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1986

Saint-Denis by night, il y a 30 ans

19 janvier 2016
Nathalie Valentine Legros
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À quoi ressemblait Saint-Denis by night en 1986 ? Cela pourrait se résumer ainsi : jazz, blues, séga, maloya, musette et rougail saucisses pimenté jusqu’à cinq heures du matin.

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Le Rallye et sa terrasse. Carte postale.

Les bars du Royal rue Jean Chatel, et du Rallye au Barachois, sont les deux institutions qui tiennent à l’époque le haut du pavé dans la ville de Saint-Denis. Nous sommes en 1986. Il y a 30 ans.

Côté boîtes de nuit, Saint-Denis affiche alors sept établissements à son compteur : « La Locomotive » au Barachois, « L’Aventure » rue Alexis de Villeneuve, « Le Cabaret » avenue de la Victoire, « Le Dionysos » rampes de Saint-François, « Le Mylord » rue Jean Chatel, « La Plantation » (ex « Scotch ») rue Pasteur, « La Licorne » rue Félix Guyon. On trouve également un Casino au Barachois.

Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, ce ne sont ni les pistes de danse, ni les night-clubs, ni les dancings. Que reste-t-il aux noctambules dionysiens de 1986 qui ne souhaitent pas se trémousser ?

Après la traditionnelle séance de cinéma au Plaza, au Ritz, ou au Rio (pour les amateurs de films B ou X), ou après la pièce du théâtre Vollard au Grand Marché, que font les Dionysiens qui souhaitent prolonger la nuit en 1986 ?

« 7 Lames la Mer » a remué ses archives pour exhumer trois lieux mythiques du Saint-Denis 1986. Trois lieux aujourd’hui disparus : « Le Jamborée », le « Pub Alexander » et « Chez Marcel ».

Nathalie Valentine Legros

Quelques initiés et amateurs de jazz forment convoi. Ils tournent derrière l’église Saint-Jacques, remontent la rue d’Après pour s’engager dans la rue Monthyon. Juste après l’angle, sur la gauche, dans un recoin mal éclairé en contrebas du restaurant le « Viet-Nam », se trouve l’entrée du « Jamborée », petite cave qui attire les noctambules depuis 1984, comme la lampe attire les papillons.

Auparavant, le lieu a notamment servi, dans les années 70, de « Caveau » à une jeunesse avide de boums qui alternait rock-and-roll et slows les mercredis et samedis après-midi sur une piste de danse format timbre poste. Autant dire que rien à l’extérieur ne laisse deviner ce qui se passe à l’intérieur.

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"La Fournaise" au Jamborée, en 1986.

Derrière une étroite porte surplombée d’une ampoule blafarde, un escalier, lui aussi étroit, plonge à pic sous le niveau de la rue et tourne en épingle à cheveux vers la gauche. Apparait alors la petite salle du « Jamborée », sorte de cave minuscule avec un bar sur le côté droit, une piste de danse réduite à sa plus simple expression au fond à gauche et des fauteuils et tables basses éclairées à la bougie et qui laissent peu de place pour se frayer un passage. Claustrophobes s’abstenir !

Miroirs embués de fumée. Affiches de jazz au mur. Ambiance « cabaret rive gauche », cave à jazz. Mais là, on n’est ni au Quartier Latin ni à Saint-Germain-des-Prés. Mais à Saint-Denis 1986.

Au « Jamborée », ça fume, ça boit, ça rigole, ça discute, ça chante, ça danse. Et surtout, ça fait le bœuf tout en refaisant le monde !

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Teddy Baptiste au Jamborée. 1987.

Le patron des lieux, Daniel Guionie, véritable amoureux du jazz, — par ailleurs animateur d’une émission de jazz sur la radio publique — concocte un programme pointu — Duke Ellington, Miles Davis, Louis Armstrong, etc. — et officie tant derrière le bar, section cocktails, qu’aux manettes de la sono, section décibels.

Le « Jamborée », c’est son vieux rêve à lui, le prof qui a traîné ses guêtres d’étudiant au « Blue Note » à Paris et qui désormais s’endette pour tenter de faire vivre une boîte de jazz à Saint-Denis de La Réunion. Son « Jamborée ».

Ouvert uniquement le jeudi, le vendredi et le samedi soir, le « Jamborée » de Daniel accueille régulièrement des musiciens adeptes du boeuf en tout genre : Alain Mastane, Philippe Barret, La Fournaise, Élise et les cocotiers bleus, Tot, Jazzazot, Teddy Baptiste, etc, rejoints parfois par des musiciens de passage. Jazz, blues, séga, maloya...

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Une des affiches qui ornaient les murs du Jamborée.

Ce lieu magique resté gravé dans bien des mémoires réunionnaises ferme malheureusement ses portes avant le début des années 90. Trop de charges et pas assez de rentrées d’argent, le patron étant plus prompt à battre la mesure avec les musicos qu’à encaisser les consommations. Quelques temps après, le « Ti Bird » de Pierre Macquart investit un local situé au-dessus du Rallye et s’inscrit dans la lignée du « Jamborée ».


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Ambiance cosy, au "Pub Alexander", avec piano-bar.

Le « Pub Alexander », ouvert en septembre 1983 à l’angle de la rue Pasteur et de la rue de l’Est, offre aux noctambules une ambiance cossue et feutrée, style piano-bar. Mobilier bleu et blanc, miroirs, baies vitrées fumées donnant sur un jardin intérieur. Et une devise : « La musique au service du bar » !

Avec trois vagues de clients : fin d’après-midi, les cadres et les petits patrons qui viennent décompresser à la sortie du bureau ; puis vers les 20 heures, arrivent les clients pour le dîner « attirés par la viande ». Enfin, la vague de 23 heures amène les noctambules qui sortent du cinéma ou du spectacle. « Quand le film ou le spectacle leur a plu, les gens aiment venir discuter autour d’un verre », confie Christian, le patron des lieux.

Du chic middle class, discret, avec fauteuils en rotin blanc. Un imposant bar central au design créole dessert la salle, où trône le barman en maître de cérémonie armé de son shaker magique. Un pianiste puis un autre et une chanteuse animent régulièrement les nuits.

1986 voit la fermeture d’un lieu prisé des couche-tard qui venaient pour l’ambiance café-théâtre : « Le Cabaret », avenue de la Victoire, remplacé en 1987 par « L’Alibi ». On retrouve là des prestations relativement comparables à celles du « Pub Alexander ».

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Marcel Coupama devant son célèbre restaurant dont le rideau de fer restait baissé. Photo d’archives, Le Quotidien de La Réunion, (Raymond Wae Tion)

Le meilleur pour la fin... « Chez Marcel », lieu mythique s’il en est. En 1986, le fameux établissement vit ses dernières belles années puisqu’en 1991, il fermera définitivement ses portes ouvertes en 1962. Planqué ruelle Chinois, ex ruelle Casquette, derrière l’imposante silhouette du Prisunic, c’est le dernier refuge des insomniaques, quand tous les autres lieux ont baissé le rideau et poussé vers le trottoir les silhouettes de la nuit.

Contre toute attente, « Chez Marcel » est devenu au fil du temps le lieu à la mode où la bourgeoisie, les politiciens et les vedettes de passage viennent s’encanailler et s’offrir une tranche d’authenticité. Ils y côtoient bazardiers, journalistes, artistes, petits artisans, békèrdklé, ouvriers, etc.

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Les couche-tard et les lève-tôt devisent chez Marcel.

Pendant trois décennies, « Chez Marcel » s’impose donc comme l’institution du monde noctambule réunionnais, un espace hors du temps qui abolit — jusqu’à l’aube — les barrières sociales.

La renommée de l’établissement dépasse bientôt les simples limites de l’île. « Un jour, un gars est venu dans mon bar. Il arrivait de France et il avait entendu parler de moi et de mon établissement en Allemagne. J’étais étonné... », raconte Marcel Coupama.

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Marcel Coupama devant sa célèbre porte en fer, ornée de la chaîne et du cadenas. Photo d’archives, Journal de l’Ile de La Réunion - JIR (René Laï-Yu)

Pour accéder à l’intérieur de l’antre de Marcel Coupama, il faut passer l’étape de la porte en fer. Les yeux bleus du célèbre tenancier vérifient à travers les barreaux : « Le mauvais client reste dehors, le bon entre... Je les reconnais facilement ! ». Bruit de chaînes que l’on déverrouille et la porte en fer s’ouvre finalement.

Ceux qui sont autorisés à pénétrer doivent affronter une seconde épreuve, celle du chien qui se tient dans le couloir juste derrière la porte, tenu court par son maître, les crocs bien visibles comme une invitation à se tenir tranquille...

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Marcel Coupama et les petits pains. Photo d’archives, Le Quotidien de La Réunion, (Raymond Wae Tion)

A l’intérieur, les couche-tard croisent les lève-tôt. La nuit est bien avancée. C’est déjà demain... On prend place sur un banc, derrière une longue table recouverte d’une nappe en toile cirée. Au menu : rougail saucisses, rougail pistache, bien pimentés, poulet frit, « cuit au feu de bois » précise le tenancier. Le tout servi avec des petits pains ou des macatias... « Chez Marcel » a longtemps été le seul endroit de la ville (et même de l’île) où l’on pouvait manger même à une heure avancée de la nuit : jusqu’à 4-5h du matin.

Sur les murs à la peinture écaillée depuis longtemps, de vieilles photos, des publicités, des calendriers périmés, des miroirs ébréchés, des posters de vedettes d’une époque révolue...

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Marcel Coupama et Emmanuel Genvrin, directeur du Théâtre Vollard. Photo vollard.com

De grands frigidaires hors d’usage de la marque « General Motors » s’entassent contre la cloison et servent d’« armoires » de stockage. Des grappes de letchis secs pendent du plafond.

Bras croisés derrière son comptoir, Marcel veille sur le monde. Et un accordéoniste assis près de lui hésite entre séga et musette, déversant son trop plein de mélancolie tandis que le jour se lève sur l’assemblée clairsemée des yeux rougis par la nuit blanche.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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