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Quand Bowie chantait Brel

11 janvier 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Né trop tard pour entendre vraiment les accords de l’épopée de Ziggy Stardust — un double si encombrant que son créateur dut le mettre à mort sur scène —, je suis issu d’une génération qui aurait eu toutes les raisons d’oublier David Bowie...

À l’âge où je commençai d’écouter la radio, les ondes étaient encombrées par les mélodies grossières et prétentieuses de « Let’s dance » — l’hymne d’une génération qui me semblait née avec un bâton dans le derrière. Je me souviens d’une grande surface de l’un des nombreux quartiers déprimants de Saint-Denis qui, au début des années 1990, passait presque en boucle une invraisemblable reprise de « Let’s dance » en rock chinois.

Je n’avais donc aucune raison d’accrocher et le déprimant « Hearthling », qui marquait aussi, en 1997, l’introduction en bourse du label « Bowie », plus d’une décennie après l’entrée à Wall-Street des clownesques « Kiss », était trop déplorablement de son temps pour que je m’y attarde.

Un an plus tard, c’est aux Emmaüs du Chaudron récemment inaugurés — soit aux antipodes géographiques et économiques des latitudes boursières du Bowie post-yuppy — que j’exhumai les cassettes, vendues quelques francs, des « Space Oddity », « Pin-Ups »...

Écrite à la main, la jaquette d’une cassette consacrée aux « Faces B » des 45 tours annonçait « Le port d’Amsterdam » (en français dans le texte). De quoi intriguer le néophyte que j’étais, ignorant d’à-peu-près toute l’histoire du rock pré-Prince, Jackson, Scorpions et Springsteen...

Une fois pressé le bouton « play », ce fut l’explosion de la guitare sèche, d’un bêlement abrasif et hypnotique, du texte qui s’éloigne de celui de Brel et d’Amsterdam pour plonger dans un universel interlope, celui des Monfreid, Kerouac, Lowry traînant dans les rades d’Aden, de Tanger ou de Yokohama....

« Il y a ce marin qui ne mange / que des têtes et des queues de poisson / il vous montrera ses dents pourries avant l’âge / des dents à mettre les voiles / des dents à bouffer la lune ». Bowie / Brel : je ne sais comment s’est établie cette connexion inter-générationnelle. Au vrai, elle n’est peut-être pas si surprenante. Après tout, lorsque Bowie entrait en musique, Brel était l’un des plus grands chanteurs d’Europe ; mais elle est bien connue des adeptes du « Thin white duke ».

On m’a même rapporté, lors d’un séjour à Londres, la légende selon laquelle la star, née Jones comme on naît Dupont en France et Hoarau à La Réunion, aurait choisi son pseudonyme en combinant la première lettre du nom du chanteur belge et celle d’un couteau (howie knife). La référence à cet ustensile aurait elle-même été inspirée par Mick Jagger, qui déclarait à qui voulait l’entendre que son patronyme signifiait « couteau » en vieil anglais. Selon d’autres sources, le « B » de Bowie serait emprunté aux... Beatles.

J’avais presque oublié David Bowie ; j’écris « presque », parce que l’inévitable publicité, qui a recyclé « Heroes » et nombre d’autres de ses chansons, me rappelait de loin en loin à son existence.

C’est directement au « Port of Amsterdam » que m’a ramené ma mémoire, lorsque j’ai appris sa mort, ce matin...

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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