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Interview, Afrique du Sud

Planter pour le cœur

8 janvier 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Relever le défi de l’autonomie alimentaire et de l’agriculture biologique, créer une dynamique communautaire au-delà des clivages hérités de l’Apartheid, faire acte d’histoire et de mémoire à partir d’un terrain vague dans une banlieue du Cap : c’est le pari qu’est en passe de remporter la ferme urbaine d’Oranjenzicht. « 7 Lames la Mer » a interviewé Sheryl Ozinsky, fondatrice de l’Oranjenzicht City Farm (OZCF).

La ferme urbaine d’Oranjenzicht, au cœur de la ville du Cap.

Geoffroy Géraud Legros : En quoi consiste l’expérience d’Oranjenzicht ?

Sheryl Ozinsky : La ferme urbaine d’Oranjezicht est un projet de voisinage à but non lucratif, destiné à promouvoir la production locale de nourriture, les liens et les valeurs communautaires. Depuis son installation, en 2012, par un groupe de volontaires, cette ferme occupe un terrain situé en ville, d’une superficie de 2.500 mètres carrés, dont 1.500 mètres carrés consacrés à l’agriculture ; la surface restante est occupée par des bassins et des pergolas...

Geoffroy Géraud Legros : Quelle était la vocation de ce terrain à l’origine ?

Sheryl Ozinsky : Il s’agissait d’un boulodrome engazonné, ouvert dans les années 1950. Mais depuis des décennies, cet espace était abandonné, envahi par les mauvaises herbes et utilisé pour le trafic de stupéfiants. Au XVIIIème siècle, ce terrain faisait partie d’un vaste domaine nommé « Orange Zigt », établi en 1709, sur lequel travaillaient des esclaves.

Geoffroy Géraud Legros : Revenons à l’expérience d’Oranjenzicht. Quelles sont vos motivations dans cette aventure hors des sentiers battus ?

Sheryl Ozinsky : Notre démarche vise avant tout à reconnecter le quartier d’Oranjezicht et le reste de la ville du Cap à cette part de terre délaissée, par le biais de l’éducation, de l’apprentissage, de l’agriculture et du jardinage. Le rendement n’est pas notre préoccupation première, même s’il va de soi que c’est un élément déterminant pour parvenir à l’autosuffisance alimentaire. En fait, il s’agit de faire de ce terrain un catalyseur social d’où sortiront des savoir-faire, propre à promouvoir l’éducation citoyenne et à démontrer le potentiel des espaces urbains abandonnés ou sous-utilisés.

Geoffroy Géraud Legros : Comment ce projet a-t-il été rendu possible ?

Sheryl Ozinsky : Parce que des volontaires se sont associés, convaincus de la nécessité de créer un nouveau circuit de culture et de commercialisation agricole au sein d’une communauté elle-même impliquée ! Nous croyons en une économie plus autonome, où nous serions des participants actifs et non plus seulement des consommateurs. Le but final est de bâtir un système alternatif de type nouveau, qui soit meilleur pour les gens, pour les animaux, pour la planète en général, fondé sur la force que donne une communauté soudée et sur notre propre force de travail.

Avant... après !

Geoffroy Géraud Legros : Combien d’agriculteurs sont impliqués dans le projet ? Comment sont-ils payés ?

Sheryl Ozinsky : Nous employons trois cultivateurs à plein temps, qui avaient déjà une expérience dans le domaine de l’agriculture avant de nous rejoindre. Aujourd’hui, le marché hebdomadaire qui se tient le samedi permet de payer leurs salaires ainsi que les frais courants de la ferme. Nos agriculteurs ne se contentent pas de planter et de récolter : ils passent beaucoup de temps à échanger avec les clients. Nous recueillons aussi des fonds grâce à des tournages de films, à des visites scolaires et par la vente de paniers hebdomadaires composés de huit fruits ou légumes. Enfin, nous recevons quelques dons de personnalités et d’entreprises locales. Le développement qu’a connu le marché au cours des deux dernières années permet de faire travailler 60 artisans qui viennent vendre leur pain ou leur fromage. Le marché attire chaque semaine entre 2.000 et 2.500 personnes. Comme les produits de notre ferme ne suffisent plus, nous achetons des légumes et des fruits biologiques à une vingtaine de fermiers des environs.

Geoffroy Géraud Legros : Le modèle de l’OZF peut-il selon vous être décliné à l’échelle nationale ?

Sheryl Ozinsky : Bien sûr ! Mais il est indispensable que chaque projet soit mené à bien par des communautés locales. C’est un véritable défi : il n’est pas évident de trouver des volontaires prêts à donner de leur temps comme cela a été fait ici au cours de ces dernières années. Chaque projet aura nécessairement ses propres ambitions, en fonction du contexte qui le verra naître et des contraintes de son environnement. Notre ferme a vu le jour sur un territoire prospère : c’est pourquoi nous pouvons nous permettre de faire primer l’éducation et la conscientisation sur les enjeux de sécurité alimentaire.

Geoffroy Géraud Legros : On dit souvent que le coût des aliments biologiques constitue un frein à leur consommation...

Sheryl Ozinsky : Sur la base de mon humble expérience, je dois vous dire que je n’en crois rien. En réalité, la demande est faible en Afrique du Sud, et les agriculteurs qui l’alimentent cultivent à petite échelle, déconnectés des circuits commerciaux. Le coût n’est pas un élément discriminant en lui-même.

Geoffroy Géraud Legros : Vous disiez que la parcelle qui abrite votre ferme est issue d’un domaine esclavagiste. Votre démarche s’adresse-t-elle aussi à l’histoire et à la mémoire ?

Sheryl Ozinsky : Absolument ! Nous avons récemment fait paraître notre premier livre : « Oranjenzicht : exhumer le passé, cultiver le futur » (notre traduction, NDLR). À l’origine de ce livre, il y a une rencontre et une discussion informelle entre amis, lors de la visite de la grange qui se trouve dans le bâtiment historique de la ferme. Tout le monde est tombé d’accord : il fallait raconter l’histoire de ceux qui, il y a des siècles, ont travaillé et vécu dans ces lieux et sur la manière dont leurs vies façonnent notre présent...

Geoffroy Géraud Legros : Quelle est cette histoire ?

Sheryl Ozinsky : L’histoire d’Oranjenzicht, c’est celle de l’Afrique du Sud : une histoire de possession et de dépossession, de dynasties, d’esclavage, d’urbanisation ; une histoire raciale, une histoire terrienne, une histoire de luttes pour les ressources naturelles ; une histoire de destinées capricieuses et de fortunes changeantes... Au cours de deux siècles, sept générations de la famille Van Breda se sont transmis le domaine sur lequel se trouve aujourd’hui l’Oranjenzicht City Farm. Leur ferme était la plus grande de la Vallée de la Table et alimentait en fruits et légumes frais les navires en escale dans la baie et la colonie naissante du Cap. L’eau, abondante, coulait pour les peuples Khoe et San bien avant l’arrivée des Européens. Elle a permis au domaine de l’Orange Zigt de prospérer et a plus tard été détournée pour alimenter la ville en pleine croissance.

Geoffroy Géraud Legros : Quelles sont les influences de ce passé sur le concept de l’Oranjenzicht City Farm ?

Sheryl Ozinsky : L’histoire spécifique de ces lieux permet d’appréhender de manière plus tangible l’étendue de notre histoire partagée. Si nous ne pouvons changer le passé, nous pouvons changer notre regard et notre compréhension du passé, et ainsi transformer notre avenir. Si nous faisons le choix de nous engager, en tant que citoyens actifs, pour façonner notre environnement direct et notre ville, nous devons comprendre que l’histoire ne s’est pas seulement déroulée : elle a été faite, et nous avons la possibilité d’opérer aujourd’hui les choix qui constitueront l’histoire de demain.

Geoffroy Géraud Legros : L’expérience de l’Oranjenzicht City Farm, c’est donc un savant dosage de culture, d’agriculture et de... littérature.

Sheryl Ozinsky : Oui. Par exemple, ce livre « Oranjenzicht : exhumer le passé, cultiver le futur » est aussi une contribution décisive à notre entreprise d’éducation populaire. La ferme d’Oranjenzicht veut recréer le lien entre tous les membres de notre communauté et leur héritage culturel, créer un sens plus aigu de la propriété collective et une obligation de participer de manière active à la production et à l’approvisionnement alimentaire — des choix qui préfigurent un système agricole plus juste et plus résilient. Cultiver et manger : ces activités ont la puissance de l’universel ; elles sont communes à tous les hommes. Il y a là l’un des meilleurs moyens de nous réunir, au-delà des limites qui nous ont trop souvent divisés.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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