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Attentats

Quand le terrorisme visait La Réunion... Et aujourd’hui ?

18 novembre 2015
Geoffroy Géraud Legros
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L’éventualité d’un attentat organisé dans notre île par le terrorisme international est apparue très tôt dans le sillage de l’attaque du 11 septembre 2001. Un élément pourtant singulièrement absent du débat sur l’extension de l’état d’urgence... Comme si la rhétorique de l’ennemi intérieur prenait lentement mais surement le dessus.

L’organisation d’un attentat dans un complexe hôtelier de notre île était-il à l’agenda du terrorisme international ? L’hypothèse était jugée crédible au début des années 2000, après l’interpellation à l’Aéroport de Roissy de Karim Mehdi, citoyen marocain en partance pour Saint-Denis de La Réunion.

Arrêté en 2003, l’homme fut condamné en 2006 par le Tribunal correctionnel de Paris à une peine de neuf ans de prison ferme assortie d’une peine de sûreté des deux-tiers et d’une interdiction permanente du territoire français.

Au cours du procès, le ministère public avait évoqué les liens entre l’accusé et deux pilotes impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001. Ces relations, qui donnèrent à l’audience un retentissement international, ne furent pourtant pas retenues contre lui...

C’est bien pour avoir envisagé une attaque à La Réunion que l’homme fut condamné. Selon le JIR d’alors, le jeune homme établi en Allemagne avait réservé une seule nuit d’hôtel au Tampon et n’aurait bénéficié d’aucun soutien local — les réseaux étant inexistants, selon les Renseignements Généraux. D’autre part, selon les comptes-rendus de son procès, Karim Mehdi a déclaré à la Cour n’avoir rencontré qu’une seule fois les protagonistes des détournements d’avion et ignorer leur appartenance à la mouvance radicale.

Selon un cable des Guantanamo Files publié par WikiLeaks, il aurait fait au contraire état devant les services français de plusieurs rencontres avec ces derniers et identifié les membres de la fameuse cellule de Hambourg, impliquée dans les attentats contre les tours jumelles de New-York mais aussi dans l’attaque de la synagogue de Djerba menée l’année suivante...

Si ses contours demeurent mystérieux, cette menace n’en est pas moins la plus grave enregistrée à ce jour dans notre île.

Pourtant, l’hypothèse d’une attaque menée de l’extérieur contre l’île est absente du débat et du quasi-consensus exprimé — fort justement — par les politiques de droite et de gauche en faveur d’une extension de l’état d’urgence à La Réunion, que Paris a mis trois longs jours à décider.

Tout se passe donc comme si la conscience collective — ou plutôt, en l’espèce, l’inconscient collectif — n’était capable que de penser la menace intérieure, refoulant irrationnellement un grave précédent.

L’insistance médiatique sur l’« origine réunionnaise » des frères Clain y est peut-être pour quelque chose ; mais enfin, c’est dans le quartier toulousain du Mirail que se sont radicalisés, comme on dit, les deux jeunes gens qui, bien que d’origine créole, n’ont vécu que deux ans à La Réunion.

Sans doute les esprits ont-ils aussi été frappés par « l’affaire » de la mosquée saint-andréenne de la rue Ramachetty, évoquée par Jean-Paul Virapoullé au lendemain des attentats de Paris : là, c’est le Président de l’établissement qui a écarté le prédicateur autoproclamé, avant que les fidèles décident de hisser le drapeau tricolore.

Ici se manifeste l’un des traits particuliers de l’Islam réunionnais : bien plus rigoriste que le culte pratiqué dans l’Hexagone, il est aussi fortement républicain, voire cocardier — preuve, n’en déplaise aux fétichistes de tous bords, que les deux postures sont loin de s’exclure...

La crainte silencieuse — térébrante, dirait le vocabulaire médical cher à M. Virapoullé — de l’irruption d’un Islam politique radical à La Réunion en recouvre une autre : celle de la division religieuse et ethnique, qui ne fut véritablement enterrée dans les années 1980 et 1990 que grâce à un recours accru aux libertés de culte et à une inclusion de tous les signes religieux dans l’espace public.

Le (trop) fameux vivre-ensemble réunionnais n’allait pas de soi auparavant ; la société insulaire, façonnée par le racisme et l’intolérance religieuse l’a construit en allant à rebours de l’agenda imposé par l’assimilation.

Il ne va toujours pas de soi : d’abord, parce que le déclin économique travaille à l’ethnicisation des enjeux sociaux et politiques et/ou à leur mise en forme religieuse (et non au communautarisme, terme qui ne veut rien dire) ; parralèlement, il frustre l’individualisme matérialiste qui, aux yeux de la jeunesse, conserve la force furieuse des idées neuves. On sait combien est inflammable ce précipité de chauvinisme et de déclassement des attentes...

Ensuite, parce que le crétinisme idéologique et le suivisme qui portent les élites à adopter et à imposer des modes de vie, des dispositifs urbains et surtout des mentalités importées enraye la machine à créoliser sollicitée par l’immigration mahoraise, qui est aussi une immigration pauvre et musulmane.

Enfin, parce que les fourriers de la haine ne manquent pas : à la base, dans les micro-milieux dits ultra-radicaux, mais aussi au sommet. Ainsi, on sent monter, dans certains secteurs de la vieille droite, la tentation de prendre appui sur la double détestation du musulman et du Mahorais.

Toutes ces choses sont bien réelles : la montée conjointe d’une radicalité ultra-marginale et celle de son adversaire complice, la radicalité anti-musulmane, n’a rien d’impossible.

Mais nous aurions tort de nous scruter les uns les autres en chiens de faïence sans voir que La Réunion est pleinement impliquée dans un brûlant conflit de pouvoir global dont l’apparition de l’État Islamique est la manifestation et non la cause ; que, comme l’écrivait il y a déjà longtemps une auteure réunionnaise,« La Réunion n’est plus une île ». Concentrés sur nos écrans, habitués à nous tenir nous-mêmes pour rien ou pour pas grand-chose, ivres de nos propres mythes, nous y renâclons. Et nous voulons ignorer qu’il y a un peu plus de dix ans, des hommes armés projetaient un carnage sur une de nos plages.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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