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Exil

Réunionnais de la Creuse : un passé… qui passe

3 janvier 2016
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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« Ou vé fé rant ali la zol ? » La vieille Alexandrine s’affole : quelqu’un qui cherche son fils ne peut que vouloir le jeter en prison. Le lui voler. Comme à l’époque où ses marmailles couraient les chemins... jusqu’à ce qu’une voiture les mange.

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By Acrymat

La tragédie des « déportés de la Creuse » est le versant le plus visible d’un chapitre méconnu de l’histoire post-coloniale : le vaste transfert de population organisé de La Réunion vers la Métropole dans les années 1960 et 1970.

« Ou vé fé rant ali la zol ? » [1] La vieille Alexandrine [2] s’affole : quelqu’un qui cherche son fils ne peut que vouloir le jeter en prison. Le lui voler. Comme à l’époque où ses marmailles couraient les chemins... jusqu’à ce que la 2C-camionnette-bleue, la 4L-blanche ou Torouze (auto rouge) [3], les mangent. Bleu, blanc, rouge pour une nation qui organise, dans les années 60, l’exil des petits Réunionnais vers les campagnes françaises en voie de désertification — notamment La Creuse.

On ne revient pas impunément

Alexandrine livre des bribes de sa vie cabossée. Ses enfants qui vavangaient [4] dans la rue. Le père alcoolique. La misère. Les « coups de cogne » [5]... Et cette « auto rouge qui enlevait les enfants pauvres » : Torouze. La croyance populaire disait que c’était pour leur arracher le coeur et boire leur sang. Dans les années 60, on craint toujours Torouze mais on redoute surtout la 2C-camionnette-bleue et la 4L-blanche qui ramassent les enfants pauvres. On promettait alors aux parents hagards « une vie meilleure pour leur progéniture livrée à elle-même ». Une vie ailleurs, en « métropole ».

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By David Alfaro Siquieros

Les marmailles, eux, craignaient deux choses : Grand-mère Kale [6] et « l’Auto ». Le bruit d’un moteur de voiture les faisait fuir.

Les parents craignaient l’arrivée de « l’assistante sociale qui enlève les enfants » pour en faire des pupilles. DDASS [7], APECA [8], BUMIDOM [9], l’Administration... Ils résumaient cette nébuleuse ogresse par : « La Loi ».

En 2015, pour oublier qu’un jour « La Loi » lui a pris ses enfants, Alexandrine enjolive le tableau : grâce à « l’Administration », ils ont été « bien élevés » par des familles en France — où elle n’a jamais mis les pieds. Ils ont bénéficié d’une « bonne instruction et gagné une belle situation ». Sa voix tremble ; Alexandrine ne croit guère à cette fable qu’elle raconte.

Les trois enfants d’Alexandrine, diplômés, ont quitté la France il y a une dizaine d’années, pour un retour au pays natal — La Réunion — en tailleur et costard-cravate. Travailler dans « l’Administration » et retrouver les racines perdues de l’enfance. Mais La Réunion ne les avait pas attendus. Ils comprennent alors qu’ils sont condamnés à être décalés. Ils ne parlent pas créole mais un français littéraire. Ils sont vite classés : « maniérés ». On ne passe pas impunément du statut d’enfant volé et exilé à celui de fonctionnaire intégré à la société réunionnaise.

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« Torouze », pièce créée en 1984, par le théâtre Vollard. Source : vollard.com

« Torouze » et les « Rouges »

L’un s’est suicidé. Une autre a préféré « repartir pour la métropole ». Le troisième émerge à peine d’une longue dépression. Aujourd’hui, Alexandrine regarde des telenovelas dans sa petite case de l’Est de l’île. Elle écoute Radio Freedom qui « parle souvent des petits Réunionnais de La Creuse ». Elle n’a pas de haine. Juste une hantise : que l’on jette son dernier garçon en prison. Elle ne craint même plus Torouze « qui enlève les enfants pauvres pour leur arracher le coeur et boire leur sang »...

« Tout enfant qui naît à La Réunion est un futur communiste » : c’est sans doute abusivement que ce propos est attribué à Michel Debré, indéboulonnable député de La Réunion de 1963 et 1988. Elle traduit pourtant l’humeur idéologique qui inspira, à la charnière des années 1950 et 1960, les politiques de « mobilité » dont la tragédie des enfants de la Creuse — tels ceux d’Alexandrine — est le versant le plus visible. Des transferts massifs de population destinés à enrayer le « séparatisme » réunionnais, étendus aux autres DOM. 

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19 mars 1946 : Raymond Vergès, Léon de Lépervanche, Aimé Césaire et Léopold Bissol font voter la loi transformant les très pauvres « quatre vieilles colonies » en départements français.

Séparatistes, les communistes ? Ce sont pourtant leurs députés — Raymond Vergès, Léon de Lépervanche, Aimé Césaire — qui en 1946 font voter la loi transformant les très pauvres « quatre vieilles colonies » en départements français à part entière, pour qu’elles bénéficient des réformes sociales adoptées par la France à la Libération.

Dans La Réunion des années 60, sucriers, industriels, propriétaires terriens et financiers sont pourtant les véritables gagnants de la transition : le département est là ; l’Égalité sociale n’a pas eu lieu.

Effet Coriolis

Retournement : le « camp colonial » fétichise désormais un statut qui garantit ses intérêts. Mais le maintien presque à l’identique de la structure coloniale a un prix : ses bénéficiaires conservent le pouvoir par la fraude et les violences électorales. Dans l’île, le fond de l’air est rouge.

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Un film de Chris Marker. 1977

Constitués en parti de masse, les communistes réunionnais rompent en 1959 avec la départementalisation et exigent l’Autonomie. À droite, les « ultras » agitent le spectre du « séparatisme » et de la guerre civile, prenant ainsi l’avantage sur un centre-droit traditionnellement libéral et décentralisateur.

Les « durs » se cherchent un chef : ce sera Michel Debré, héraut de l’Algérie française et Premier ministre démissionnaire, qui a toujours eu un œil sur les affaires réunionnaises. Malthusien, il voit une corrélation entre l’essor continu de la population pauvre de l’île et la montée du communisme, qui l’obsède autant que le dépeuplement de la France. Effet Coriolis ? Le chantre de la « France de 100 millions d’habitants » et des « maternités fécondes » est à La Réunion un promoteur infatigable du planning familial. Mais c’est en activant un flux migratoire de grande ampleur, bien au-delà du « placement » d’enfants, que Michel Debré cherche à tarir la source des colères sociales.

Premier ministre, il a dès 1959 initié le BUMIDOM, qui envoie les paysans pauvres de La Réunion à Madagascar, dans l’enclave de la Sakay. À partir de 1963, l’organisme devient le principal outil de la « migration » — terme employé par Michel Debré lui-même. Il déplacera vers la Métropole 70.000 ultramarins, dont près de 38.000 Réunionnais. Des chiffres qui témoignent d’un réel transfert de population : en 1981, date où le BUMIDOM devient l’ANT, La Réunion compte 500.000 habitants…

Les chaînes de l’apathie

Les « migrants » sont orientés vers les chaines de montage ou les travaux d’intérieur. La domesticité réunionnaise est recherchée : dans les années 70, un journal de l’émigration publie la « commande » passée auprès du Ministère de l’Outremer par un haut fonctionnaire à la recherche de personnel. En 1973, Michel Debré souhaitait voir « au moins 8.000 Réunionnais » émigrer chaque année, rapporte la psychologue Élise Lemai, spécialiste des « enfants de la Creuse »…

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Monument aux enfants réunionnais déportés dans la Creuse, oeuvre de Nelson Boyer. A l’initiative du Conseil Général.

Pourtant, ce passé est à La Réunion un passé qui « passe ». À l’inverse des Antillais, les Réunionnais ne parlent guère du BUMIDOM. De même, l’opinion a reçu avec apathie l’invraisemblable doléance de l’organisateur du Grand Raid — une course internationale qui fascine La Réunion contemporaine — qui exigeait le déplacement du Mémorial des enfants de la Creuse situé face à l’aéroport Roland-Garros. Motif : le monument sape le moral des trailers au sortir de l’avion. La sculpture a d’ailleurs disparu, officiellement « pour entretien »… avant d’être réinstallée dans l’indifférence… mais à quelque distance.

Signe d’un rapport pacifié à la mémoire ? Ou de l’émergence d’un nouveau mode de contrôle social, dans un pays où, si Michel Debré et la revendication autonomiste ont disparu, la pauvreté et le chômage dominent toujours ?

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Notes

[1Vous allez le mettre en prison ?

[2Prénom d’emprunt

[3Cette légende inspire le théâtre Vollard et sert d’intrigue de fond à la pièce « Torouze » créée en 1984.

[4Vavanguer : vagabonder

[5Coup de cogne : expression réunionnaise désignant un coup douloureux. Par extension : souffrance. Cette expression est utilisée par le poète Jean-Claude Legros dans un haiku en créole

[6Grand-mère Kale : vieille esclave de la mythologie réunionnaise qui cherche au fond des ravines des enfants tendres à dévorer

[7DDASS : Direction départementale des affaires sanitaires et sociales

[8Association pour l’enfance coupable et abandonnée

[9Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer

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