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Edito

Roule pou nout toute, sinonsa laisse anou roulé

18 juillet 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Aux émeutes — révoltes logiques, écrivions-nous alors — de 2012, ont succédé les luttes sociales organisées. A Carrefour, sur les docks, à La Poste, dans les banques et dans plusieurs autres entreprises, des salariés se mobilisent contre la vie chère, pour l’emploi, et, dans le cas des dockers, pour l’accès privilégié des Réunionnais aux emplois.

Hier, emmenés par Jean-Bernard Caroupaye, ce sont les transporteurs, épaulés par les représentants de plusieurs professions artisanales — notamment les ambulanciers et les bouchers — qui ont entouré la Préfecture, avant de dresser au cours de la journée plusieurs barrages filtrants sur le pont Vinh-San, le Barachois et le pont de la Rivière Saint-Etienne. Les manifestants exigeaient que leurs corporations, réunies au sein de deux collectifs, soient parties aux négociations inaugurées hier en Préfecture, portant sur les dettes fiscales et sociales des entreprises. Dettes sociales dont les transporteurs et artisans, qui estiment — non sans raison — être les plus touchés par la crise, demandent le gel temporaire, tout comme ils demandent l’arrêt des poursuites contre les mauvais payeurs.
Problème : ces derniers se retrouvent de fait, ou, parfois de manière volontaire, en situation d’exercer une concurrence déloyale vis-à-vis des prestataires qui, eux, s’acquittent de leurs obligations. « Néna domoune i gingne pa péyé minm », nous déclare un restaurateur de l’Ouest. « Po sat la, lé normal i étale. Ou koné, la fine arive amoin, èl la bank soman. Ma la di : mi sar pèy aou, mé ti pé par ti pé. Bana la aksepté. Èk domoune lé droite, na poin problèm. Mé néna in pé d’bézèr d’paké osi ». C’est cette approche au cas par cas qui semble avoir reçu les faveurs du Préfet, opposé à tout règlement général.

Du côté de la population, force est de constater que ce nouveau blocage des transporteurs n’a guère suscité la solidarité qui a pourtant bien souvent accompagné des mouvements comparables. Témoin de ce peu d’empathie populaire, les commentaires négatifs relayés « an poundiak » sur les ondes de Radio-Freedom. Des propos souvent durs, agrémentés de clichés — « les transporteurs sont plein aux as, roulent en Porsche Cayenne et en Audi Q7 » — qui ne reflètent bien évidemment pas la condition de la plupart des intéressés.

Tendance à « faire en plus »

Au-delà, sans doute les couches populaires — très largement majoritaires parmi l’auditoire et les intervenants du média de Camille Sudre — ont-elles du mal à « entendre » des revendications de ceux qui semblent ne « rouler » que pour eux-même. Car l’endettement et le surendettement, les procédures fiscales, sont sources de véritables drames pour une part croissante de la population même si, contrairement à ce que l’on raconte, le Réunionnais a moins tendance à contracter des dettes à la consommation que le Français continental. Le plus grand nombre ne dispose pas, lui, de gros engins et de camions capables de bloquer le pays en quelques heures.

Jean-Bernard Caroupaye. Photo : IPR.

Face à ce qu’il perçoit comme une machinerie implacable, faite de paperasses, d’obligations souvent incomprises parce qu’incompréhensibles, face au mur du chômage et de la vie chère, le Réunionnais n’a souvent à étreindre que son impuissance… et en a assez de « craser sa banane » tandis que d’autres, en deux temps trois mouvements, règlent des situations.
En qualifiant de « grands bourgeois » les participants à la réunion à laquelle il n’était pas invité, M. Caroupaye espérait toucher une corde sensible. Bien sentie, la formule est pourtant exagérée : car à côté quelques bien gros « vaza », le MEDEF-Réunion visé par le leader des transporteurs se compose surtout de petits patrons bien loin d’être des magnats de l’industrie et de la finance. Quoi qu’il en soit, transporteurs et artisans présents n’ont pas tort d’exiger d’être partie prenante de ces négociations. S’ils ont parfois tendance à « faire en plus » — on se souvient des exploits de Jean-Bernard Caroupaye face aux dépôts pétroliers du Port — les membres de ce corps de métier ne sont pas moins. Ils doivent être respectés et avoir voix au chapitre.

Le Préfet Jean-Luc Marx n’en est pas moins dans son rôle, en refusant tout blanchiment systématique de situations illégales provoquées volontairement et en se méfiant des visées politiques que pourraient nourrir certains des manifestants d’hier, au nombre desquels on comptait Pierrick Robert, frère du richissime et omniprésent député centriste de la 7ème circonscription. Mais que l’on prenne garde : un arrangement entre partenaires choisis, qui laisserait sur le carreau la population, serait une nouvelle goutte dans un vase de colère sociale bien près de déborder.

Embrasser la cause du plus grand nombre

Or, il ne semble pas avoir sérieusement frappé les esprits des manifestants d’hier — pas plus que celui des politiques traditionnels, tout à leurs tractations pré-municipales — qu’une solution générale pouvait, et devait être apportée au surendettement des « simples » citoyens et consommateurs. Ceux-ci sont pourtant accablés par un chômage dont on connaît les indices démentiels (près de 40% dans l’ensemble du pays) et un coût de la vie honteux. Pourquoi alors les délaisser, alors qu’on se rend au chevet de ceux qui ont ? Les groupements mobilisés hier ont appelé la population à la rescousse : ne devraient-ils pas commencer par embrasser la cause du plus grand nombre, justifiant ainsi leur label LKPiste de « Kollectif de défense des intérêts de La Réunion » ? Ce n’est qu’à ce prix que les Réunionnais les suivront dans les blocages et sur les barrages. Roule pou nout toute, sinonsa laisse anou roulé.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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