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Hommage

Piaf, Cocteau : nos vies à tous sont des romans

22 décembre 2015
Izabel
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Ta petite sautillante venait de naître, quand sont morts, à quelques heures d’intervalle, la chanteuse et le poète. Tu sortais, tôt le matin, du métro de Maison-Alfort quand tu as lu les gros titres. Edith Piaf était morte et Jean Cocteau aussi.

Étrangement calme et serein

Un poète se tient assis

À sa table toute une nuit

Griffant de lugubres quatrains


 
On murmure qu’il se repaît

L’esprit des pétales fanés

D’une rose rouge qui pend

Son pied dans un verre de sang

...

Au dos de cette carte postale d’Edith Piaf... : "Ce 4 mai 1955, A ma petite Cizou, les bons baisers de Marraine".

Ta petite sautillante venait de naître, quand sont morts, à quelques heures d’intervalle, la chanteuse et le poète. Tu sortais, tôt le matin, du métro de Maison-Alfort quand tu as lu les gros titres. Edith Piaf était morte et Jean Cocteau aussi.

« La goualante du pauvre Jean » se chantait en direct sur ce trottoir de banlieue, sous la pluie fine d’automne. La fille des rues et le Dandy du tout Paris se trouvaient ensemble aux portes de l’au-delà. La « môme » avait devancé de peu le poète. Elle le 10 et lui le 11 octobre 1963. Certes, ils n’avaient pas le même âge. Cocteau avait 74 ans quand il est mort. Edith n’avait que 47 ans.

En ce matin du 11 octobre 1963, tu rencontres la tristesse. Tu apprends qu’on peut souffrir aussi de perdre des êtres qu’on n’a jamais croisés dans la vie de tous les jours. Mais qu’on connait. Et qu’on aime.

Le destin de ces deux-là est intimement mêlé. Bien que n’étant pas du même monde, ils se sont croisés, connus et reconnus. Par des chemins différents, les portes de Paris s’étaient ouvertes devant eux.

« Oui, Messieurs, je ressemble pas mal à ces équilibristes en haut d’une pile de chaises. Rien ne manque à la ressemblance avec cet exercice périlleux et même pas le roulement de tambour qui l’accompagne ». C’est ainsi que, le 20 octobre 1955, Jean Cocteau s’exprime devant ses collègues de l’Académie Française. Et il ajoute ce qui prend un relief étonnant pour qui a vécu les soupçons de la guerre et de l’après-guerre : « Qui donc avez-vous laissé s’asseoir à votre table ? Un homme sans cadre, sans papiers, sans halte. C’est-à-dire qu’à un apatride vous procurez des papiers d’identité, à un vagabond une halte, à un fantôme un contour, à un inculte le paravent du dictionnaire, un fauteuil à une fatigue, à une main que tout désarme, une épée ». Et plus loin, dans ce même discours, cette phrase étonnante qui dit bien ce qu’était le personnage, provocateur en diable : « Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi ».

Jean Cocteau

Curieux personnage amoureux tout à la fois de la littérature, de la poésie, de la peinture, du théâtre et de la musique. Et du cinéma. Et de la danse. Génial touche-à tout, il peignait, il dessinait, il faisait des tours de magie, il maîtrisait l’art de la céramique, il écrivait romans, poèmes, pièces de théâtre. Il fut touché par la grâce de Jean Marais. Il fut touché aussi par la chanson des rues et par celle qui la personnifiait à merveille, la femme à la voix qu’aucun adjectif ne pourra jamais qualifier, Edith Piaf, alias « La Môme ». Il la fit jouer au théâtre dans une pièce créée pour elle, et qui fut un énorme succès, une pièce qui naissait en même temps que toi, en 1940, et que donc tu n’aurais aucune chance de voir.

D’ailleurs, que sais-tu de Cocteau, sinon ce que tu veux bien retenir de cet être génial et multiforme. Tu aimes à savoir qu’il s’était engagé, aux côtés de Louis Lecoin, dans la défense du droit à l’objection de conscience, avec également André Breton, Albert Camus, Jean Giono et l’Abbé Pierre.

Jean Cocteau, par Amedeo Modigliani, 1916

Quelle revanche à tes yeux pour celui qu’on avait traité de collabo, sous prétexte sans doute qu’il n’était pas un va-t-en-guerre, comme il était de bon ton de l’être à l’époque et qui comparut à la libération devant « Le comité national des écrivains » sous l’accusation de collaboration. Il fut acquitté.

Le 11 octobre 1963, dans sa maison de Milly-la-Forêt, il apprend la mort de celle qu’il aimait beaucoup, Edith Piaf. Il se met à suffoquer et meurt quelques heures plus tard d’une crise cardiaque. Mais il était déjà très malade. Il avait 74 ans. Enterré dans la Chapelle Ste Blaise des Simples à Milly-la-Forêt, il nous dit : « Je reste avec vous », selon les mots de son épitaphe.

... 


Dans un verre de vin rouge sang

Chante une rose nue qui danse

Un poète étrange se penche

Et tombe sur son couteau blanc


Il est rouge rouge de sang

Le cœur du poète imprudent...
 
Alain Ferral ( 1942/2013)

Le cœur du poète imprudent... Imprudente, elle le fut aussi, la chanteuse durant sa courte vie, imprudente et passionnée, imprudente et brûlant la chandelle par les deux bouts, fidèle à ses chansons, ne regrettant rien, appelant à son secours un Dieu auquel elle croyait sans réserve, aimant passionnément ses amants de la St-Jean, heureuse éternellement de ses belles histoires d’amour, sans cesse en quête du beau légionnaire qui sentirait le sable chaud, voulant à tout prix voir la vie en rose…

Elle fut heureuse, peut-être sur scène, sous les feux qui saupoudraient sa pauvre robe noire, ses chaussures tordues, son petit crucifix doré et ses mains implorantes. Elle fut heureuse de pousser sa goualante et de nous rendre heureux. Car nous étions heureux. Oui, nous étions séduits, sous le charme, emportés par la magie, dévorés par le frisson, elle nous faisait rendre les armes.

Jean Cocteau, Edith Piaf

Tu ne la vis qu’une fois sur scène, une fois, car ce fut son ultime tournée après ton arrivée à Paris. Ta mère était à tes côtés. Piaf était son idole…Etre à l’Olympia, avec ta mère, et ton amoureux, pour voir Piaf, et pouvoir aujourd’hui évoquer ce moment, lui redonner des couleurs, du relief, de la chair. Revivre cet instant. 1961, juin 1961. Ce fut donc son dernier concert. Ce soir-là, Elle avait vainement essayé de chanter « Mon vieux Lucien », au même endroit à chaque fois, sa mémoire flanchait.

Quelle chance que t’as d’avoir, Lucien, 

Un vieux copain comme moi
Moi, tu m’connais, j’aime rigoler

Et m’amuser, pas vrai ?

Alors ce soir histoire de rire

Et tu peux me croire sans réfléchir,

Comme ça pour voir et sans prévenir

J’ai dit aux copains : On va chez Lucien…

La mémoire flanchait, elle n’avait pourtant même pas 45 ans. C’était presque la fin. Mais elle voulait nous montrer son dernier légionnaire, son tout nouveau et jeune compagnon, Théo, qui chantait avec elle, comme l’avaient fait autrefois « Les compagnons de la Chanson », Jacques Pills, Montand, Aznavour, Bécaud, Eddie Constantine, Moustaki, et j’en oublie.

Elle voulait nous présenter le jeune Grec qui l’accompagnerait sur la dernière ligne droite de sa courte vie. Son amoureux. Ensemble ils étaient là sur la scène, lui qui aurait pu être son fils, qui chantait avec sa voix à elle, dans une sorte de mimétisme, qui la soutenait de ses mains, qui la couvait du regard. Subjugué comme nous autres. « À quoi ça sert l’amour », pas une grande chanson… mais si ! Une grande chanson, comme tout ce qui sortait de ces cordes vocales, de cette caverne de résonance, de cette voix des rues poussée loin par la passion, de cette pauvre carcasse.

Théo et Edith

Tu les revois tous les deux, lui blotti contre elle, abritant sa longue stature sous son mètre quarante-sept, partageant le même micro, elle menant encore le jeu, donnant le tempo.

Lui, tu le rencontreras, quelques temps après, dans les couloirs de la Maison de la radio, traînant sa mélancolie sous une casquette à carreaux, veuf à jamais d’elle et de la chanson. Il mourra peu après dans un accident de la route.

Nos vies à tous sont des romans. Mais la vie de Piaf représente la quintessence du romanesque.

Tu parlais d’imprudence. Alcool et drogue vont miner définitivement cette vie de travail et de passion. Elle avait ça en commun avec le poète, lui aussi aimait les paradis artificiels.

Tu parlais de romanesque. Sa naissance légendaire en atteste qui veut qu’elle soit née, sous un lampadaire, rue de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris. Une plaque très racoleuse est même apposée sur le mur du numéro 72 de la rue de Belleville. « Sur les marches de cette maison naquit le 19 décembre 1915 dans le plus grand dénuement EDITH PIAF dont la voix, plus tard, devait bouleverser le monde ».

Piaf par Cocteau

En réalité, Edith Piaf naquit sans doute à l’hôpital Tenon, porte de Bagnolet, comme l’indique le certificat de naissance daté du 19 décembre 1915, il y a donc 100 ans ce mois-ci. Et il est vrai que sa voix continue de bouleverser le monde. Que sa voix continue de TE bouleverser.

Pourquoi encore parler d’elle, la goualeuse, l’éternelle amoureuse ? Parce que nous avons un besoin incommensurable de chanter la romance de nos vies et qu’elle, elle était née pour ça. Pour chanter.

« La jarre reste close. Le pêcheur reste pauvre. Le génie reste captif. Nul ne s’en doute, mais le génie est là ». Le génie était là, dans la chanteuse et le poète. Il nous illumine encore aujourd’hui. Comme dans les symphonies qui n’en finissent pas, il n’est pas d’accord final. Pas d’accord final.

Izabel

Jean Marais, Nathalie Valentine Legros, Gora Patel. Photo : Jean-Claude Legros

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