que Diogène cherchant en vain un homme en plein jour à la lueur d’une lanterne, a énoncé depuis que la diffusion de papier glacé institutionnel, qui a coûté leur carrière à tant d’hommes politiques, était cette-fois ci parfaitement normale. Dont acte.

Mais à l’heure où volaient les vraies-fausses lettres de soutien, l’issue du scrutin régional semblait bien incertaine. Un petit coup de pouce n’étant jamais de trop, Juppé, engagé lui-même dans la pêche aux parrainages qui a précédé les primaires — ce Mercato qui oppose petits et grands ténors de la droite et où, à la fin, c’est Sarkozy qui gagne — déboulait à La Réunion en aval de son courrier.

Veine : le porte-parole de la droite de grand-papa (celle qui n’a jamais compris pourquoi fiston, fifille et leurs potes lycéens ont fait capoter la très-raisonnable réforme des retraites concoctée par le « meilleur d’entre nous » et la sage Nicole Notat), débarquait au moment précis où l’installation des filets anti-requins, décidément effectuée à point nommé, réhabilitait la baignade sur l’emblématique plage de Boucan-Canot.

À voir l’ancien premier ministre jouer les bathing-beauties entre la blonde Fabienne Couapel-Sauret, exilée aussi volontaire qu’opulente débarquée des rivages Bitérois, et le grisonnant Patrick Florès, ancien pro du surf habile à palper l’onde et les indemnités, on aurait pu croire que le maire de Bordeaux comptait désormais au nombre des soutiens de « Didi » — et réciproquement.

Pour Didier Robert, le calcul n’aurait pas été si mauvais, qui lui aurait permis de couper l’herbe sous le pied de son adversaire centriste Thierry Robert, lequel avait d’ores et déjà annoncé — et par écrit, s’il vous plaît — que Juppé serait son homme si Bayrou lâchait l’affaire. Ce schéma, pourtant, ne cadrait guère avec les propos sévères de Margie Sudre, ex-ministre de Juppé et responsable de sa campagne dans notre île, envers le président de région sortant. L’ancien premier ministre a sans doute cru en « Didier », qui sait mettre ses invités à l’aise ; mais on ne la fait pas à Margie, qui connaît son monde.

Espérant sans doute un appui réunionnais, Alain Juppé et ses amis ne démentirent donc pas l’origine du fameux courrier à l’allure de faux grossier ; sans doute se dirent-ils qu’il valait mieux passer pour des analphabètes ou, au choix, pour des malotrus qui écrivent par-dessus la jambe à leurs compatriotes des Isles, que de compromettre un soutien potentiel.

Mauvaise pioche : sitôt Juppé envolé, Didier Robert réaffirmait son soutien à François Fillon. Ce dernier avait, il est vrai, passablement mouillé la chemise lors de son passage dans notre île, où il avait précédé l’ancien bras droit de Jacques Chirac. Meeting à Canabady, serrements de louches et bains de foules, et une fameuse photo : l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy brandissant un portrait de Didier Robert. Pour séduire ses alliés ultramarins, capables de faire voter comme un seul homme des bus entiers de titulaires de contrats aidés, et même, dit-on, de les faire voter plusieurs fois, François Fillon a mis le paquet.

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Feuille de vacoa. Photo : Eric Gaba.

Et puis, il est un je-ne-sais-quoi dans le bon air de ces domaines réunionnais de mi-hauteur et dans l’architecture de ces vénérables bâtisses, prolongées par des garages où dorment les berlines anglaises et italiennes de collection, auquel ne peut manquer d’être sensible un Fillon, adeptes des cocktails entre châtelains et de courses en Giulia modele 1960. « Et si j’étais président », a pu se murmurer à lui-même le lauréat imaginaire, à l’heure où la pénombre rampe dans la canne et où l’ambre du lamtav millésimé luit au fond des verres…

Fillon pouvait bien rêver, Didier Robert et son entourage envisageaient de changer — encore — de cheval dans la course aux primaires. C’est à dire, de lâcher Fillon, dont la défaite ne fait guère de doute, au profit du très bankable Nicolas Sarkozy. Un parrainage avait déjà été signé en faveur de Fillon ? Et alors ? On en signerait un autre, voilà tout ; c’est dans l’esprit du pays, à tel point que les juges n’ont récemment pas vu malice à ce que des électeurs enthousiastes aient signé à plusieurs reprises les registres électoraux d’une commune de l’Est.

Didier Robert se retrouve donc doublement parrain, à l’instar d’une sénatrice des Alpes-Maritimes — là-bas aussi, on a, dit-on, le sang chaud et la signature preste lorsqu’il s’agit de politique.

Cerise sur le gâteau, Fillon, en dégoisant la chansonnette du colonialisme vertueux, a lui-même donné à Didier Robert l’occasion de transformer un fort ingrat retournement de veste en un claquement de toge vertueux et outragé. A l’unisson des faiseurs d’opinion de notre île et de l’Hexagone, citations de Césaire et même de Frantz Fanon à l’appui, la Pyramide a dit haut et fort tout le mal qu’elle pensait désormais de Fillon, cet affreux raciste.

Au vrai, Fillon n’est pas raciste, ou plus exactement, ne l’est pas plus que ses compères. Mais emporté par le rythme de la course sémantique imposée par la candidature Sarkozy, cet homme bien élevé, à la raie bien léchée et aux pompes vernies, s’en est pourtant allé éructer, tel le premier Le Pen venu, que la « colonisation visait à partager la culture française » et qu’il fallait réécrire les manuels scolaires de manière à rendre justice à ce grand élan altruiste.

Didier Robert, dont l’entourage éperdument révisionniste nie jusqu’à l’application du statut colonial à La Réunion, ne doit pas penser autrement ; mais l’occasion était trop belle et Fillon, décidément, tendait trop bien les verges pour se faire étriller ; il eût été péché de ne point s’en saisir.

Tout cela, bien sûr, est politique ; car c’est bien avec l’ancien premier ministre de la mandature « Sarko » que le Président de Région a le plus d’atomes crochus.

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La Nouvelle route du Littoral

Les deux hommes ont su fonctionner l’un avec l’autre lors de la reconversion du chantier du Tram-Train en Nouvelle route du littoral. Matignon a bien profité de l’occasion pour reprendre au passage un peu de l’argent attribué par le précédent pacte Villepin-Vergès et, surtout, pour mettre à la charge du contribuable régional les dépassements à venir, que le projet Tram-Train imputait à l’Etat. Néanmoins, c’est indubitablement grâce à François Fillon que le projet NRL fut porté sur les fonts baptismaux. Entendons-nous bien : lorsque l’on dit « projet NRL », on veut dire tout le reste, c’est à dire, toute l’influence et toute la puissance qui viennent à ceux qui font travailler les grandes entreprises colbertistes françaises. La Réunion, à cet égard, n’est pas très différente de la Côte-d’Ivoire ou du Gabon...

En revanche, la mauvaise opinion dans laquelle Didier Robert tient Nicolas Sarkozy est notoire ; les conseillers de la Pyramide inversée tenaient, on s’en souvient, à ce que leur poulain ne s’affiche pas avec ce dernier alors même qu’il était Président en exercice. Les geeks qui ont suivi les régionales de 2010 ont encore en tête les efforts déployés par les petites mains citées plus haut, qui n’étaient encore que des petites mains d’officines, pour réécrire la page Wikipédia de Didier Robert, de manière à gommer toute relation entre ce dernier, pourtant fraîchement bombardé au Conseil national de l’UMP, et Nicolas Sarkozy.

On sait aussi que, si Michel Fontaine et Jean-Louis Lagourgue avaient en 2012 « fait le job » de mobilisation, malgré la levée d’une vague rose inédite à La Réunion, Didier Robert ne s’était, lui, pas foulé la paillasse pour faire reconduire le locataire de l’Elysée. Elu grâce à la division de la gauche en 2010, le patron de la Région préférait « réseauter » du côté du PS dionysien — la stratégie s’avéra payante lors des dernières élections régionales.

Enfin, on nous glisse que Didier Robert, désormais convaincu de pouvoir compter sur ses propres forces — c’est à dire, sur la puissance que donne la qualité de maitre d’ouvrage d’un méga-projet dont le coût nominal, fort éloigné de la note finale, est celui de trois Notre-Dame-des-Landes — ne serait pas passé du jour au lendemain d’une relation « chouchoute èk la morue » avec son ami Fillon, à l’adoration d’un Sarkozy en plein come-back.

Il s’agit plutôt, comme dit Créole, de miser sur un cheval de course plutôt que sur la bourrique ; les militants et les électeurs n’aiment pas les tocards. Pas besoin d’être devin pour comprendre que, dans la grande tradition réunionnaise, M. Robert fera Sarkozy « par devant » et un peu de Fillon « par derrière » — on dit aussi « en dessous », comme on dit « feuille voca i coupe deux — sinonsa trois — côtés ». Rien ne dit, de surcroît, que le récent philo-sarkozisme de Didier Robert survivrait à une hypothétique mise en difficulté du Président des « Républicains » à l’issue du premier tour des primaires.

Paul Valéry disait qu’un homme seul est toujours en mauvaise compagnie ; l’histoire a montré que c’est aussi la condition de ceux qui cheminent avec Didier Robert.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Page Facebook du candidat Didier Robert.

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