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Noël et « vivre ensemble »

« Sa pa nout monde sa, allons artourne dans nout ghetto ! »

25 décembre 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Sa pa nout monde sa, nous lé pa blan, allons artourne dans nout ghetto... Ansort azot ek l’incendie ! » Cette réplique a résonné dans la cour de l’immeuble. Nuit de Noël. Feu au 5ème étage d’une coquette résidence au cœur d’une grande ville de l’île de La Réunion... Quand les gars la kour volent au secours des gens de la tour, le fameux « vivre ensemble » vole en éclat !

By Arnaud Florentin, alias Flow painting.

« Domoun atèr i viv anlèr / Domoun anlèr i viv atèr », chante Ousanousava. Là, ce n’était pas exactement le cas mais la métaphore reste pertinente. En l’occurrence, dans ce « conte de Noël à l’envers » qui frôle le règlement de comptes, « domoun atèr i ress dann ghetto et domoun anlèr i ress anlèr ». Et quand ces deux mondes, qui cohabitent dans une sorte de tolérance en forme d’ignorance mutuelle, se frôlent dans des circonstances inattendues voire exceptionnelles, au lieu du fameux « vivre ensemble » que certains brandissent tel un slogan publicitaire pour touristes, on retrouve un abîme d’incompréhension.

Comme tous les réveillons, celui-là a eu son lot de pétards et autres fusées multicolores dessinant des fleurs dans le ciel. Les tirs se sont intensifiés aux alentours de minuit. Peu à peu, le calme est revenu dans ce quartier ancien où quelques résidences de standing « classe moyenne » et quelques beaux immeubles ont poussé non loin de la grande église et de son entrelacs de ruelles et où nous passions une charmante soirée de Noël chez des parents. Sous le sapin virtuel : un Bouddha rieur et ses cinq marmay !

Puis des éclats de voix montent de la rue : « au feu, au feu » ! Dans la nuit, une cafrine crie et fait de grands gestes sur le trottoir en direction d’un immeuble voisin, situé au fond d’une arrière-cour, pour attirer l’attention des locataires. Elle a déjà appelé les pompiers et effectivement une vilaine odeur de brûlé — plastique, synthétique — commence à envahir le quartier, portée par un inquiétant nuage de fumée...

Comme la résidence est sécurisée, deux gars « la kour » qui fêtaient le réveillon dans les logement sociaux à quelques pas sautent par dessus la clôture pour porter secours et montent dans les étages en direction de l’incendie. Ils frappent à toutes les portes pour faire sortir les occupants dont certains dorment déjà. Au 5ème étage, ils tambourinent à la porte de l’appartement où le feu a pris...

Pendant ce temps, dans la cour intérieure de l’immeuble, les locataires déboussolés attendent l’arrivée des pompiers. Une jeune femme est là avec son mari. Une dame âgée, sac à main sur les genoux, s’est assise hébétée sur le rebord d’un petit muret. Des voisins solidaires apportent des verres et de l’eau et tentent de réconforter ceux qui sont là avec l’angoisse au creux du ventre...

Et voilà les deux « sauveteurs improvisés », nos deux gars « la kour », qui ressortent du bâtiment. Leur visage est crispé. « Sa pa nout monde sa, nous lé pa blan, allons artourne dans nout ghetto... Ansort azot ek l’incendie ! », lance l’un des deux — un jeune Yab typé créole, T-Shirt près du corps et tatouages — en traversant la cour, en compagnie de son camarade, un grand Kaf élancé, la vingtaine, arborant un polo rouge, si voyant que nous le prenons tout d’abord pour un pompier.

Que s’est-il passé là haut, au 5ème étage ? Pourquoi sont-ils envahis par la colère ? « Domoun là-haut la pris anou pou voleurs ! », explique le jeune tatoué à Nathalie, tout en se dirigeant d’un pas décidé vers la sortie de la résidence. Il voulait « sauver ». On l’a renvoyé sur les roses, et visiblement, à son monde. Il répète : « amoin marmay ghetto... Pa asé blan pou bana ».

Source : artquestionsanswered.com

Redescendu de l’immeuble où l’appartement continue de brûler, Geoffroy rejoint les deux garçons dans la ruelle et s’entretient avec eux. Le plus « bandé » des deux n’arrive toujours pas à encaisser. « Sa pas nout monde... Nou la monte anlèr, lao la fumée la toufe anou. É domoune i rouv zot porte pou jure anou, pou traite anou d’voleur ». Geoffroy lui assure qu’il témoignera auprès des policiers de ce que lui et son dalon ont été les premiers à intervenir et à avertir. Le gars hésite et finalement disparaît dans la noirceur du chemin cassé où s’achève la rue.

Son dalon en T-shirt rouge change d’avis et remonte avec Geoffroy dans l’immeuble pour guider les policiers qui viennent d’arriver, précédant de peu les pompiers. Au 5ème l’étage, les agents envisagent de défoncer la porte. « Surtout pas », dit le jeune, « ou va gingne l’effet Blast ». Il a suivi une formation, explique-t-il.

En bas, l’intervention des soldats du feu retient dès lors l’attention des locataires. Y a-t-il des personnes dans cet appartement en feu ? L’angoisse se lit sur les visages tandis qu’un bruit d’explosion retentit dans la nuit. Concentrés et efficaces, les pompiers maîtrisent le feu rapidement. Déclenché par une fusée qui a atterri sur le balcon de cet appartement du 5ème, le feu a détruit la terrasse et ce qu’elle contenait (notamment, semble-t-il, un petit réservoir de liquide anti-moustique qui a explosé) et les flammes ont commencé à endommager l’intérieur.

Heureusement, les locataires n’étaient pas là : l’appartement était vide... à part un petit cochon d’Inde sauvé des flammes et qui se retrouve dans sa cage au milieu de la cour intérieure, objet de toutes les attentions. Le pire a été évité. Les pompiers sont soulagés : mission accomplie. L’atmosphère se détend. Les visages sourient presque... Drôle de Noël.

Il y a quelques temps, au Chaudron, des jeunes avaient marqué les esprits en arrachant des flammes — avant l’arrivée des pompiers et au péril de leurs vies — un gramoun prisonnier de l’incendie de son appartement. Cette histoire avait été abondamment commentée dans les médias.

Les deux gars « la kour » de ce Noël 2014, eux, n’auront eu pour seul remerciement que des accusations infondées révélatrices d’une société qui porte encore les stigmates d’un passé de plomb. Être réveillé en pleine nuit et découvrir deux jeunes en train de défoncer une porte peut certes donner lieu à mauvaise interprétation mais deux ou trois mots échangés n’auraient-ils pas suffi à éviter cette méprise ?

"Le cri des exclus", by Enrique Iglesias Fischer.

Une jeune femme, créole « claire » comme on dit, demande à Geoffroy : « mais le jeune là... lu té pas là pou voler lu ? ». Il lui répond : « Mademoiselle, vi calcule in moune la ’ni pou volé i sar mette T-shirt rouge si son dos et soulier rouge dans son pied ? ». Elle acquiesce, gênée. Elle n’y avait pas pensé et n’était pas allée au-delà du préjugé.

Le jeune homme au T-shirt rouge est en grand conciliabule avec les policiers. Celui-ci veut absolument donner son nom : une question d’« honneur », explique-t-il, tout en ruminant : « la traite amoin d’voleur »... « Moin lé pas d’accord, prend mon numéro, prend mon l’adresse toute ». Les deux agents Zorèy, affables, le rassurent : sourires, accent marseillais. Le feu est maîtrisé, ils se détendent. On en est presque à la tape dans le dos. Leur troisième collègue, un Yab, est moins familier ; légèrement en retrait, il fixe en silence le jeune homme d’un regard dans lequel on lit bien autre chose que du « vivre ensemble ». Le jeune au T-shirt rouge prend Geoffroy à témoin, qui confirme : le jeune a tout fait pour aider...

Quelques minutes encore, et chacun rentre chez soi. La vie va reprendre son cours dans ce quartier si représentatif de la société réunionnaise... où l’on vit à côté, et non « ensemble ». A moins que cet épisode « exceptionnel » ne parvienne à détak dé-troi porte...

« A koman ti vé fé Kwé ti vé ganyé / Si napwin pèrsone pou èd atwé / A kosa twé va fé / Si ti vé bouzé / Na touzour inn pou klout atwé / I fodra kri la vérité », chantait le groupe Ravan’ il y a 25 ans... Dans une autre chanson, Ravan’ résumait une réalité toujours d’actuallité : « Sir mon figir nana do lo / Aswar mi sava dor géto ».

I fodra kri la vérité oté ! Kri la vérité !

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Kri la vérité !

Zordi Kréol fini révèyé
La misik Ravan’ fé son léfé
Kozman domoun nou pran pa kont
Saminm i fé nout kalité

A koman ti vé fé
Kwé ti vé ganyé
Si napwin pèrsone pou èd atwé
A kosa twé va fé
Si ti vé bouzé
Na touzour inn pou klout atwé

Ékout Kayanm la pou siflé
Li la pou di azot nou la rivé
Minm si li napwin la vwa
Li la pou sant la liberté

Èk fédivèr ni fé romans
Èk Maloya ni rant an trans
In mo pou inn i fé pityé
In mo pou lot napwin la sans

A koman ti vé fé
Kwé ti vé ganyé
Si napwin pèrsone pou èd atwé
A kosa twé va fé
Si ti vé bouzé
Na touzour inn pou klout atwé

Ékout la po la koman i dans
Ékout dézord li la pou fé
Zordi Kréol fini révèyé
Konm mon Roulèr li la pou vibré

Èkout la po la koman i dans
Ékout dézord li la pou fé
Zordi Kréol fini révèyé
Roulèr, Kayanm la mèt dofé

A koman ti vé fé
Kwé ti vé ganyé
Si napwin pèrsone pou èd atwé
A kosa twé va fé
Si ti vé bouzé
Na touzour inn pou klout atwé

I fodra kri la vérité

(Ravan’ / Gramoun’)

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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