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Jungle de Calais

Quand les journalistes ont le tutoiement sélectif

25 octobre 2016
7 Lames la Mer
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« C’est une nouvelle vie qui commence pour toi ? Est-ce que tu es inquiet ? » « Tu te sens comme un héros ? » On imagine le journaliste tendant son micro à un enfant... mais non. C’est à des adultes que s’adressent ces questions. Qui sont donc ces adultes que les médias tutoient à l’antenne ?

Source photo : memegenerator.

« C’est une nouvelle vie qui commence pour toi ? Est-ce que tu es inquiet ? »

La scène se passe ce lundi 24 octobre 2016, dans la jungle de Calais, devant les caméras de BFM TV. L’opération de démantèlement du plus grand bidonville de France est en cours.

Et « ce que l’on va vivre en direct sur BFM TV » est effectivement « énorme » pour reprendre une expression qui tourne en boucle dans un clip d’auto-promotion, sur la célèbre chaîne d’information. L’énormité de la scène filmée, ce lundi 24 octobre 2016, se niche en fait dans un détail... comme le diable.

Le Soudanais Gama, interviewé par BFM TV, quitte enfin la jungle de Calais.

« C’est une nouvelle vie qui commence pour toi ? Est-ce que tu es inquiet ? » Ces questions sont posées par une journaliste mais celui qui est face à elle et qui lui répond n’est pas un enfant, contrairement à ce que suggère l’utilisation intempestive du tutoiement.

C’est Gama, 27 ans, un Soudanais qui survivait dans la jungle de Calais depuis plus d’un an. Au cours de ce reportage, Gama est interviewé à plusieurs reprises.


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Mais à aucun moment son prénom et son nom n’apparaissent sur l’écran comme c’est pourtant le cas pour la quasi totalité des autres intervenants [1], par exemple : Pierre Henry de l’association « France terre d’asile », Patrick Jaen, chef de service dans un centre de transit, ou encore Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l’Intérieur, etc.

Pierre Henry de l’association « France terre d’asile ».

En général, lorsqu’il s’agit de protéger une personne qui témoigne, son visage n’apparaît pas à l’écran, sa voix est déformée et l’on a recours à un « prénom d’emprunt ».

Nous ne sommes pas dans ce cas de figure puisque Gama s’exprime librement face caméra.

Et même si intervieweur et interviewé ont eu l’occasion de garder les vaches ensemble, la congruité dicte de ne pas faire usage du tutoiement à l’antenne.

Gama, heureux de quitter la jungle de Calais.

Le tutoiement journalistique — pratique très rare — est interprété comme un signe déplacé d’intimité voire de connivence entre l’intervieweur et l’interviewé, ce qui a pour conséquence d’inspirer aux lecteurs-auditeurs-téléspectateurs un sentiment d’exclusion. Mais il peut aussi être perçu comme un manque de considération.


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Dans le cas qui nous intéresse, il ne s’agit — jusqu’à preuve du contraire — ni d’intimité ni de connivence. Un brin de paternalisme peut-être ? Ou est-ce cette convivialité forcenée qui déteint de manière sélective ?

C’est ainsi... L’humanité se divise en deux catégories : ceux qui ont une identité affichée et que l’on vouvoie et ceux qui n’ont qu’un prénom à la prononciation incertaine et que l’on tutoie sans vergogne, drapé dans un humanisme dévoyé à défaut d’être dévoué.

Lassana Bathily.

Le tutoiement de Gama nous rappelle une autre histoire. Cela se passait le 20 janvier 2015 sur la radio publique « France Inter ».

Un certain Lassana Bathily, 24 ans, était interviewé par un journaliste. Lassana Bathily, celui qui avait sauvé la vie d’une quinzaine de personnes (dont un bébé) lors de l’attaque terroriste du magasin « Hypercacher » le 9 janvier, à Paris, porte de Vincennes.

Question du journaliste de « France Inter » à Lassana Bathily : « Tu te sens comme un héros ? » « Non » avait-t-il répondu...

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Notes

[1À noter toutefois une exception dans ce reportage : une jeune bénévole n’est pas identifiée elle non plus mais elle échappe cependant au tutoiement.

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