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Rasine kaf : « L’histoire réunionnaise mise à mal »

24 mai 2018
Rasine Kaf
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Le livre d’Olivier Fontaine — « Histoire de La Réunion et des Réunionnais : Quelques mises au point » — n’est pas une mise au point mais bien une mise à mal de l’histoire. Il est bon que l’histoire soit mise en débat, mais il y a des règles à respecter pour une discussion qui se veut scientifique.


Un livre polémique


Le livre d’Olivier Fontaine — « Histoire de La Réunion et des Réunionnais : Quelques mises au point », Orphie, 2017, 296 p. — se veut scientifique et prétend redresser des erreurs qu’il juge très répandues principalement par défaillance de l’Éducation nationale. Mais ce n’est pas tout, tout du long de son ouvrage, Olivier Fontaine pratique l’amalgame entre le PCR, les Tiers Mondistes, les indépendantistes et les milieux culturels.

Son pamphlet nous apparaît davantage comme un livre polémique tout entier dirigé contre le PCR et les militants culturels.

Mais ce faisant, il se trompe gravement sur la politique culturelle suivie par les uns et les autres. Sans que jamais il ne nomme les protagonistes dont il est question — sauf pour la garde rapprochée de Paul Vergès —, sans qu’il définisse ceux qu’il vise ni ne produise leurs thèses. Non tout ce monde qui lui déplait est fustigé par Pascal Bruckner [1983] et à ce titre, disqualifié, libre à chacun de se sentir visé par ces saillies.


Quand l’invective remplace l’analyse


D’autre part pour appuyer sa thèse selon laquelle La Réunion est une province française comme une autre, il insiste sur les ressemblances pouvant exister des deux côtés de l’océan. À l’opposé de ceux qui auraient le culte de la différence, il prétend que tout trait commun entre deux régions françaises prouve qu’elles sont semblables l’une à l’autre. C’est du réductionnisme : on réduit la réalité à ce qui convient à la théorie que l’on veut défendre.

À cela s’ajoute un flou conceptuel particulièrement sur le colonialisme, la colonie, l’agriculture coloniale, l’esclavage, la bourgeoisie... La bibliographie sur laquelle il appuie l’essentiel de son argumentaire est partielle et partiale, uniquement franco-française et ignorant l’historiographie la plus récente sur les sujets abordés, critique du colonialisme et de la colonialité. Cela le conduit pour rester cohérent à produire des assertions négationnistes de l’esclavagisme colonial.

On trouve de plus des erreurs fâcheuses, pour un livre qui affiche une telle prétention, qui se sont glissées dans le texte alors que les procès d’intention et les contre-sens ne manquent pas. Enfin le ton péremptoire de l’ouvrage frise le mépris, notamment pour ce qui touche au populaire, et défend un élitisme jugeant possible de sombres manipulations. Il flatte le nationalisme et juge bon de brouiller les repères et de retourner les concepts à l’envers, imitant en cela la nouvelle droite hexagonale. Au final l’invective remplace l’analyse, les règlements de comptes et la volonté idéologique prennent le pas sur la plus simple objectivité. Reprenons chacun des points soulignés.

Le 3 mai 1803, Napoléon Bonaparte cède la Louisiane aux États-Unis.

Des erreurs fâcheuses


De la part d’un redresseur de torts, il est surprenant de trouver dans son texte des erreurs historiques manifestes. D’abord, la Louisiane n’a pas été cédée à l’Angleterre en 1763 mais vendue par Bonaparte aux États-Unis d’Amérique en 1803 [p. 155]. Ensuite, écorcher le nom d’un agent du Directoire venu aux Mascareignes pour abolir l’esclavage mais rejeté à la mer par les colons montre le peu d’intérêt qu’il témoigne pour le monde servile. Il n’est pas venu par ici en juin 1796 de « Paco » mais bien Baco [p. 161 et 163].

Par contre, on ne comprend pas pourquoi est évoqué l’« échec de Sonthonax » [p. 161]. Ce dernier prit à Saint-Domingue une décision réellement révolutionnaire en abolissant l’esclavage dans la province Nord de l’île ce qui permit le ralliement de Toussaint Louverture à la France et la victoire sur les armées anglaises.

Cette île fut perdue par la France en raison du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte en 1802. Durant cette période révolutionnaire, la Guyane est restée française contrairement à l’affirmation : « Il n’y a que la Guadeloupe qui soit toujours française » [p. 164].

Toussaint Louverture.

Deux siècles plus tard, encore des erreurs historiques


Deux siècles plus tard, on retrouve encore des erreurs historiques. Ainsi « l’arrivée de la gauche « plurielle » au pouvoir en 1981 » alors qu’il s’agit en réalité de l’Union de la Gauche, ce qui n’est pas la même chose. C’est Lionel Jospin qui gouvernera avec une « Gauche Plurielle » de 1997 à 2002.

Enfin à propos de la MCUR proposée par Paul Vergès alors président de la Région [de 1998 à 2010], cette ambition n’a pu aboutir en raison de l’isolement de l’exécutif sur ce sujet dû à son sectarisme.

On constata un lâcher prise des universitaires et des associations intéressés au point que se produisit une rupture franche entre les militants culturels et le PCR. Il est donc faux de continuer à les amalgamer [p. 274].


Bibliographie partiale


Cet essai ne s’appuie pas sur un travail d’archives mais sur une interprétation de l’historiographie existante. Il présente fréquemment Jean Defos Du Rau [1960] et Auguste Toussaint [1972] d’un côté, et de l’autre Jean-Claude Leloutre [1968] et Marcel Leguen [1979], c’est-à-dire avant l’alternance de 1981 et le ralliement du PCR à la régionalisation et avant que ce parti ne dirige la Région.

Ces auteurs ne sont ni les plus récents ni les plus pertinents. Il existe sur le PCR des ouvrages plus récents, les livres de Brigitte Croisier et de Françoise Vergès notamment. Il y a un choix critique qui privilégie le point de vue de Robert Chaudenson, ce qu’on peut appeler une lecture biaisée. On ne sera pas surpris de constater que les historiens antillais sont ignorés ce qui n’empêche pas que les Antilles soient très souvent invoquées.

D’une façon générale, tous les écrivains critiques de la colonisation sont mis de côté et les thèses les plus récentes ne sont pas évoquées. L’histoire politique et institutionnelle est privilégiée sans s’attarder sur l’histoire culturelle et sociale.


Olivier Fontaine ne regarde que vers l’Hexagone


On n’y trouvera rien sur la créolisation alors qu’on ne cesse de clamer que « les Réunionnais sont français depuis toujours ». Il y a ainsi un parti pris nationaliste.

Il est fait état de divergences qui ne sont qu’évoquées mais jamais mises à jour : « d’autres productions « historiques » de qualité beaucoup plus discutable qui engorgent en permanence les rayons des librairies et des médiathèques de l’Île » [p. 240]. Plus loin, on lit que « les travaux sur l’histoire de La Réunion ont évolué dans le sens » de l’école des Annales. Mais on ne saura pas de quelles productions il s’agit et si cette évolution est jugée positive ou non.

Enfin, il est reproché aux historiens de La Réunion « une contextualisation trop souvent bâclée » [p. 286]. Pardon ! Mais sur ce chapitre, il faut reconnaître aux historiens universitaires le souci de travailler avec les autres pays de la zone comme Maurice et Madagascar, préoccupation qui est ignorée par Olivier Fontaine qui ne regarde que vers l’Hexagone. Malheureusement dans les deux cas, on exclut les Antillais.

Dans champs de cannes à sucre, à La Réunion. Photo : Henri Georgi.

Flou conceptuel


Il concerne tout d’abord l’agriculture coloniale. Elle aurait épargné La Réunion au motif que les « productions vivrières, au début du XVIII° siècle dominent très largement toutes les autres » [p. 117]. On ne sait pas s’il s’agit des surfaces cultivées ou des rapports quelles produisent. Il n’en demeure pas moins que Labourdonnais avait donné ce rôle à l’île Bourbon d’être le « grenier des Mascareignes ». Il s’agissait de pouvoir nourrir l’île de France promise à d’autres spéculations mais aussi les vaisseaux et les militaires en transit pour les Indes.

On voit donc que l’agriculture de Bourbon est intégrée à un plan colonisateur d’ensemble. Il est plus surprenant de lire que « la culture de la canne à sucre n’est pas réellement une agriculture coloniale » [p. 126]. Pour quelle raison ? Parce qu’elle aurait été mise en place par une volonté locale. Peu importe puisqu’à l’évidence, après la sécession d’Haïti et la perte de l’Île de France, il y avait un marché à combler dans l’empire français.

« En réalité tout le problème provient du mot “colonie” » [p. 181]. Effectivement, aussi convient-il de préciser de quelle colonisation l’on parle. La France a installé des colons à l’île Bourbon sur des concessions qui leur ont été allouées en échange de quelques obligations comme celle de produire exclusivement pour la Compagnie des Indes des cultures commerciales tel le café. C’est ce qu’on appelle une colonie de peuplement.

Plantation de café. Île Bourbon. Aquarelle de Jean Joseph Patu de Rosemont, début du 19ème siècle.

Une colonie d’exploitation


Mais en même temps que s’effectuaient ces installations, la Compagnie a vendu à ces planteurs une grande quantité d’esclaves pour qu’ils puissent mettre en valeur des terres qui ne valaient pas grand chose sans la main d’oeuvre nécessaire à leur exploitation. C’est ce qu’on appelle une colonie d’exploitation qui à l’époque est organisée selon le système de l’exclusif, ce qui veut dire que tout commerce avec l’extérieur ne doit être pratiqué qu’avec la Compagnie.

Il en résulte que ces colonies sont sous la dépendance administrative de leurs métropoles et que leur économie fonctionne au profit de ces dernières.

Plus tard est constituée « la colonisation moderne et contemporaine, où la métropole, État fort et ancien, la plupart du temps européen, aurait organisé et exploité un territoire nouveau dans son intérêt... » [p. 182]. Il s’agit alors de la conquête de territoires nouveaux par les armes et de l’asservissement des populations locales réduites au travail forcé et administrées par des coloniaux métropolitains dans la négation des droits des « sujets ».


Divergences sur la départementalisation


Pour faire court, la colonisation renvoie à la domination de population indigène par un peuple étranger. On ne voit pas pourquoi « le terme colonie génère automatiquement un contre-sens lorsqu’il est employé pour La Réunion » [p. 182]. Selon l’acception commune, tout le temps que l’Île était administrée avec des lois et règlements d’exception au profit de la métropole, elle restait une colonie de la France.

Certains pensent que l’assimilation juridique et sociale avec la France continentale a réalisé une décolonisation par l’intégration. D’autres pensent que seul un transfert consistant des pouvoirs en faveur de La Réunion la sortira du statut colonial. Il peut donc y avoir divergences sur la départementalisation mais il n’y a pas le moindre doute quant au peuplement, l’esclavagisme, l’engagisme et l’absence de droits personnels et politiques pour un grand nombre et ce jusqu’à la loi de 1946 voire au-delà.

La question de la nationalité ne règle pas le problème au motif que « seuls les esclaves ont été dominés par leurs maîtres, mais ils ne constitueraient pas une population autochtone qui aurait été asservie par des individus venus de l’extérieur » [p. 181]. Qu’ils aient été asservis « à domicile » ne change rien aux rapports sociaux.


L’amalgame


Au lieu de citer les textes contestés et de nommer leurs auteurs pour que l’on puisse s’y reporter, Oliver Fontaine met dans le même sac des personnes et des pratiques fort différentes. Ainsi s’en prend-il aux « indépendantistes locaux » [sans que l’on sache de qui il s’agit] qui auraient « réalisé une OPA sur la culture créole réunionnaise, une prise de contrôle qui a définitivement triomphé après 1981 » [p. 240].

En réalité, les indépendantistes n’ont jamais eu une telle influence. D’autre part, la culture réunionnaise a réussi à maintenir une certaine distance avec les partis politiques pour préserver son authenticité et sa liberté.

Un peu plus loin les « militants culturels » sont mentionnés sans plus de précision, sans noms ni citations [p. 242]. On ne trouve pas plus de précision lorsqu’il est reproché aux « militants culturels du PCR » d’« importer des Antilles françaises une graphie du créole à base des lettres K, W, Z et Y » [p. 258]. Si certains compagnons de route du PCR pourraient ne pas se sentir offusqués par ce rapprochement, c’est loin d’être le cas pour beaucoup d’autres qui ont rompu avec le parti comme Boris Gamaleya ou qui s’en sont toujours dissocié tel Alain Armand.


Une conception policière de l’histoire


Mais la charge qui suit laisse pantois : les mêmes — « le PCR et ses militants culturels » — sont ainsi accusés de « dresser la population locale contre la langue française », rien de moins et toujours sans citations ni l’exposé de faits tangibles [p. 259].

Dans la même veine et toujours contre les mêmes [cela ressemble à du complotisme de Guerre Froide], voilà qu’on reproche « d’exacerber les origines non européennes de la culture réunionnaise » [p. 264]. Et l’on n’hésite pas, tout comme dans les années 1960 et 1970, à fustiger les « idées indépendantistes du PCR » et l’utilisation des fêtes religieuses pour leur propagande [p. 265].

On mesure là le peu de considération pour la religion populaire et on rejoint une conception policière de l’histoire.


Un « ennemi » présent partout mais jamais défini


S’il n’a rien à redire à ceux qui militent pour la défense du patrimoine réunionnais, par un raisonnement pervers, il fustige une « indignation à sens unique » pour préserver le toponyme de la Plaine des Cafres alors qu’il est reproché à ces militants de vouloir débaptiser la Bretagne, ce dont il n’a jamais été question. Qu’importe ! l’invective et la disqualification sont lancées : « une certaine forme de racisme » ! [p. 272].

C’est que le danger se précise : « les militants culturels de l’ancienne mouvance indépendantiste [quid ?], ont conservé intact leur pouvoir de nuisance et recruté de nouveaux convertis » [p. 273]. Diable ! Mais que fait donc la police ?

Avec de telles méthodes, le débat est impossible parce que l’amalgame et l’injure visent la disqualification d’un « ennemi » présent partout mais jamais défini.


Le réductionnisme


Il consiste à sélectionner tout ce qui peut faire se ressembler une région française avec La Réunion, à l’exclusion de ce qui déparerait, pour affirmer la similitude entre l’une et l’autre. C’est ainsi que « les petits propriétaires de La Réunion sont des paysans français comme les autres » [p. 109].

Le fait qu’ils cultivent à la « pioche » [on dit aujourd’hui la « gratte » et c’est devenu un objet familier] comme le font les Africains avec leurs houes, sans se fier à l’araire ni à la charrue, ne constituerait pas une différence majeure d’avec l’agriculture européenne, alors que loin d’être anecdotique ce mode de travail de la terre nous rappelle à qui l’on doit le défrichement de La Réunion et sa mise en valeur [p. 96].

La pratique de l’esclavage ne mérite même pas d’être mentionnée par Olivier Fontaine mais il préfère s’intéresser aux « Petits Blancs » qui voient leur situation aggravée aux lendemain de l’abolition de l’esclavage : « la situation des colons modestes, qui touchent à ce moment là au maximum de la misère et de la dégénérescence, devient comparable par exemple à celle des paysans de la Basse Bretagne » [p. 112].


La nationalité des colons gomme-elle le fait colonial ?


Les créoles pauvres souvent retirés dans les Hauts de l’Île ne sont pas selon l’auteur une particularité réunionnaise. Toujours selon lui, « jusqu’en 1815, (...) l’agriculture principale de Bourbon n’est donc pas une agriculture coloniale » [p. 123]. Le café produit par des centaines d’esclaves sur les plantations ne serait ainsi pas une culture spéculative au profit de la métropole. C’est pourtant bien à cette époque que se sont installées de grandes exploitations esclavagistes.

Plus tard au XIX° siècle s’agissant du rôle des banques, « la situation de La Réunion n’a rien d’exceptionnel et de “colonial” » [p. 128]. Faut-il le croire sur parole ? Comment ne pas relier la concentration des exploitations sucrières avec le rôle de la finance extérieure ? Et encore la nationalité des colons gomme-elle le fait colonial ?

C’est ce que l’on comprend à lire la phrase suivante : « contrairement à des situations coloniales où, à côté d’une petite agriculture traditionnelle pratiquée par des populations locales, on trouve de grandes exploitations de cultures spéculatives aux mains de colons étrangers, à La Réunion, les petits propriétaires comme les grands sont tous des Français depuis toujours » [p. 135].

L’habitation, lithographie extraite de "Les Marrons", Louis Timagène Houat, 1844.

N’a-t-il jamais entendu les cris de la sous-France ?


Le sophisme suivant en découle : « La Réunion est française depuis l’origine de son peuplement et ainsi les liens économiques et culturels avec l’Hexagone sont naturels... » [p. 136]. Des Français ne peuvent pas coloniser d’autres Français ! N’a-t-il jamais entendu les cris de la sous-France ?

Quand bien même la pratique de l’esclavage distingue l’île de La Réunion de la France continentale [p. 137], il faudrait enregistrer d’autres similitudes. « On transporte sous les tropiques le modèle administratif national » [p. 144]. Ou encore concernant la « milice créée dans l’Île en 1696 pour suppléer au manque de troupes régulières » [p. 151].

La « querelle de la plume et de l’épée (entre le gouverneur et l’ordonnateur) apparente les Mascareignes, et particulièrement Bourbon, aux provinces de l’Hexagone » [p. 152]. Pas de doute que « dans la seconde partie du XVIII° siècle, la plupart des difficultés que connait Bourbon se rencontrent également dans les autres provinces de France » [p. 153]. À trop vouloir croire à ces similitudes, l’auteur parle « des élites bourgeoises » coupables de s’opposer à l’abolition de l’esclavage [p. 165].

Chasse aux marrons, lithographie extraite de "Les Marrons", Louis Timagène Houat, 1844.

Un raccourci bien simpliste


Les classes urbaines industrielles et commerçantes qui s’affirment à la même époque en France européenne n’ont cependant rien à voir avec la classe des planteurs qui n’entendait rien lâcher durant la Révolution française.

Bien plus tard « dans les années 1950, comme dans le reste de la France, la croissance démographique provoque un exode rural qui se matérialise exactement de la même manière ». C’est un raccourci bien simpliste qui occulte la situation démographique et sociale de La Réunion de l’époque qui s’apparente bien plus au Tiers Monde qu’à l’Europe.

Quant aux problèmes d’enclavement, ils seraient similaires à ceux des régions montagneuses de France européenne [p. 198]. La reconstruction après la Seconde Guerre Mondiale s’y serait déroulée « exactement comme dans d’autres départements de France continentale » [p. 201] sans considération pour l’état de misère extrême où se trouvait alors l’Île.


« La “bibiquisation” de l’archéologie réunionnaise » !


Il n’est pas jusqu’à la fraude électorale qui « existait également à la même époque à l’état endémique non seulement en Corse, mis aussi en France continentale, par exemple dans le Midi » [p. 207]. Alors qu’ici la préfecture et la force publique sont impliquées dans les malversations électorales. Et pour finir, dans cette période « la situation des Réunionnais était celle des Français des provinces de l’Hexagone quelques décennies auparavant » [p. 260].

On se demande après de telles énonciations pourquoi il serait pertinent d’écrire une histoire de La Réunion et s’il ne faudrait pas se contenter d’une histoire de la France et de ses provinces.

Un peu plus loin, la séquence nostalgie à la mode lui fait reprendre une expression fortement connotée d’Auguste Toussaint : la « franconésie » [p. 286]. Il ne s’agit que du rêve colonial de la France dans l’océan Indien. Cet emprunt ne l’empêche pas d’innover avec l’introduction d’un nouveau concept : « la “bibiquisation” de l’archéologie réunionnaise » ! [p. 288]. Au nom de quoi il se permet de réfuter les premières recherches archéologiques pratiquées dans l’Île.

Mme Desbassayns lisant le Code Noir. Photo : Bondamanjak.

Comparer le Code Noir avec le... code de la route !


Au final, on peut dire que pour pouvoir décrire une histoire française de La Réunion, Olivier Fontaine a été conduit à faire oeuvre de négationnisme. Le négationnisme de la réalité et de la gravité de l’esclavage et de la traite est certainement ce qu’il y a de plus choquant dans ce livre. Il ne résulte peut-être pas d’une volonté de provoquer mais il se glisse avec nonchalance au détour d’un développement.

Ainsi comparer le Code Noir avec le code de la route relève certainement de l’humour... blanc [p. 48]. Ailleurs, il prétend que « l’esclavage à La Réunion n’oppose pas les « Blancs » et les « Noirs », la domination n’y est pas l’apanage d’une couleur de peau » [p. 45]. Il y a certes une déclinaison locale du « blanc » qui peut, c’est vrai, être coloré de même que le « noir » peut être de différentes teintes. Il n’empêche que l’île est régie par le Code Noir pour les Mascareignes de 1724 à 1848.

Par la suite les différences de statuts seront maintenues entre les « nationaux » et les « étrangers », ce qui ne signifie pas pour autant que les discriminations entre Français noirs ou blancs n’aient plus cours dans la vie sociale.

Aquarelle de Hippolyte Charles Napoléon Mortier de Trévise.

La responsabilité de l’État français


Autre assertion par laquelle le livre s’est fait connaître : « La Compagnie des Indes et le pouvoir royal ne sont pas à l’origine de l’esclavage à Bourbon... » [p. 50]. Avant la mise en place du système de la plantation, il s’était mis en place entre les habitants et leurs domestiques des liens réciproques faits d’obligations et de fidélités. L’origine de ce mode de vie est à rechercher du côté de Fort Dauphin où se sont nouées des alliances entre familles.

L’esclavage colonial a demandé pour son introduction une volonté politique des pouvoirs centraux de la France. Pour le pratiquer, la distribution de terres en concession aux colons ne peut suffire. Il faut pouvoir introduire par la traite négrière des esclaves en quantité ce qui requiert la contribution des réseaux commerciaux internationaux, l’emploi de navires négriers armés depuis la France continentale, une codification comme on l’a vu et la possibilité de pratiquer des cultures commerciales au bénéfice de la métropole.

Les décisions se sont prises au Conseil Supérieur de Bourbon, au ministère de la marine avec le soutien des armateurs. Il est impossible que des « petits colons » aient pu mettre en place une telle logistique. La loi dite Taubira [2001] a d’ailleurs reconnu sans ambiguïté la responsabilité de l’État français.

Engagés indiens.

Les esclaves étaient-ils français ?


De façon tout aussi péremptoire, il est déclaré : « Il a trop souvent été considéré que le traitement infligé aux engagés à La Réunion était semblable à celui des esclaves » [p. 76].

Comment peut-on traiter sans plus d’investigations une question aussi importante et, répétons-le, sans aucun appareil critique à l’appui ?

Qu’il émette ensuite un jugement sur l’administration du XVIII° siècle dans l’Île et l’on a droit à une remarque déconcertante : « à Bourbon comme ailleurs en France, quand les intendants n’étaient pas mariés à des Créoles, ces derniers ont plutôt été les garants de l’intérêt général » [p. 147]. Et l’on se demande pourquoi le travail de mémoire peut ne servir à rien pour certains historiens.

Familier qu’il est avec les écrivains coloniaux du « bon temps », il reprend pour lui un écrit de 1908 : « La Réunion, jadis Bourbon, a été peuplée et défrichée par des Français » [p. 180]. Si cela n’est pas un anachronisme qu’est-ce ? Les esclaves étaient-ils français ?

Préoccupé qu’il est à dénoncer ses ennemis, Olivier Fontaine peut écrire sereinement cette phrase négationniste : « En l’absence de culture opprimée, de peuple martyrisé, il fallait créer de toutes pièces une dramaturgie locale crédible » [p. 229]. On n’a rien d’autre ici que le déni à l’état pur tel qu’il est hérité du colonialisme.


Nous demandons la restitution de la vérité historique


C’est contre cela que nous luttons. Nous ne demandons rien d’autre que la restitution de la vérité historique, celle du peuplement de La Réunion avec ses apports culturels divers, celle de la reconnaissance du crime contre l’humanité qu’a été l’esclavage.

Pas d’oppression à La Réunion ? Comment a-t-on pu éditer une telle phrase ? Sans gêne, l’auteur continue allègrement : « les Réunionnais sont des Français depuis toujours » [p. 248]. Qu’on ne parle donc plus des esclaves, des engagés et autres étrangers qui ont souffert sous la colonie.

Enfin pour achever de nier ou de banaliser l’abomination qu’ont été l’esclavage et la traite, on devrait se réjouir qu’il y avait encore du servage en France : « Cette province française de l’océan Indien était la seule province de France où il y avait encore de l’esclavage au XVII° et XVIII° siècle, tout comme dans certaines provinces de l’Hexagone il y eut du servage jusqu’à la Révolution » [p. 257]. On voit donc que le négationnisme chez Olivier Fontaine n’est pas qu’une maladresse de style mais bien une attitude constante.


Les contre-sens et les procès d’intention


Il est prêté aux militants culturels de bien mauvaises intentions, comme de « dénigrer et minimiser tout ce qui est d’origine française et européenne à La Réunion » [p. 144]. Ces gens qui sont mis au pilori ont réussi au contraire à conjuguer diverses appartenances sans céder à l’exclusion. Ils savent qu’ils ont des racines multiples et qu’il faut les faire vivre dans l’harmonie. Ce qui est mis en cause, c’est l’exclusivisme colonial qui prétend que la culture à La Réunion se doit d’être unique et toute entière dérivée de la métropole.

Il est ensuite évoqué la question des « Petits Blancs ». Sa lecture, dérivée du regard des télévisions, est que « la blancheur est une décadence » [p. 252]. Mais la couleur n’est pas le stigmate, c’est la pauvreté dans laquelle ont déchu ces « Blancs ». Il faut relire Marius et Ary Leblond, « Le miracle de la race » [1914], pour comprendre la misère sociale et culturelle dans laquelle ont été relégués les « pauvres blancs ».

Sont pourfendus également ceux qui veulent modifier les noms de lieux à La Réunion. Sauf qu’il ne s’agit pas de s’en prendre aux toponymes d’origine française mais de retirer des lieux publics les noms des esclavagistes [p. 273].

L’esclavage au Brésil par Jean-Baptiste Debret, première moitié du 19ème siècle.

Mépris et élitisme


Pour finir, on ne peut pas passer sous silence le ton méprisant et l’élitisme revendiqué dans ce livre. Comment peut-on se sentir en droit d’invectiver et de rabaisser ses opposants ? Est-ce un propos d’historien d’écrire « désormais entouré de sa cohorte d’« idiots utiles » que sont les militants culturels, Paul Vergès va pouvoir perfectionner et affiner son discours sur le peuple réunionnais colonisé » [p. 231] ? L’injure ne rabaisse que celui qui la professe.

D’autre part, peut-on croire que le politique ait créé de toutes pièces une expression culturelle ? « Depuis la fin des années 1960, le Maloya est devenu une construction politique » [p. 270]. Le même mépris s’affiche contre le moringue : « les militants culturels, toujours aidés par les pouvoirs publics, sont allés au Brésil afin de remplir de capoeira la coquille vide du moringue » [p. 271].

Il insulte ceux qui ont lutté pour préserver le toponyme de « la Plaine des Cafres » au motif qu’ils n’auraient pas défendu d’autres noms de lieu d’origine européenne [p. 272] alors qu’il s’agit de remettre en question les noms des esclavagistes qui sont majoritaires dans nos villes.


Une volonté idéologique manifeste


À l’imitation de la droite identitaire française qui a réussi à retourner des notions considérées jusque là comme de gauche [réformes, et changement par exemple], Olivier Fontaine voudrait renvoyer les arguments des militants réunionnais contre eux. Aussi s’efforce-t-il d’inverser le sens de mots pourtant lourds.

L’intervention de Créoles « explique seule la volonté inflexible des possédants de Bourbon, Francs-Créoles et clan Desbassayns, que leur île soit une colonie française plutôt qu’un département français » [p. 175]. Il n’a jamais été question de départementalisation au XIX° siècle. Pour avoir refusé l’abolition de l’esclavage, l’Île ne pouvait prétendre à ce statut.

« L’administration coloniale et le gouvernement français n’ont fait que prendre acte du fait que, depuis le début du XIX° siècle, les représentants de l’Île souhaitaient qu’elle soit une colonie » [p. 179]. Donc ce sont les Réunionnais qui sont responsables de leur propre colonisation. Un comble !


Puisque la mode est aux « fake news »...


Mais s’il peut brouiller les esprits, c’est autant de gagné contre le clan adverse... Il faudrait insister pour qu’après le doute semé vienne le désarroi : « Le sucre et ses promoteurs réunionnais sont les véritables responsables du statut colonial de La Réunion » [p. 180]. Puisque la mode est aux « fake news »...

Mais à qui ce sucre était-il vendu ? Et y avait-il un autre choix possible ? On est loin de l’argumentation, on est dans le domaine de l’idéologie.

Toujours sur le sujet brûlant de la colonisation, on apprendra que La Réunion serait une colonie antillaise ! [p. 209].

Sur un autre dossier, celui de la fraude dont ce sont rendus coupables la préfecture et ses exécutants, on retrouve la même volonté d’inverser la culpabilité : « À la fraude électorale a succédé une véritable fraude culturelle » [p. 240]. Effet de style peut-être, pas convainquant du tout pour ceux qui ont vécu et transmis cette histoire.


La nécessité d’une histoire réunionnaise


Non ce n’est pas une mise au point mais bien une mise à mal de l’histoire. Il est bon que l’histoire soit mise en débat, cela fait partie de son ADN qui veut que le récit qui nous unit n’est jamais celui que l’on voudrait. Mais il y a des règles à respecter pour une discussion qui se veut scientifique. Comme on l’a vu, elles ne sont pas respectées par Olivier Fontaine.

Il y a malgré tout un côté positif à son travail, c’est qu’il montre la nécessité d’une histoire réunionnaise. Nous avons le même attachement pour l’histoire de notre île et sur la nécessité de la faire connaître aux jeunes générations. Mais avant que ce désir ne se concrétise, il faudra en passer par la critique.

Nous ne sommes pas des dénigreurs professionnels, nous sommes attachés à une histoire critique que les Réunionnais pourront se réapproprier. Aussi sommes-nous en droit d’exiger plus de rigueur lorsqu’il s’agit de la compréhension de notre passé.

Rasine Kaf


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