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Tribune Libre de Pierre Vergès

Plaidoyer auprès du Président de la République pour la sauvegarde de l’agriculture réunionnaise

19 juillet 2014
Pierre Vergès
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Le débat autour de la sauvegarde de la filière Canne-Sucre à l’horizon 2017 mérite que soient apportés des éclairages précis, pour éviter tout malentendu ou jugement définitif.

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By Jose Manuel Abraham

Aujourd’hui, la moitié des sucres réunionnais, commercialisés sous forme de sucres roux de bouche et prêts à consommer, approvisionne l’industrie agro-alimentaire et les marchés grand public réunionnais et européens.

Toutefois, ces marchés, limités en volume (moins de 250.000 tonnes à l’échelle européenne), sont fortement concurrentiels et n’offrent pas de perspective significative de croissance à moyen terme.

L’autre moitié de la production réunionnaise, destinée au raffinage, est exportée vers l’Europe pour être transformée en sucre blanc. Cette production se trouve en concurrence directe avec les sucres européens de betterave.

Conclusion : le maintien de l’accès du sucre des DOM aux différents marchés en Europe dépendra donc du maintien de sa compétitivité face à ses principaux concurrents.

De ce fait, l’exclusion des « sucres bruts non destinés au raffinage » de ces futurs accords commerciaux de l’UE est un enjeu majeur pour les économies sucrières ultramarines.

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Jusqu’en 2017, dans le cadre de l’interprofession, le producteur de canne bénéficie d’une garantie d’écoulement de l’intégralité de sa production, à des conditions et à un prix fixés à l’avance et stables.

Cette garantie lui permet, notamment, la prise de risque sur des cultures de diversification, beaucoup plus soumises aux aléas climatiques et à ceux de l’offre et de la demande du marché.

La Réunion affiche ainsi en 2012, le résultat déjà satisfaisant de plus de 75% d’autosuffisance alimentaire sur les produits frais.

Toutefois, il faut être conscient des contraintes du modèle social agricole réunionnais : l’exploitation cannière moyenne réunionnaise est de 7,6 ha dont 10% dédiés par le planteur à la diversification.

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By Pretchill Smith

Le producteur réunionnais doit donc pouvoir vivre à partir d’une telle surface qui, compte tenu de la situation foncière locale, évoluera peu et présente des contraintes pédoclimatiques (relief, altitude, climat,…) beaucoup plus importantes que sur le continent.

C’est parce que l’Europe et l’Etat français ont été conscients des handicaps structurels et permanents, qu’ils ont mis en place des outils destinés à soutenir les revenus des planteurs canniers, par le biais d’un cadre : le POSEI (Programme d’Option Spécifique à l’Éloignement et à l’Insularité).

Ce cadre essentiel, doté d’une base juridique pérenne, a démontré sa performance et son adaptation aux contraintes structurelles et aux besoins des RUP.

La poursuite de ce soutien est vitale, de même qu’il est indispensable que les moyens financiers puissent suivre le développement de la filière.

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Parfois, des jugements définitifs viennent condamner une filière au motif qu’aucune amélioration n’est apportée à la filière agricole, pour sa diversification, ni à la filière Canne-Sucre, pour sa modernisation. Cela montre que la communication sans doute, mais aussi l’effort pour mieux connaître la problématique agricole réunionnaise, sont insuffisants.

Mais surtout, cela dénote une « inconscience » quant aux conséquences de jugements « à l’emporte pièce ».

Les données ci-dessous, partagées tant par l’Etat, au travers de son document de référence, le PRAAD (Plan Réunionnais Agro-Alimentaire Durable), que par le Département, au travers de ses Cahiers de l’Agriculture, pour la période 2014-2020, viennent d’une part mettre à mal ces jugements hâtifs, et d’autre part plaident pour la sauvegarde de ce modèle réunionnais.

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Différents leviers (irrigation, formation, mécanisation…) déjà engagés, et qui méritent d’être poursuivis, permettent d’améliorer les rendements et la qualité de la canne livrée en amont de l’usine.

Renouvelée tous les sept ans, la plantation de nouvelles variétés de canne permet également une amélioration des performances agro-environnementales des exploitations (recyclage de matière organique, augmentation de la production de biomasse…).

Pas moins de neuf innovations ou premières mondiales, dont cinq sur les six dernières années, ont été réalisées, plaçant la filière Canne-Sucre réunionnaise parmi les premiers pôles d’excellence à l’échelle internationale.

L’accroissement de la productivité aux champs, l’amélioration des itinéraires techniques et des pratiques culturales, font l’objet de plusieurs projets (faux-semis, sarclage mécanique, légumineuses intercalaires, plus généralement lutte contre l’enherbement, optimisation des intrants, …).

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2ème source d’énergie renouvelable du territoire, la filière Canne-Sucre participe à l’objectif d’autonomie énergétique de l’île, évitant l’importation de 145 000 tonnes de charbon et diminuant, de fait, les émissions de CO2 de La Réunion.

De plus, depuis les années 90, la filière favorise les synergies en développant les mutualisations avec les autres filières animales et végétales et participe aux objectifs d’une économie circulaire.

L’incitation à la plantation de cannes à intervalles plus réguliers permet de valoriser le potentiel environnemental de la canne (recyclage de matière organique, augmentation de la production de biomasse, …).

En raison des grandes capacités d’absorption de carbone et d’éléments fertilisants par la canne, les surfaces cannières assurent un réceptacle aux effluents d’élevage permettant, ainsi, à ce secteur, de continuer à se développer.

La fourniture de litière et d’aliments pour animaux, déjà importante, pourrait s’accroître.

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By Jan Kasprzycki

L’optimisation de l’espace, la lutte contre le mitage et la pérennisation des surfaces agricoles sont autant de défis que La Réunion doit relever pour ne pas obérer les possibilités des générations futures.

L’image d’île verte de La Réunion est intimement liée aux espaces cultivés en canne assurant la transition paysagère entre les zones urbanisées et le cœur de Parc National.

Au regard de la multi fonctionnalité des espaces canniers et dans une logique de gestion durable des ressources réunionnaises, il est dorénavant indispensable, comme cela se fait dans d’autres DOM, de définir des Zones Agricoles Protégées.

Comme pour les espaces naturels, les espaces agricoles doivent bénéficier d’une politique d’évitement, de réduction et si nécessaire, en dernier recours, de compensation des projets impactant l’activité agricole.

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Reposant sur un modèle social inclusif composé d’exploitations familiales de petites dimensions réparties sur tout le territoire, cette filière représente près de 13% des emplois marchands de l’île (soit plus de 18.300 emplois directs indirects et induits – plus de 12.000 ETP, équivalent temps plein) et constitue l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois de La Réunion.

Ramené à la taille de la population active française, le nombre d’emplois équivalent atteindrait 2,3 millions, ce qui est considérable.

Par ailleurs, contrairement à beaucoup d’autres secteurs, fortement dépendants de la conjoncture économique, les effectifs de la filière Canne-Sucre font preuve d’une forte résistance, et jouent donc un rôle contra-cyclique d’amortisseur, très bénéfique pour un territoire aussi dépendant de l’extérieur.

Cela est d’autant plus important que le taux de chômage dépasse 35 % de la population active et culmine à 60 % chez les moins de 25 ans.

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By Thomas Hart Benton

Ainsi, la culture cannière est un secteur qui suscite toujours des vocations.

A la différence de ce qu’il se passe sur le territoire continental, les demandes d’installation à La Réunion sont beaucoup plus nombreuses que les terrains effectivement disponibles (à titre d’exemple, pour chaque dossier de mise à disposition de terres à canne par la SAFER, il y a 5 à 8 demandes d’agriculteurs en fonction des années).

Les jeunes sont formés dans le cadre des structures locales diplômantes (BTS agricoles, IUT, Ecole d’Ingénieurs) et arrivent désormais sur le marché du travail avec un bon niveau de qualification leur permettant de mieux maîtriser les leviers de productivité.

L’enjeu est donc bien d’accompagner l’installation, le développement et la transmission des exploitations agricoles cannières.

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Au cœur du modèle agricole réunionnais, la filière Canne-Sucre remplit une fonction de pivot de la diversification des productions depuis de nombreuses années.

Dès lors, les agriculteurs ont la possibilité de consacrer une partie de leurs surfaces (10 % à ce jour) à d’autres productions végétales ou animales.

Les planteurs bénéficient ainsi des coproduits, puisqu’ils amendent leurs champs avec les écumes et les cendres de bagasse.

Afin de limiter les importations d’intrants, dans le contexte de développement durable de l’île, des projets seront mis en œuvre sur la prochaine période pour remplacer, en tout ou partie l’apport d’intrants minéraux par ces « ressources » et d’autres ressources organiques locales. Autre facteur positif, la canne est coupée « en vert » (sans la brûler).

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Ainsi, la part de la paille qu’il faut laisser au sol a un impact environnemental positif puisqu’elle permet de lutter contre l’érosion.

En effet, les terres à canne, situées le plus souvent dans les Bas et dans les mi-pentes où l’érosion et le lessivage des terres sont les plus importants, sont un rempart essentiel contre le phénomène érosif.

La culture de canne limite la transmission de parasites entre cultures voisines et lutte contre les phénomènes érosifs très présents lors de cultures basses à faible volume racinaire.

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A titre d’exemple, l’interprofession s’est engagée dans une démarche visant à obtenir une "Indication Géographique Protégée", et de différentiation, en se positionnant sur les marchés de niches des sucres prêts à consommer et haut de gamme sur lesquels elle dispose de meilleurs atouts concurrentiels.

Par ailleurs, grâce à sa recherche de pointe sur l’hybridation naturelle, eRcane, seul centre européen classé parmi les premiers centres de recherche mondiaux sur la canne, dispose d’un important catalogue de variétés résistantes aux maladies, toujours plus productives, et adaptées aux diverses micro régions pédoclimatiques réunionnaises.

Cela permet à la recherche de répondre aux besoins des différents bassins canniers de La Réunion, mais aussi des différentes régions cannières du monde, et donc de s’exporter à l’international.

La concrétisation du potentiel productif des nouvelles variétés s’appuiera, entre autres, sur une extension des périmètres irrigués et mécanisés.

Enfin, comme toute culture, la canne a besoin de disposer de molécules phytosanitaires adaptées.

Il est donc essentiel de maintenir la recherche sur les molécules dites à « usage mineur » sur le territoire de l’Union européenne.

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Forte de son positionnement à la pointe de l’innovation, la recherche réunionnaise doit pouvoir accentuer ses partenariats.

Des échanges avec des autres sucriers de la zone (en sollicitant par exemple un couplage FED/FEDER) et des DOM doivent être favorisés afin de conforter la filière Canne-Sucre réunionnaise comme une filière à la pointe de l’innovation et résolument ancrée dans la stratégie de "croissance intelligente, durable et inclusive" de l’Europe.

La recherche du génome de la canne dans laquelle la filière s’est engagée apportera un avantage compétitif certain au territoire et à l’Europe et permettra d’optimiser le processus de sélection variétale naturelle.

De plus, l’engagement d’eRcane dans la valorisation, notamment non-alimentaire, des coproduits issus du process sucrier a ouvert de nouvelles perspectives pour les années futures.

Ces recherches laissent envisager, en complémentarité du sucre et des autres produits existants, des débouchés potentiels en termes de bioplastiques, cosmétiques ou médicaments.

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By Carreno Mario

Pour ces quelques raisons, qui ne sont pas exhaustives, il est indispensable de poursuivre le soutien à un modèle agricole réunionnais qui, malgré les efforts d’innovation et de modernisation, reste encore fragile du fait même de constats objectifs reconnus d’ailleurs par l’Etat et l’Europe, au travers du concept d’ultra périphéricité et du cadre spécifique au volet agricole, le POSEI.

Pour conclure, je voudrais préciser que le député Philippe Gosselin, rapporteur au nom de la délégation aux outre-mer sur l’organisation commune du marché du sucre, a affirmé que "dans l’immédiat, il paraît indispensable de recourir à une aide gouvernementale" pour préserver la filière Canne-Sucre d’un risque fatal à l’horizon 2017.

La démarche unanime pour parvenir à convaincre l’Etat de ne pas avoir dans ce domaine la logique comptable qui l’a inspirée pour la réduction des déficits publics, passe par des déclarations convergentes, tout en respectant les divergences qui ne doivent pas occulter l’essentiel : au-delà de la sauvegarde de la filière Canne-Sucre, il s’agit de la préservation d’un modèle social agricole en milieu insulaire contraint.

Encore faut-il ne pas appeler à « l’union sacrée » en fustigeant « l’apathie » voire le « somnambulisme » de celles et ceux qui pourtant apparaissent comme des interlocuteurs indispensables pour pousser le gouvernement à agir vite... mais bien.

Comme il s’agit de ne pas oublier qu’il y a quelques années, ce sont parfois les premiers concernés, c’est-à-dire les acteurs de la filière, qui reprochaient à ceux qui alertaient sur l’échéance à venir avec l’OCM Sucre, de développer une "psychose" qui n’avait pas, selon eux, lieu d’être.

Aujourd’hui, cette échéance se précise, des propositions existent. L’état, par l’intermédiaire de ses représentants, Président de la République et Gouvernement, doivent rassurer le monde économique réunionnais, au-delà des acteurs agricoles.

Notre modèle réunionnais du « vivre ensemble » le mérite.

Pierre Vergès
Vice-président du Département délégué à l’agriculture

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