Categories

7 au hasard 11 août 2016 : Russie : la poutre dans l’œil d’Hillary - 13 décembre 2018 : Benoite Boulard, la voix terrible d’une blueswoman créole - 31 janvier 2014 : « Vous aimez l’argent ? Nous avons les mêmes valeurs ! » - 23 novembre 2016 : De la saga du sucre à la « Saga du rhum » - 3 juillet 2014 : Jean-Pierre Marchau : « l’incinération n’est pas une fatalité ! » - 15 juillet 2014 : Fragments de l’intimité d’une case créole disparue... - 5 mars 2016 : Route du littoral : risque de chutes de kaz ? - 14 février 2016 : Big in India - 15 juin 2015 : Peut-on être contre la carrière de Bois-Blanc et pour la NRL ? - 10 juillet : Chanteurs de rue : le bruit mat des pieds nus qui s’éloignent -

Accueil > 7 au menu > 7 à lire > « Sabena » ou l’envers du décor

Emmanuel Genvrin, 2ème roman

« Sabena » ou l’envers du décor

18 septembre 2019
Expédite Laope-Cerneaux
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Sabena », 2ème roman d’Emmanuel Genvrin paru chez Gallimard, nous plonge dans l’univers trouble des îles du Sud-Ouest de l’océan Indien, à l’envers de la carte postale. Sur les traces de trois femmes battantes sous leur indéniable fragilité : Faïza, Bibi et Chati.


Quand la Sabena était florissante...


Que faisiez-vous en 1976 ? Vous en souvenez-vous ? Peut-être pas, c’est loin. Moi j’étais en train de me dépatouiller avec un bébé nouveau-né dann péi la fré. En préparant Noël : c’était le 20 décembre et on ne fêtait pas encore l’abolition de l’esclavage.

J’avais d’autres chats à fouetter que de penser à mon île de l’océan Indien, où je savais à peine ce qui se passait, encore moins aux pays de la zone dont je n’entendais jamais parler.

Par contre quelques années plus tard, je savais ce qu’était la Sabena [1] : la compagnie aérienne belge, qui a fait faillite et a été liquidée en 2001. En 1976, la Sabena était florissante et elle est entrée dans l’histoire de nos îles au point de laisser son nom à des personnes.


Le sang des Anjouanais et des Grands-Comoriens...


« Sabena », tel est le titre du 2ème roman d’Emmanuel Genvrin paru chez Gallimard en 2019.

En décembre 1976, à la suite d’un incident relativement mineur a démarré un événement tragique et horrible : « les massacres de Majunga » ou « Rutaka » dans la langue du pays.

Environ 2.000 Comoriens de Majunga ont été massacrés à la machette par des Malgaches, essentiellement Betsirebaka et Antandroy [d’où — dit-on — viendrait la majorité des ancêtres des Réunionnais], dans l’indifférence totale de la police locale, qui n’est intervenue qu’au bout de trois jours, le temps de bien laisser couler le sang des Anjouanais et des Grands-Comoriens qui vivaient là depuis plusieurs générations.

Didier Ratsiraka et Ali Soihili.

Elle finit un jour par croiser la route de Bob Denard


L’océan Indien aussi a eu son « petit » génocide.

Didier Ratsiraka et Ali Soihili, les présidents des deux pays à l’époque, ont fini par faire évacuer les survivants. Environ 17.000 Comoriens ont ainsi été rapatriés aux Comores, certains à Mayotte, quelques-uns à La Réunion. Pour ce faire, ils ont fait appel à la compagnie Sabena. D’où le surnom donné aux rapatriés.

L’héroïne d’Emmanuel Genvrin est donc une Sabena, vous l’avez compris.

Elle s’appelle Faïza et vit maintenant en Grande-Comore. Elle est belle comme une reine de Saba, délurée, instruite, parle français. Et peu traditionnelle, comme l’étaient la plupart des Comoriens de Majunga. Elle vit tant bien que mal en se prostituant un peu et en tirant profit de ceux qui la courtisent. Elle s’habille à l’occidentale et hante les bars branchés et les boîtes de nuit. Où elle finit un jour par croiser la route de Bob Denard, spécialiste des coups d’état, à l’époque quasiment le roi des Comores.

Bob Dénard (1929/2007). Photo : Frederic Jolibois.

Faïza, Bibi et Chati...


« Le colonel » ne pouvait ignorer cette beauté sombre, lui qui avait déjà culbuté une multitude de femmes dans tous les pays où il avait sévi. Après un quasi-viol plus ou moins consenti, en tout cas passivement subi, Faïza met au monde une fille, appelée Habiba, dite Bibi. Plus tard, Bibi donnera naissance à son tour à une autre fille nommée Echati, dite Chati.

A la suite de multiples péripéties, Bibi et Chati vont vivre à La Réunion, où elles vont essayer de se faire de l’argent en arnaquant les gens, sur le terrain d’autres arnaqueurs-péi, particulièrement abjects, qui bien-sûr ne les laisseront pas faire.

Malgré les changements de nom, les personnages mis en scène par Genvrin se reconnaissent sans peine si l’on a entendu parler de ces faits-divers. Bibi finira en prison, Chati est passée par l’Apeca [2] où elle suivra une thérapie. Et Faïza ? Je vous laisse découvrir dans le livre ce qu’il advient d’elle.

L’APECA à la Plaine-des-Cafres.

Les héroïnes de Genvrin : des battantes... fragiles


Ce roman raconte l’histoire de ces trois femmes dont les destins se ressemblent étrangement, autant qu’elles se ressemblent physiquement. Ces trois héroïnes n’ont pas vécu la vie en rose. Elles ont même dû faire face aux plus mauvais côtés de l’âme humaine. Mais elles n’étaient pas de celles qui se laissent abattre. Elles se relèvent des coups durs et repartent pour de nouvelles aventures.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’a pas affaire au stéréotype de la Comorienne dans ses voiles soumise à l’islam. Les héroïnes de Genvrin sont des battantes sous leur indéniable fragilité.

Au travers de leur histoire, Emmanuel Genvrin raconte l’histoire contemporaine des îles de la région : Madagascar, Mayotte, les Comores, La Réunion, essentiellement. On y voit même apparaître des Mauriciens.

"Sabena" raconte l’histoire de trois femmes. Oeuvre de Said Elatab.

Bob Denard hante ce roman


Plusieurs personnalités réelles sont évoquées, parfois déguisées sous des pseudonymes, mais parfois non quand il s’agit des vrais chefs d’Etat ou des hommes politiques. Quand à Bob Denard, il hante ce roman même après sa mort. Par Faïza qui se fait un film sur les vrais sentiments du mercenaire pour elle. Par Bibi qui tente de trouver son père. Par Chati qui s’interroge sur son grand-père…

Le style alerte d’Emmanuel Genvrin se laisse lire aisément. On ne sera pas étonné d’avoir parfois l’impression d’une pièce de théâtre. Une histoire pareille ne peut pas se raconter sans un minimum de mouvement. Et du mouvement, il y en a ! On a l’embarras du choix.

Je retiendrai une scène impressionnante d’exorcisme à Majunga [eh oui, Faïza comme beaucoup d’autres Comoriens est retournée vivre à Majunga, après tout c’est leur pays]. Elle est possédée par les djinns et un Fundi célèbre va l’en délivrer. Cette scène épique d’exorcisme en islam n’est pas ans évoquer une certaine exorciste catholique d’ici. Mais cela n’engage que moi ; Genvrin ne le dit pas.


Faïza, délurée, peu traditionnelle, rêve de faire le Grand mariage


Pour en revenir à Faïza, ce que je retiens d’elle, c’est que cette femme délurée et peu traditionnelle, semble obsédée par l’idée de faire le Grand mariage ; c’est son rêve. Elle y pensera jusqu’à la fin de l’histoire. Fin qui n’est pas un happy end, mais qui se montre quand un peu plus apaisée que ne l’a été le début.

Sur l’histoire, la trame de fond, Genvrin est particulièrement bien documenté. Ces pays-là, il connaît. L’originalité de l’ouvrage est de comporter en finale sous forme de glossaire un répertoire des personnages réels cités, ainsi que leurs rôles et fonctions dans la période concernée. Sans oublier une chronologie des événements historiques marquants de la région depuis la 1ère colonisation de Mayotte, jusqu’à la départementalisation de Mayotte et la crise des Gilets jaunes à La Réunion. Tout cela est d’un grand intérêt si l’on ne connaît pas l’histoire.

En guise de conclusion, on pourrait dire une fois de plus que les histoires de nos différentes îles sont inextricablement liées. C’est encore démontré par ce roman « Sabena » d’Emmanuel Genvrin, sorti en 2019 aux Editions Gallimard, dans la collection « Continents noirs » [3].

Et j’oubliais : le livre est sélectionné pour le Prix du roman Métis 2019.

Expédite Laope-Cerneaux

Image extraite du film "L’aventure c’est l’aventure", de Claude Lelouch, 1973.

Notes

[1SABENA : Societé Anonyme Belge d’Exploitation de la Navigation Aérienne.

[2APECA : Association pour la Protection de l’Enfance Coupable et Abandonnée.

[3Premier roman d’Emmanuel Genvrin, Gallimard, collection « Continents noirs » : « Rock Sakay ».

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter