Categories

7 au hasard 12 avril 2015 : Alain Peters, Marco Polot... à la vie à la mort - 3 novembre 2013 : Celle qui n’était pas une femme de l’ombre - 29 septembre 2013 : L’OTAN s’installe à Djibouti - 28 juillet 2013 : Science : le Dodo bientôt ressuscité ? - 15 décembre 2013 : Robespierre : sa tête en vaut la peine - 30 juillet 2014 : Tino et Marceline marchaient avec la lune... - 12 novembre 2013 : Carburants : tyinbo larg pa, M. Lurel ! - 15 juin 2015 : Peut-on être contre la carrière de Bois-Blanc et pour la NRL ? - 2 février 2013 : 2 février 1809 : de l’« England Forest » à l’île Bonaparte - 21 juin 2016 : Le Barachois comme vous ne l’avez jamais vu -

Accueil > Lames de fond > Péï oublié > Requin : la main dans le bocal

Eaux troubles

Requin : la main dans le bocal

9 décembre 2015
7 Lames la Mer
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Un joli bras de jeune femme, dont la main intacte porte une alliance à l’annulaire »... Cette charmante description ne laisse rien présager de ce qui va suivre. Le joli bras en question se trouverait en fait « conservé dans un bocal » au muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis de La Réunion. C’est dans un récit datant de 1926 que l’on fait cette surprenante découverte.

Le muséum d’histoire naturelle (Saint-Denis de La Réunion) où se trouverait un bocal au contenu insolite. Vieille carte postale colorisée. Henri Ganowski.

Pierre Griffe était un capitaine au long cours. Il a signé et publié en 1984 un récit intitulé « La ballade des galets » qui raconte le « voyage mémorable de la touchante “Havraise” », de 1925 à 1927. Plus particulièrement, un épisode marquera ce grand périple en bateau : l’escale réunionnaise dans le port de la Pointe-des-Galets où le bateau et ses 46 occupants resteront prisonniers pendant neuf mois suite aux dégâts causés par un cyclone aux infrastructures portuaires (obstruction de l’accès).

Neuf mois à terre pour un capitaine au long cours, c’est un comble. Pierre Griffe en profite donc pour visiter l’île et c’est au cours d’une de ses excursions sur Saint-Denis qu’il fera au muséum d’histoire naturelle une drôle de rencontre, consignée dans son « carnet de bord »... (voir premier encadré ci-dessous).

De tout temps, le requin a hanté l’histoire réunionnaise. En témoignent ces quelques extraits à travers des récits sélectionnés par « 7 Lames la Mer ».

7 Lames la Mer

Dimanche 25 avril, jour du Seigneur ! J’en profite pour me rendre dans le chef-lieu, par le train bien-sûr, qui est ici le moyen de déplacement le plus pratique et le plus rapide. Vingt minutes à peine de trajet dont la moitié dans un tunnel qui passe sous le Cap Bernard, gros massif qui limite à l’Ouest la rade foraine de Saint-Denis.
 
Je descends du wagon sur la place du Barachois, du nom de ce vieux mot qui indique, qu’autrefois en ce lieu, un petit port abritait les embarcations et les chalands nécessaires aux opérations de la rade. (...)
 
Je monte au centre de la ville. Les rues sont assez larges et se coupent à angle droit. L’artère principale, la rue de Paris, traverse toute la ville, depuis la place du Barachois et va se perdre dans la verdure, bien haut. (...)
 
Dans le muséum d’histoire naturelle, je vois, au sein d’un pittoresque jardin botanique, un bocal renfermant dans de l’alcool un joli bras de jeune femme, dont la main intacte porte une alliance à l’annulaire. Il a été trouvé dans le ventre d’un requin pêché à l’appontement du Barachois sans que jamais on n’ai pu découvrir l’origine du drame.
 
Pierre Griffe
« La ballade des galets » (1925-1927)

Terre-Sainte, carte postale, milieu du 20ème siècle. Par Henri Ganowski.

(...) Enfin il découvrait la mer ! Riant d’aise, il respirait : la brise sentait le corail qui séchait en meules blanches entre les radeaux échoués. Mais là il y avait encore du monde !... Un géant, cheveux au vent, errait sur le sable mauve que noircissait l’empreinte de ses pieds nus. Il causait seul comme un fou... L’enfant rentrait sous les filaos : « Ne dirait-on pas que j’ai déjà vu cela quelque part ?... Ah ! oui... dans Télémaque... le solitaire Philoctète... »

C’était un vieux soldat de France, père Gerbard, qui, après avoir servi comme cuisinier chez les Frères, avait fui les blancs pour ne vivre plus qu’au milieu des noirs. Tout le jour il pêchait le requin avec des chiens morts ou cherchait dans les cavernes du littoral les trésors que les Anglais, du temps de Napoléon, ont enfouis en l’île sans être jamais revenus les déterrer... (...)

Marius-Ary Leblond
« Le miracle de la race »
Éditions Albin Michel, (1949)

Jean-Baptiste Gélineau (1828/1906)

Pendant les calmes du pot au noir, nous capturâmes aussi deux requins suivant le Picard pour ramasser les débris de toute sorte que le cuisinier et les matelots jettent à la mer. Le requin n’est point un poisson qui nage vite et si le navire file au-delà de six nœuds, il renonce, malgré sa faim continuelle, à l’accompagner. Quand il suit le sillage du navire, on le reconnaît aisément parce qu’il se tient à fleur d’eau et que ses ailerons, émergeant de la surface de la mer, trahissent sa présence. Son avidité rend sa capture très facile.

On coiffe un hameçon très fort et de bon acier d’une morceau de lard et une corde solide est soutenue sur l’eau par une planchette de bois pour aider à le faire flotter. Cette corde à son autre extrémité, passe sur une poulie de renvoi fixée à une certaine hauteur du mât de l’avant, et est ramenée sur le pont à la disposition de l’équipage ; tout cela préparé, on jette l’hameçon à la mer.

Maître requin, voulant profiter de cette belle proie (...) se renverse sur le dos pour la happer plus commodément. La mâchoire supérieure du requin étant plus proéminente que l’inférieure, il est obligé, pour avoir sa gueule béante largement, de se renverser pour saisir sa proie, et quand il l’a avalée gloutonnement, un coup sec imprimé à la corde cramponne le fer dans la mâchoire et alors les matelots, ne se tenant pas de joie, halent leur ennemi à bord (...).

Là, il est attendu par le charpentier, la hache à la main ; d’un coup de son instrument, il tranche aussitôt la queue du squale afin de le mettre hors d’état de nuire, car on a vu cet animal briser avec elle la jambe d’un homme.

Jean-Baptiste Gélineau
« Souvenirs de l’île de La Réunion » (1850)
Réédition 2014, Éditions « Le Corridor bleu »

"Le journal de Marguerite"

Voilà que ce jour-là, au lieu d’un bon poisson, on a pris, à l’un des hameçons, un énorme méchant requin, qui se débattait, tant il se désolait d’avoir été assez gourmand pour se faire attraper.

On a eu toutes les peines du monde à le hisser jusque sur le pont, et on a été obligé de s’y prendre de toutes sortes de manières ; c’était effrayant à voir ! (...) à travers les persiennes de la porte, j’ai aperçu cet immense requin, qui s’agitait par terre et frappait tout de son horrible queue ; s’il avait atteint un homme, il l’aurait renversé certainement. (...) Papa a fait signe à un matelot de me montrer, de loin, quelque chose de rouge que cet homme tenait. Oh ! quelle horreur ! C’était le coeur du requin, et on le regardait avec curiosité, parce que ça bat encore des heures après. (...)

Quand on m’a montré ses rangées de dents (car il en a je ne sais combien), il me semblait que je les sentais me prendre le bras ou la jambe, comme dans les histoires que j’ai lues, de marins à qui ces cruelles bêtes ont coupé des membres d’un seul coup, quand ces pauvres gens étaient tombés dans la mer, ou bien qu’ils se baignaient tranquillement.

Victorine Monniot
« Le Journal de Marguerite » (1835-1845)
Réédition 2007, Océan Éditions er Azalées Éditions

Illustration extraite de « Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances », d’après les découvertes de François P. L. Pollen et de D. C. Van Dam, 1868.

Dans la nuit, on se proposait de faire la pêche au requin (...). On avait eu soin de placer au bord de la mer une charogne de mulet, qui devait servir d’amorce aux squales. (...) À une longue forte corde, est attachée une chaîne solide pourvue d’un grand croc, garni d’un morceau de la charogne. Cette ligne se trouve à une grande distance dans la mer et est soutenue près de la côte par des tréteaux. Au bout de la ligne se trouve à terre une petite ficelle attachée à un bon soutien, qui sert à indiquer si les requins mordent à l’appât, car alors, elle se brise. On est donc obligé d’avoir bien l’œil sur cet indicateur, afin de faire filer la corde au moment que le monstre mord.

(...) Les cris retentissants des pêcheurs nous réveillèrent et nous annoncèrent qu’on avait attrapé un requin. Tout le monde fut debout et courut vers le lieu de pêche, afin de donner la main pour hâler le monstre à terre. C’était curieux de voir avec quelle force il battait avec sa queue la plage de manière que les galets étaient lancés à une grande distance.

Pendant une demi-heure, il lutta contre la mort et mourut après une grande perte de sang. L’animal était femelle et mesurait plus de 12 pieds (environ 3,50m). Deux heures après, on eut le bonheur d’attraper un autre individu, un mâle qui était de quelques pieds moins grand.

Jamais nous n’oublierons cette nuit obscure, lors de la pêche au requin, dans cette plaine lugubre éclairée autour de nous par les feux des tentes, devant nous le bord de la mer constamment en mouvement sur les galets roulants blanchis à chaque instant par les flots, illuminés de temps en temps par des milliards d’étoiles marines (...).

De loin, les causeries des pêcheurs, attendant avec impatience le moment qu’un monstre attaquerait le croc et errant de temps en temps avec une petite lampe pour examiner la ligne, et tout à coup le cri du père Rétout : « Tiens mes enfants, un requin ! » Puis les cris unanimes des pêcheurs tirant la corde : « Hale, hale ! Ne mollis pas ! Bravo ! Il y est ! » Enfin, les coups menaçants de la queue du squale, luttant contre la mort. Malheur à celui qui se trouve derrière ce fouet terrible qui disperse les galets autour de lui à une grande vitesse.

François P. L. Pollen et D. C. Van Dam
« Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances », (1868)

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter