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Polémique sur le Net

Reconnaissez-vous cette femme ?

14 octobre 2013
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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Un air familier se dégage de ce visage. Amie du collège ? Voisine ? Cousine ? Inconnue croisée dans la rue ? En y regardant de plus près, cette femme est tout cela à la fois : elle a le regard de l’amie du collège, le front de la voisine, le nez de la cousine et la bouche de cette inconnue croisée dans la rue... Quels mystères se cachent derrière le visage de cette inconnue ?

Visage créé par "7 Lames la Mer", en utilisant le logiciel générateur de "visage moyen" du site de Luisa DeBruine et Ben Jones : « Face Research ».

Cette femme n’existe pas. Peut-être lui trouvez-vous une ressemblance avec l’une de vos connaissances et pourtant elle n’est que la projection numérisée d’une physionomie virtuelle composée à partir de photographies-portraits. Ce visage — aux allures réunionnaises si familières — a été créé par « 7 Lames la Mer » grâce au site du laboratoire « Face Research » [1] (Recherche sur le visage), que dirigent Ben Jones [2], professeur de l’Institut des neurosciences et de psychologie à l’Université de Glasgow [3], et le docteur Lisa DeBruine [4].

Sur leur site, vous trouverez une rubrique intitulée « Make an average » [5] qui vous permettra de réaliser facilement une petite expérience en ligne, à partir d’une base de données comportant, au moment où nous l’avons consultée, 104 visages de différentes origines.

A la fin de cette expérience, vous obtiendrez un visage. Suivez le guide...

Visage créé par "7 Lames la Mer", en utilisant le logiciel générateur de "visage moyen" du site de Luisa DeBruine et Ben Jones : « Face Research ».

Le visage de cette « inconnue » sur la photo qui illustre cet article a été généré en utilisant la base de données des 104 visages disponibles sur « Face Research ». Nous avons d’abord sélectionné 53 photos de visages (25 femmes et 28 hommes) qui, selon nous, présentaient des similitudes avec des visages réunionnais. Puis, nous avons cliqué sur le bouton « View Average » et le visage de notre inconnue est apparu sur l’écran, généré par le logiciel en ligne de « Face Research » à partir des 53 visages sélectionnés par nos soins.

Nous n’accordons à cette petite expérience ludique aucun caractère scientifique ni même artistique même si nous l’avons réalisée en utilisant le logiciel en ligne sur le site de « Face Research ». Le résultat que nous avons obtenu — le visage de cette inconnue — n’a donc aucune valeur scientifique ni représentative au regard de la population réunionnaise. Il n’est que la synthèse numérique de 53 visages que nous avons jugés assimilables à des visages communs à La Réunion et cette inconnue ne peut être considérée comme une représentation symbolique de la population réunionnaise.

Vue partielle de la base de données en libre accès sur « Face Research » (Recherche sur le visage) mise en ligne par le laboratoire « Face Research, » contenant 104 visages au moment où nous l’avons consultée. Ceux qui sont entourés de rouge font partie des 53 photos sélectionnées par nos soins pour générer le visage de notre "inconnue". Nous avons tenté autant que possible d’intégrer, avec la base de données disponible, tous les visages représentatifs des diverses composantes de la population réunionnaise.

Tout part d’un « buzz » en cours sur la toile : une série de photos est présentée comme les « visages types d’une quarantaine de pays », obtenus en compilant plusieurs visages numérisés et traités pour générer un « visage moyen ». Cette expérience est tantôt qualifiée de « scientifique » tantôt de « performance artistique », comme en témoigne ce titre en Portugais : « Cientista artista cria rosto típico de diversas nacionalidades », (Un artiste scientifique crée les visages typiques de diverses nationalités).

Un autre site annonce : « Typical woman faces around the world », (Les visages typiques de la femme à travers le monde).

La série de « visages moyens » s’est répandue tel un virus sur le Net, créant le buzz : sites anglais, brésiliens, américains, français, russes, portugais, balkaniques, etc. Toujours cette même série de visages et un nom qui revient systématiquement : Collin Spears [6] », un Américain trentenaire, présenté comme l’« artiste scientifique » qui a réalisé cette expérience.

Visages créés par Collin Spears, en utilisant le logiciel générateur de "visage moyen" du site de Luisa DeBruine et Ben Jones : "Face Research".

Colin Spears — dont nous ne connaissons pas le visage — a mis en ligne depuis 2011 une série de « visages moyens » présentés comme typiques d’une quarantaine de pays. Son expérience a été répercutée par de nombreux sites à travers le monde, donnant lieu à toutes sortes de commentaires et à encore plus de polémiques à objet « racial ». Ainsi des erreurs (volontaires et malveillantes ?) se sont-elles introduites sur certains sites et propagées sur le Net, comme ce visage « plutôt blanc » supposé représenter le « visage moyen de la femme sud-africaine » alors qu’il s’agirait de celui de la femme argentine.

Mais le problème est que nombre de sites ont fini par faire l’amalgame entre l’utilisateur du « logiciel générateur de "visage moyen" », Collin Spears, et les universitaires Ben Jones et Lisa DeBruine qui ont mis le logiciel en libre accès sur leur site à des fins d’expériences et de recherches scientifiques... Ainsi les images créées par Collin Spears ont-elles été attribuées par erreur à nos deux scientifiques ; erreur qui s’est répercutée de sites en sites à travers le Net. Par exemple, un article du site Dailymail [7] titre, le 27 septembre dernier : « Rencontre avec les « femmes moyennes » de la planète : les scientifiques mélangent des milliers de visages pour révéler les visages féminins typiques de 41 pays différents à travers le monde ».

Visages créés par Collin Spears, en utilisant le logiciel générateur de "visage moyen" du site de Luisa DeBruine et Ben Jones : "Face Research".

En remontons vers la source, nous découvrons au passage que le projet de Collin Spears aurait été inspiré par le travail d’un photographe sud-africian, Mike Mike [8], qui a mené une expérience similaire quelques années auparavant (en 2004), intitulée « Les visages de demain » [9].

Au fil des nombreux sites et forums consultés dans notre web-enquête, apparaissent polémiques et controverses : ces visages sont-ils vraiment représentatifs ? Comment ont-ils été sélectionnés ? Pourquoi les « visages moyens » sont-ils tous beaux ? L’expérience a-t-elle été menée uniquement avec des « visages jeunes » ? Sur un forum féministe, nous découvrons une mise au point signée de « Lisa DeBruine », une des pilotes du projet « Face Research », qui prend ses distances avec le travail de Collin Spears.

« Ces « images composites » ont été réalisées en utilisant le « face averager » (NDRL : logiciel générateur de « visage moyen ») qui est disponible sur mon site, écrit Lisa DeBruine, mais nous n’avons pas réalisé ces images et ne sommes impliqués en aucune façon dans ce projet. (...) Je suis d’accord sur le fait que les images ci-dessus véhiculent des préjugés envers les femmes jeunes. J’espère lancer prochainement un projet qui recueille des images à travers le monde, de personnes de tous âges, afin que nous puissions considérer le « visage humain » dans toute sa diversité. C’est ce à quoi mon site s’intéresse : essayer de comprendre comment et pourquoi nous jugeons les autres en fonction de l’apparence de leurs visages. »

Les "visages de demain" de Mike Mike, 2004.

Lisa DeBruine poursuit en précisant que le programme de recherche « Face Research » n’utilise pas l’argent du contribuable et que l’étude d’un phénomène ne doit pas être confondue avec l’apologie de ce phénomène.

Nous voici rendus à la source de toute cette histoire : le site « Face Research » dont la page d’accueil contient un avertissement : « Plusieurs sites ont affirmé que nous avions réalisé une image de la femme moyenne de différents pays. Cependant, nous n’étions pas impliqués dans la prise de ces images. Elles ont été créées par Collin Spears qui a utilisé notre logiciel générateur de « visage moyen » en ligne. Nous racontons cette histoire bizarre de l’article du Daily Mail dans un "billet sur notre blog" ».

Contacté par Luisa DeBruine, Collin Spears a apporté quelques précisions sur l’expérience qu’il a menée, précisant qu’il avait consulté des milliers d’images sur le net pour son projet et que la plupart des gens dont il a utilisé l’image sont « d’apparence très moyenne. (...) J’utilise Google image et je fais une recherche pour chaque pays sur les 10 à 20 noms de famille les plus répandus ».

L’expérience de Collin Spears — ni scientifique ni artistique — aura eu le mérite de mettre sous les projecteurs le travail, scientifique lui, de Luisa DeBruine et de Ben Jones au sein de leur désormais très célèbre laboratoire « Face Research »... et de donner l’illusion à certains que « so on average, we’re all beautiful ! » (donc, en moyenne, nous sommes tous beaux !), lu sur un forum...

Du gorille à l’homme et vice-versa

« 7 Lames la Mer » ajoute son grain de sel et se demande : quel intérêt peut-il bien y avoir à rechercher ce qui précisément n’existe pas, l’être « moyen » ou « lambda » ? Il semble que le désir de créer et de savoir déserte chaque jour un peu plus les rivages de la Raison : la mode est à tourner le dos à tout ce qui peut être objectif et mesurable — et notamment dans le domaine économique, au nom de chimères tantôt « cosmopolites », tantôt « isolationistes ». Innovation ? Aucune. Car les « travaux » de M. Spears évoquent les clichés anthropométriques d’un Galton ou des allumés de la phrénologie de la fin du XIXe, qui recherchaient la vérité des êtres dans la forme de leur visage ou dans les bosses de leurs crânes. Eux, du moins, avaient l’excuse d’être mal armés sur le plan scientifique ; aujourd’hui, c’est la Technique — à distinguer toutefois de la science — et son règne sans partage qui nous renvoient à ces piètres rêveries. Comme pour donner un sens à cet avertissement que Dostoïevsky avait mis dans la bouche de l’un de ses personnages : « il y eut l’évolution du gorille à l’homme puis de l’homme... au gorille ».

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

Notes

[1Le site « Face Research »

[2Pour en savoir plus sur « Ben Jones »

[3Le site de l’université de Glasgow

[4Pour en savoir plus sur « Lisa DeBruine »

[5La rubrique « Make an average »

[6Au sujet de « Collin Spears

[8A propos de « Mike Mike »

[9Le site « Les visages de demain »

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