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Mémoire sélective

Rue Anne Mousse, La Réunion : adresse inconnue... ou presque !

24 janvier 2015
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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Anne Mousse, si l’on en croit les « légendes » — et l’histoire que l’on ne nous a pas enseignée à l’école—, serait la première femme née sur le sol réunionnais et donc la première Réunionnaise, dont les parents étaient tous deux Malgaches. Nommée dans certains ouvrages « la vraie grand-mère de tous les Réunionnais » — par opposition au cas de Françoise Chastelain —, elle donne le jour à huit enfants et meurt à 65 ans. Aujourd’hui, seuls quatre lieux portent son nom (dont une seule rue)... alors que si vous arpentez les 24 communes réunionnaises, vous avez une chance sur deux de tomber sur une rue La Bourdonnais.

By David Alfaro Siqueiros

Mieux vaut naître homme, aristocrate et Français à Saint-Malo le 11 février 1699 que femme et Malgache à l’île Mascareigne (Bourbon) le 14 avril 1668...

La mémoire du premier est célébrée à toutes les sauces. Celle de la seconde a bien failli tomber dans l’oubli et ne surnage que par l’action conjuguée de quelques historiens obstinés et d’une poignée de militants infatigables.

Le premier, Mahé de La Bourdonnais, Gouverneur général des Mascareignes, règnera sur l’Océan Indien et y sera, de l’Inde aux Seychelles en passant par Maurice (alors île de France) et La Réunion (île Bourbon), une figure dominante de ce brutal XVIIIe siècle. Il laisse une empreinte indélébile et demeure, dans l’imaginaire collectif, l’un des plus ardents esclavagistes de notre histoire.

Mahé de La Boudonnais, par Antoine Graincourt.

« Il crée ex-nihilo le dispositif militaire français le plus puissant que la zone ait jamais connu, précisent Raoul Lucas et Mario Serviable dans leur ouvrage intitulé « Commandants et gouverneurs de l’île de La Réunion ». Les Mascareignes auront un air de flibuste. Des hommes, il en aura besoin. De beaucoup d’hommes. Pour la production agricole et les audaces commerciales et militaires. Il fait venir des esclaves, transfère des hommes d’île en île. (...) A Bourbon, il monte des milices noires pour opérer contre les Anglais et des blanches pour écraser les marrons. »

La seconde, Anne Mousse, est la première femme à avoir vu le jour sur la terre réunionnaise (île Bourbon) et à y avoir laissé une descendance : huit enfants dont six filles, de son mariage avec le Breton Noël Tessier. Elle meurt le 19 mars 1733 à 65 ans, à Sainte-Marie. Ses parents malgaches, Jean Mousse (ou Mousso) et Marie Caze (ou Case) ont débarqué dans l’île, le 14 novembre 1663, après une traversée depuis Madagascar à bord du « Saint-Charles ».

Extrait d’une œuvre de David Alfaro Siqueiros

Le 14 novembre 1663, le navire « Saint-Charles » accoste donc à l’île Mascareigne (Bourbon), réputée déserte [1]. Douze personnes mettent pied à terre. Sept adultes malgaches (dont Jean Mousse), trois fillettes malgaches, Anne Caze et ses sœurs cadettes, Marguerite et Marie, et deux colons français, Louis Payen (originaire de Vitry-le-François, dans la Marne) et Pierre Pau (originaire de Lyon) au sujet duquel les hypothèses divergent selon les sources quant à la date de son arrivée dans l’île.

L’histoire « officielle » situe là le point de départ du « peuplement réunionnais ». En réalité, les deux colons français ne feront pas souche dans l’île. Louis Payen repart pour Madagascar au bout d’environ deux ans. Quant à Pierre Pau, il serait mort en terre bourbonnaise en 1670, suite à quoi sa veuve, Anne Billard (ou Rillard, originaire de l’Allier) et leur fils, Estienne Pau, premier enfant né sur l’île, retournent s’installer à Madagascar.

By Simon Silva (1961)

Ce sont donc les dix Malgaches qui engageront le processus de peuplement définitif de l’île. Ce sont les premiers Réunionnais.

Peu après leur arrivée dans l’île, les Malgaches s’enfuient dans les montagnes, suite à un différend avec les deux Français (portant vraisemblablement sur les femmes), creusant la première ligne de fracture qui annonce l’épopée de deux siècles de marronnage réunionnais. Ils ne reviendront dans les Bas qu’après avoir reçu l’assurance qu’ils ne seraient pas sanctionnés. Promesse tenue par le premier commandant de l’île, Etienne Régnault, arrivé à Bourbon en 1665.

Anne Mousse est la « troisième naissance » (ou deuxième selon les sources) avérée sur l’île, mais elle est la première naissance féminine. Elle est précédée par Estienne Pau, fils de Pierre Pau et d’Anne Billard, né le 7 août 1667, et par Jacquère, fils de Malgaches, premier enfant noir baptisé sur l’île le 21 octobre 1668. A 19 ans, Anne Mousse épouse un Breton de 53 ans, Noël Tessier, et le couple s’installe sur une concession à Sainte-Marie, dont ils seront les premiers habitants. Ils auront huit enfants.

A 54 ans, un an environ après la mort de son mari, Anne Mousse épouse en seconde noce Dominique Ferrère qui a 20 ans de moins qu’elle.

By Salvador Dali.

« Négresse créole »... C’est ainsi qu’est décrite Anne Mousse par le gouverneur Antoine Desforges-Boucher (1723 — 1725). Expression qui sera reprise ensuite dans nombre d’ouvrages. L’histoire retiendra d’elle qu’elle est la « première Réunionnaise » mais aussi qu’elle a fait construire, en 1729, la « Chapelle Blanche », à Sainte-Marie, après la destruction par un cyclone d’une petite chapelle édifiée en remerciement à la Vierge Marie par des forbans rescapés d’un naufrage, avec les matériaux issus de l’épave de leur navire.

Le premier mari d’Anne Mousse, Noël Tessier, aurait été enterré dans la « Chapelle Blanche » dont il ne reste aujourd’hui que les fondations sur lesquelles s’élève désormais l’église de l’Immaculée-Conception. Voilà donc la vie de la « première Réunionnaise » résumée en quelques mots.

Rue La Bourdonnais, Saint-Denis, après le passage d’un cyclone en 1904 ("Saint-Denis longtemps", Jean-Paul Marodon)

Trois siècles plus tard, dans l’espace urbain, on ne trouve guère de traces de cette « première femme née sur l’île », « la vraie grand-mère de tous les Réunionnais » [2]. A contrario, la mémoire du gouverneur esclavagiste, Mahé de La Bourdonnais, est omniprésente : statue imposante au Barachois, nombreuses rues, collège, cinéma, etc... et même un « restaurant-bar-club » chic et branché, sis rue La Bourdonnais à Sainte-Denis, récemment inauguré en grandes pompes dans une bâtisse aux pierres historiques.

Notons au passage que l’on préfère malgré tout que les lieux historiques soient investis par toutes sortes d’activités plutôt que de les voir abandonnés, en ruines, ou effacés du paysage. Ne soyons pas dupes pour autant : la valorisation, comme on dit vilainement, de cet héritage architectural n’est rien d’autre que le moyen détourné par lequel des autorités — qui n’ont que le mot « patrimoine » à la bouche —, résilient leur mission de conservation, fermant les yeux, pour complaire au vieil esprit aristocratique, sur le fait que tel établissement, bénéficiaire d’une juteuse concession, porte le nom d’un des pires esclavagistes du pays.

Ainsi mise-t-on sur l’ignorance généralisée des questions mémorielles et sur l’absence de toute réaction. Pari gagné : les branchés secouent désormais leurs boyo, coupe de champ’ à la main, dans un établissement baptisé du nom du sanglant Mahé de La Bourdonnais, au cœur historique d’une commune socialiste. Parlez-leur de culture : ils sortent leur shaker.

Statue de Mahé de La Bourdonnais au Barachois. Photo Thierry Caro.

Quant à la mémoire d’Anne Mousse, elle doit se contenter d’une rue à Sainte-Marie, d’une école maternelle à Saint-Gilles, d’une crèche à l’Étang-Salé et d’une résidence à Saint-Leu.

Comment on trie l’histoire : une histoire marquée par l’esclavagisme, l’engagisme, le colonialisme, qui, pour ignorer la couleur d’une mère et ses ambiguïtés — le mari avait trois esclaves — préfère vénérer un « père » vendeur de chair humaine. Un être sans feu ni lieu ni patrie, « administrateur incomparable qui va délaisser l’île, lui préférant sa voisine gémellaire » [3], fort peu préoccupé du devenir d’une terre qui continue de porter sa mémoire au pinacle.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Sources :
  • « Commandants et gouverneurs de l’île de La Réunion », par Raoul Lucas et Mario Serviable, Océan Éditions, 2008.
  • « L’épopée des cinq cents premiers Réunionnais, dictionnaire du peuplement, (1663—1713) », par Jules Bénard et Bernard Monge, Azalées Éditions, 1994.
  • « Rayonner, Histoire de La Réunion », par Mario Serviable, coédition Océan Éditions / Ars-Terres Créoles, 1995.
  • « Le patrimoine des communes de La Réunion », Flohic Éditions, 2000.
  • « Sous le signe de la tortue, voyages anciens à l’île Bourbon (1611—1725) », relations recueillies et publiées par Albert Lougnon, 3ème édition, 1970.

Notes

[1Ces faits historiques constituent la trame de l’opéra créole de l’océan Indien : « Maraina ». Créé par le théâtre Vollard en novembre 2005, cet opéra est l’œuvre de Jean-luc Trulès (compositeur et chef d’orchestre) et d’Emmanuel Genvrin (rédaction du livret, mise en scène et direction générale du projet)

[2« L’épopée des cinq cents premiers Réunionnais, dictionnaire du peuplement, (1663—1713) », par Jules Bénard et Bernard Monge, Azalées Éditions, 1994.

[3« Commandants et gouverneurs de l’île de La Réunion », par Raoul Lucas et Mario Serviable, Océan Éditions, 2008.

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