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Patrimoine

Prison Juliette Dodu : pour un mémorial du peuple réunionnais

14 février 2018
Bruno Maillard
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Lieu d’incarcération des esclaves révoltés de Sainte-Rose de 1799, des insurgés de Saint-Leu de 1811 ou des « comploteurs » de Saint-Benoît de 1832, la prison de la rue Juliette Dodu doit s’imposer comme un lieu unique de recueillement mémoriel et de transmission scientifique international. Pour un Mémorial du peuple réunionnais !

Portrait de Sudel Fuma, ruelle Mazeau, Saint-Denis. Photo © Jean-Claude Legros.

Un site pour le moins insolite


Depuis quelques mois, la polémique enfle sur l’avenir de l’ancienne prison de Saint-Denis, appelée communément Juliette Dodu. Fermée en décembre 2008, elle n’a pourtant jamais éveillé un quelconque intérêt de l’État, propriétaire des lieux.

Sur les conseils du professeur Sudel Fuma, j’avais moi même transmis dès le 15 mai 2011 un courrier au directeur de la DACOI [1] lui demandant de préserver ce site pour le moins insolite afin d’y organiser une campagne de fouilles archéologiques programmées, coordonnée par une équipe de chercheurs pluridisciplinaires… sans réponse.

Visuel du projet de la Ville de Saint-Denis, présenté par la SHLMR. Source : Ville de Saint-Denis. "Aux assassins du patrimoine, je leur dis publiquement ma colère et celle de mes ancêtres bafoués par vos projets immobiliers", avait alors déclaré Sudel Fuma.


Suspension du permis de démolition de la prison


Entre temps, le domaine carcéral aurait été vendu à la SHLMR, société immobilière, bien implantée à La Réunion, qui souhaiterait y instaurer une zone commerciale et quelques logements sociaux. Ce projet a suscité aussitôt la contestation des défenseurs du Patrimoine et de l’Histoire de La Réunion.

Le 17 janvier 2018, le tribunal administratif de Saint-Denis, saisi par les requêtes de particuliers et d’associations locales, à l’instar de « Kartyé Lib », a suspendu le permis de démolition de la prison ouvrant ainsi de possibles nouvelles négociations.

Prison de la rue Juliette Dodu. Photo Thierry Caro.

La geôle de Saint-Denis ouverte entre 1772 et 1775


Certes, d’aucun argumente ici et là que les bâtiments encore existants sur cette surface de 3900 m2 n’ont aucune valeur patrimoniale. Ouverte entre 1772 et 1775, la geôle, terme employée en référence à l’ordonnance criminelle de 1670, n’a pas, il est vrai, été le fruit d’une construction réfléchie et concertée par un collège d’architectes réputés.

Répondant d’abord de la pingrerie et du désintérêt des autorités locales, elle a été construite et réaménagée au fil des années, parfois dans la plus grande promptitude, en lui donnant in fine cette configuration hétéroclite.

On s’éloigne dès lors des « canons de beauté » érigés au même moment dans l’Hexagone comme par exemple la prison de Pont-l’Evêque édifiée entre 1813 et 1823 par Jean-Baptiste Harou (dit Harou Romain) ou la prison Saint-Joseph de Lyon réalisée entre 1827 et 1830 sous la houlette de Louis-Pierre Baltard, toutes les deux fermées aujourd’hui mais classées patrimoine historique par le ministère de la Culture.

Façade de l’ancienne prison de Pont-l’Évêque (Calvados, France). Photo : Edouard Hue.

Un patrimoine éloigné des critères esthétiques occidentaux


Toutefois, l’intérêt d’un patrimoine ne relève pas uniquement des critères esthétiques occidentaux. Ce qui donne toute sa valeur à ce domaine carcéral ce ne sont pas ceux qui l’ont construit mais ceux qui y ont été enfermés et cela pendant près de 240 ans.

Des esclaves « voleurs de volailles, de maïs ou de riz » sous la Période Royale aux militants culturels des années 1960-1970, en passant par les affranchis spoliés de 1848 et les engagés abusés du Second Empire, la geôle de Saint-Denis tient lieu de modèle des répressions coloniales et postcoloniales brutales et iniques de la puissance publique personnifiée localement par des agents métropolitains conditionnés et des priyayis réunionnais zélés.

A l’intérieur de la prison Juliette Dodu. Source : collectif pour la Mémoire de la prison Juliette Dodu.

Lieu d’incarcération des esclaves révoltés


En ce sens, son Histoire se cristallise sur la période esclavagiste de La Réunion. Réservée en théorie aux prévenus et aux condamnés, de toute condition juridique, soupçonnés ou reconnus coupables d’une infraction de droit commun, elle a d’abord écroué, et cela jusqu’en 1848, plusieurs milliers d’esclaves insoumis de La Réunion toute entière : petits et grands marrons arrêtés par des agents de la force publique ou des particuliers, « nègres indisciplinés » reclus à la demande du maître ou « noirs reconnus comme dangereux » sur ordre du gouverneur.

Mais plus encore, la geôle de Saint-Denis a été le lieu d’incarcération des révoltés de Sainte-Rose de 1799, des insurgés de Saint-Leu de 1811 ou des « comploteurs » de Saint-Benoît de 1832, emprisonnés à perpétuité ou pour quelques semaines avant leur inévitable condamnation à mort. Des femmes et des hommes, détenus, ne l’oublions jamais, pour s’être ré-appropriés, ou simplement pour avoir réclamé, l’exercice de leurs droits fondamentaux, inaliénables et imprescriptibles, et plus particulièrement leur liberté.

Illustration extraite du roman de Louis Timagène Houat : "Les marrons".

L’esprit universel de résistance contre un régime despotique


Au même titre que les irréductibles marrons des « Blue Montain » de la Jamaïque ou les révolutionnaires émancipateurs d’Haïti, ils symbolisent aujourd’hui comme demain, et pas seulement pour les Réunionnais mais pour le monde entier, l’esprit universel de résistance contre un régime despotique.

Incarcérés dans les locaux insalubres et exiguës de la geôle de Saint-Denis, à l’instar du « bloc des noirs », ces détenus politiques — osons les appeler ainsi d’autant que le terme n’est en rien anachronique — ont néanmoins entretenu les tactiques élaborées sur les domaines de leur maître pour préserver leur humanité : activités économiques de subsistance, pratiques sociales solidaires et expressions culturelles fécondes, métissées ou vernaculaires.

Lavabos de la prison Juliette Dodu. Source : collectif pour la Mémoire de la prison Juliette Dodu.

Insoumission permanente à l’ordre colonial esclavagiste


Le tchéga exercé parfois la nuit par les « noirs de la geôle » à la barbe des guichetiers constitue un exemple parmi tant d’autres de cette insoumission permanente à l’ordre colonial esclavagiste, entre et par delà les murs. On l’aura compris, s’il y a transmission d’un bien matériel ou immatériel... il y a patrimoine.

Le domaine carcéral Juliette Dodu doit donc être impérativement sauvegardé et consacré dans son ensemble comme le Mémorial du peuple réunionnais. Articulé autour de ses bâtiments les plus emblématiques, rénovés avec authenticité et harmonie, il pourrait se conjuguer à une scénographie dynamique retraçant plus largement les exploitations, les répressions et les résistances des esclaves mais aussi des affranchis, des engagés, et de tous les subalternes de notre île, héritiers et légataires, d’un patrimoine exceptionnel.

Centre d’interprétation d’une Histoire à la fois singulière mais universelle, il s’imposerait comme un lieu unique de recueillement mémoriel et de transmission scientifique international.

Ancienne prison militaire en Slovénie, transformée en centre culturel alternatif avec auberge de jeunesse.

Un Mémorial du peuple réunionnais


Le patrimoine est un choix social qui doit être consacré par un acte politique, au sens le plus démocratique du terme. Il dépasse les clivages politiciens stériles et les basses manœuvres institutionnelles, hélas déjà de rigueur dans la médiatisation de ce projet.

C’est d’abord aux Réunionnais de décider s’ils souhaitent ou non la préservation de ce site, je me répète sans doute, essentielle à l’identité de notre nation.

Ce sera aussi aux Réunionnais d’assurer la conception et la gestion de ce Mémorial en l’honneur de nos ancêtres pour être transmis en héritage à nos enfants.

Faut-il encore que notre peuple soit suffisamment sensibilisé à la richesse de son passé pour envisager plus sereinement son avenir.

Bruno Maillard
Docteur en Histoire
Chercheur associé au CRESOI de l’Université de La Réunion
Membre du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage


Œuvre éphémère du plasticien Jace sur la porte de la prison de la rue Juliette Dodu.

Une cellule de la prison Juliette-Dodu. Photo Stéphane Repentin.

Source : patrimoinecarceral.blogspot.

Illustration : E-Dina

Intérieur d’une cellule de la prison Juliette Dodu. Source : collectif pour la Mémoire de la prison Juliette Dodu.

L’artiste Jace est passé par la ruelle Mazeau, Saint-Denis. Photo © Jean-Claude Legros.

Notes

[1Direction des Affaires Culturelles - océan Indien.

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