Categories

7 au hasard 13 juin : Océan Indien : les pirates débarquent avec Ubisoft - 13 février 2013 : Que célébrons-nous ? - 9 juin 2013 : Erdogan souffle sur les braises - 26 avril : De la « Pompe Zamal » à la « Tortue », histoire de fontaines - 7 avril : Cuisine réunionnaise : des plats de rézistans ? - 2 octobre 2015 : Nuit du maloya : krazé, pilé, roulé, viré, tourné lo rin ! - 23 juin 2013 : Entre la mort et le port - 1er juin 2013 : Le désir d’être exempt de désirs... - 15 juin 2013 : Le visage du gouffre de l’Etang-Salé - 6 janvier : Chagos : 7 prix Nobel de la paix interpellent Obama -

Accueil > Edito > Samuel Mouen, ou la dictature de la compassion

Edito

Samuel Mouen, ou la dictature de la compassion

26 juillet 2013
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Ma vie en échange de votre mobilisation dimanche, demande en substance Samuel Mouen, en grève de la faim depuis 11 jours. Pour nous, c’est « non », malgré le respect que nous inspire l’engagement physique total du chef de file des « Indignés ». Tout simplement parce que, derrière les lambrequins de la compassion, du discours victimaire et du sacrifice, l’action politique est escamotée.

Samuel Mouen prenant son dernier repas avant d’entrer en grève de la faim. Photo : IPR.

Après dix jours de grève de la faim, Samuel Mouen a lancé hier un « ultimatum » aux hommes et femmes politiques de La Réunion : soyez dimanche face à la Préfecture, avec vos troupes. Réunissez entre cinq mille et dix mile personnes, pour contraindre le gouvernement à réinstaurer le RSTA. Sinon — c’est la contrepartie implicite de cet appel — vous aurez ma mort sur la conscience.

L’auteur de ce billet ne croit pas prendre trop de risques en pariant que...

  • 1/ Il n’y aura pas 10.000 personnes sur le Barachois ce dimanche, sauf manipulation politique « gros doigt »,
  • 2/ Samuël Mouen demeurera parmi nous, ce que nous lui souhaitons par ailleurs vivement,
  • 3/ le Gouvernement ne réinstaurera pas le RSTA ou, en tout cas, ne le pérennisera pas.

L’action menée par le dirigeant aux multiples casquettes de la Fondation-Outremer, qui a enfin réussi à émerger dans le champ médiatico-politique, fait en revanche saillir certains traits de la vie politique réunionnaise.

Comme mimite su grappe saucisse

C’est sans doute à tort que l’on a parlé de « récupération » : s’il est vrai que la grève de la faim entamée par M. Mouen n’a obtenu une audience réelle qu’après que les chefs de file de l’UDI — Présidente du Département en tête — se sont pressés à son chevet, on ne peut reprocher à ces derniers leur sollicitude envers le leader des « Indignés 974 ». Non pas que les pontes du centrisme péï soient plus désintéressés que d’autres — ils ne le sont sans doute pas moins non plus — mais parce que la démarche de M. Mouen épouse bien le registre, mi-victimaire mi-revendicatif, du parti de Jean-Louis Borloo. On pense ainsi aux grèves de la faim, chemins de croix et autres pèlerinages médiatiques accomplis par l’emblématique Jean Lasalle, député Pyrénéen. Pas étonnant donc que l’UDI locale afflue autour de M. Mouen « comme mimite su’ grappe saucisse » — si l’on ose ici la métaphore culinaire. Au-delà de l’UDI, et de l’UMP, venue en « merle Maurice » pondre ses oeufs dans le nid centro-moueniste, exprimer un « soutien » à M. Mouen est devenu en quelques jours une figure imposée aux acteurs de la vie publique réunionnaise. L’élan est bien peu spontané, mais chacun sent bien que se taire pourrait valoir une condamnation bien-pensante pour insensibilité ou pire, distance avec le « peuple qui souffre ».

Tyrannie de la souffrance

On le dit tout net : M. Mouen serait-il à l’article de la mort, nous n’irions pas manifester. Si sa grève de la faim mérite d’être saluée, c’est au titre du respect qu’inspire tout engagement physique fort ; mener une une grève de la faim n’est pas à la portée de n’importe qui, et celui qui se prive volontairement de subsistance a la noblesse de ceux qui combattent leurs propres démons. Pour autant, saluer la force de caractère ne veut pas dire entériner ce qui est, en réalité, un acte de chantage, inscrit dans un régime général de tyrannie de la souffrance et de dictature de la compassion... et bien éloigné de ce qu’est un mouvement social. D’ailleurs les larges masses, interpellées par M. Mouen et ses soutiens, ne s’y trompent pas. On ne se presse guère au chevet du gréviste, à moins d’y être conduit en bus et sous encadrement militant, afin d’y entendre MM Fontaine et ses amis de l’UMP-UDI pleurer les malheurs du monde du travail. Que les politiques parlent sans cesse de « souffrances », de « misère » est chose, en soi, légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est que leur rôle soit réduit, dans le meilleur des cas, à celui de reporters de la douleur ordinaire, et, au pire, à celui de manipulateurs. Quelle solution propose-t-on aux travailleurs privés du RSTA, lorsqu’on s’en va compassionner et écraser une larme auprès du pauvre Mouen ? Au mieux, la prolongation temporaire de cette prime temporaire, dont il n’est — soulignons-le au passage — pas certain qu’elle profite en toutes circonstances aux faibles revenus du travail, puisqu’elle concurrence la prime pour l’emploi.

Faire son macro

Le doute n’est pas permis : nous sommes bien dans cette nouvelle ère de communication politique, où le discours et l’image se suffisent à eux-même : discours de souffrance, de commisération et de compassion un tantinet paternaliste. Aujourd’hui, soit on parle en jargon — « partenariats publics privés », « développement durable », « mutualisation », « transfert d’expertise » et autres « transversalité » — soit, on pleurniche. On pleurniche auprès de ceux qui ont des raisons de pleurer : « mi rant dan la kaz domoune et mi plèr, mi plèr èk domoune » nous déclarait il y a quelques années un militant associatif et politique, par ailleurs d’une sincérité sans tâche. On pleurniche auprès de l’Etat, ce qui est aussi, pour quelques-uns, un moyen aussi peu digne que subtil de « faire son macro » : mettre un petit kabay près du corps, et aller, tête baissée, dire la misère du monde réunionnais à un Préfet qui va « transmettre » ou à un sous-secrétaire d’Etat qui va — au mieux — « prendre acte ».

Démission politique

On pleurniche, à s’en oublier soi-même. Un animateur peut ainsi proférer cette énormité : « historiquement, le Réunionnais est passif, ne se révolte pas ». Ce monsieur qui parle d’histoire ignore donc celle des grands affrontements sociaux et politiques du XXe siècle, des insurrections qui ont enflammé l’île, sans parler de celle du marronnage. Comment le lui reprocher ? La culture du pleurnichement a étouffé celle de la rébellion, peut-être plus surement encore que le négationnisme et la censure. De même, personne ne contredit l’affirmation — tarte à la crème des tartes à la crème — selon laquelle les gens ont « avant tout besoin d’écoute ». L’écoute, la plainte, ne coûtent pas grand-chose, et permettent de faire l’économie de prises de positions politiquement plus coûteuses. Ainsi, face à la crise, qui propose l’annulation des dettes des ménages les plus pauvres ? Qui exige l’augmentation réelle des salaires et des minima sociaux pour faire face à la vie chère ? Qui parle de bloquer les prix scandaleux des loyers, des aliments, des carburants ? Quid de l’échelle mobile des salaires ? Qui met vraiment devant leurs responsabilités les monopoles fauteurs de vie chère ? Quid, au-delà des bricolages, d’une politique de réindustrialisation du pays et de réinvestissement massif dans son agriculture ? La compassion n’est-elle, finalement, que le lambrequin qui dissimule la démission finale de nos politiques ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter