Categories

7 au hasard 9 mars 2013 : Vers une nouvelle politique des cadres ? - 4 juin 2014 : Prison J. Dodu : « nous dénonçons un crime culturel » - 1er avril 2013 : Elle renonce à son royaume... par amour - 18 mars 2014 : L’armée américaine pollue les Chagos ! - 17 avril 2016 : Un lac secret dans les hauts de La Réunion - 5 juin 2015 : Du tangage à Stella Matutina - 11 avril 2014 : Nouvelle route du Littoral : la solution LOD ! - 15 septembre 2013 : Allende, nous continuons à t’entendre ! - 10 septembre 2013 : « Beauty Queen Mauritius » : c’est « soft » mais ça coince - 20 septembre 2013 : Vollard raconte Lépervanche... et réciproquement -

Accueil > Domin lé dan nout dé min > 7 écrit ici > Paula M-Becker savait qu’elle ne vivrait pas longtemps

Artiste-peintre

Paula M-Becker savait qu’elle ne vivrait pas longtemps

21 novembre 2016
Izabel
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Paula Modersohn-Becker, peintre allemande, est morte à 31 ans des suites de son accouchement, le 21 novembre 1907. Première artiste à se représenter enceinte et nue sous forme d’autoportrait, elle est aussi la première femme artiste à laquelle est dédié un musée (Brême, Allemagne). Ses œuvres ont été cachées ou détruites par les nazis qui les jugeaient « dégénérées »... Voici l’étrange histoire de celle qui ne peignait pas que des fleurs et a cassé bien des tabous.

JPEG - 34.1 ko
Paula Modersohn-Becker, morte à 31 ans, en 1907.

Elle venait de donner naissance à une petite fille


« Elle ne peignait pas que des fleurs », écrit Marie Darrieussecq, à propos de cette femme-peintre allemande qui aurait pu rester oubliée.

Et cependant son dernier tableau représente des tournesols et des roses trémières.

Elle est morte à 31 ans, alors qu’elle venait de donner naissance à une petite fille.

Elle ne peignait pas que des fleurs.

JPEG - 34.4 ko
Paula Modersohn-Becker

Paula voulait peindre et c’est tout


Regardons ensemble ce nu à l’enfant. Non, vous ne l’avez jamais vu. Bien sûr, vous allez me dire qu’il vous fait penser à Paul Gauguin, ou à Pablo Picasso, ou encore à Diego Rivera. Mais vous avez tout faux, c’est une jeune allemande qui l’a peint, Paula Modersohn-Becker.

Le nom ne vous dit rien et vous êtes sûrs de ne pas pouvoir le retenir, il est plutôt difficile à mémoriser. Si vous voulez, appelons-la Paula, tout simplement.

« Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères ». Paula voulait peindre et c’est tout. C’était son seul vrai désir. Elle peignait comme elle respirait. Elle peignait pour continuer à respirer.


Un bébé blotti contre son sein


Ce tableau, « mère allongée avec un enfant », savez-vous comment Paula l’a peint ? Elle s’est dévêtue et s’est couchée nue par terre, puis a essayé des poses devant le miroir, jambes repliées, bras étendus devant elle, tête abandonnée sur l’épaule, puis elle a fermé les yeux et a rêvé un bébé blotti contre son sein.

Elle n’avait pas de quoi se payer un modèle, alors elle devait tout faire seule. Elle se peignait nue.

Elle fut la première femme à se peindre nue, en regardant son image dans un miroir.

JPEG - 46.4 ko
Par Paula Modersohn-Becker, Elsbeth, 1902.

Abandon / sérénité / bonheur


Voilà donc cette madone à l’enfant, chairs de plénitude sur le drap blanc, dans un abandon humain et animal à la fois, la tête de l’enfant cachée par le bras reste dans l’intimité du sein maternel autour duquel s’arrondit encore sa bouche.

La mère et l’enfant se sont endormis. Tout est dit : abandon, sérénité, bonheur. Aucun souci de se cacher à la vue, aucun souci de plaire à un œil masculin.

Dans ce petit monde clos, dans cette bulle de tendresse, seuls existent la mère et son enfant.

JPEG - 78.2 ko
Paula Modersohn-Becker, autoportrait au collier, 1906.

Elle expérimentait sans arrêt, sans crainte


« Elle a cassé les tabous, avec ses représentations de mère à l’enfant aux antipodes des tableaux religieux de Madones. Comme elle était inconnue, elle expérimentait sans arrêt, sans crainte. Peut-être qu’un homme n’aurait pas pu montrer une telle intimité », écrit Julia Garimorth à propos de ce tableau.

Paula Modersohn-Becker est morte depuis plus d’un siècle en 1907 et, par bonheur, le Musée d’Art Moderne à Paris lui a rendu hommage en 2016. Paris qu’elle aimait tant, où elle a séjourné par 3 fois.

JPEG - 61.3 ko
Par Paula Modersohn-Becker, Jeune fille nue assise, avec des vases de fleurs, 1906-1907.

Elle qui avait encore tant à peindre


Comme elle aurait adoré voir ça, celle qui n’aura vendu de son vivant que trois tableaux que lui ont achetés des amis.

Elle aurait adoré voir ça, ce foisonnement de ses couleurs, offert à nos yeux attentifs, et admiratifs. Enfin !

En mourant, en se sentant partir, elle avait murmuré « Schade ! », dommage.

Elle qui avait peint plus de 500 tableaux que personne n’avait encore vraiment vus, elle qui avait encore tant à peindre, tant de maternités, de bébés, elle qui n’avait pas eu le temps de peindre sa petite Mathilde, elle qui n’avait pas profité de la vie.

JPEG - 38.6 ko
Paula Modersohn-Becker, autoportrait réalisé en 1906, à l’occasion de son sixième anniversaire de mariage.

Quelques mois avant sa mort


Voilà un autre tableau, et c’est encore un nu ; il date de quelques mois avant sa mort. C’est un autoportrait.

Toute l’attention est attirée par le geste protecteur de l’enroulement du bras autour du ventre bombé, la blancheur de la peau et surtout l’intensité du regard.

Ce regard nu qui semble nous prendre à témoin, tandis qu’elle nous offre comme un cadeau son ventre rond soutenu par sa main.

JPEG - 58.1 ko
Par Paula Modersohn-Becker.

Paula n’a pas été heureuse en amour


En ce temps-là, bien plus encore que maintenant, il fallait choisir : avoir mari et enfants, ou mener une carrière, surtout artistique. Elle avait épousé Otto Modersohn, peintre paysagiste très classique, reconnu en Allemagne, qui n’appréciait pas ses voyages à Paris, ne comprenait pas sa peinture avant-gardiste, la critiquait même ouvertement, refusait de lui donner de l’argent pour l’achat de son matériel.

Ce début de XXe siècle tellement machiste ne laissait guère de chances aux femmes.

3 Septembre 1906... « Cher Otto, Je ne veux pas de toi pour mari. Accepte ce fait. Cesse de te torturer. Laisse le passé où il est. Ne prends plus aucune disposition pour que nous nous retrouvions. Je dois encore te demander de l’argent une dernière fois. Je te demande la somme de 500 marks. Je m’en vais à la campagne pour un moment. D’ici-là je compte avoir pris des mesures pour assurer mon entretien… »

JPEG - 32.8 ko
Par Paula Modersohn-Becker, Portrait de jeune fille, 1905.

Elle a existé en vrai


« Elle voulait peindre et c’est tout. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil… Elle n’aimait pas tellement être mariée ».

Elle peignait avec une obstination remarquable

Paula a vécu de 1876 à 1907. Elle a existé en vrai. Et ces gens, sur les tableaux, les enfants, les femmes, les mères, les petites filles, les vieux, qu’elle décrivait dans son journal, ils ont été là aussi, dans cette lande du petit village de Worpswede.

Paula prolonge leur vie sur ses tableaux.

JPEG - 30.5 ko
Paula Modersohn-Becker, autoportrait sur fond vert avec des iris bleus, 1905.

Ma vie est une fête, une fête courte et intense


« Je sens en moi une trame douce, vibrante, un battement d’aile tremblant au repos, retenant son souffle. Quand je serai vraiment capable de peindre, je peindrai ça ».

26 juillet 1900... « Je sais que je ne vivrai pas très longtemps. Mais est-ce si triste ? Une fête est-elle meilleure parce qu’elle est plus longue ? Ma vie est une fête, une fête courte et intense. Et si l’amour me fleurit encore un peu avant de s’envoler, et me fait réaliser trois bonnes peintures dans ma vie, je partirai volontiers, des fleurs aux mains et aux cheveux ».

JPEG - 56.1 ko
Par Paula Modersohn-Becker, Tête d’enfant au voile blanc, 1900.

J’espère devenir Moi de plus en plus


8 mars 1901... « Il est bon de se libérer des situations qui nous prennent de l’air ».

Pâques 1902... « L’expérience m’a enseigné que le mariage ne rend pas plus heureuse. Il ôte l’illusion, autrefois omniprésente dans tout l’espace, qu’il existe une âme sœur. Le sentiment d’incompréhension est doublé, car toute la vie antérieure au mariage avait consisté à trouver un espace de compréhension. J’écris ceci dans mon livre de cuisine, le dimanche de Pâques 1902. Je suis assise dans ma cuisine et je prépare un rôti de veau ».

« Je ne suis plus Modersohn et je ne suis plus Paula Becker non plus.
Je suis
Moi
Et j’espère devenir Moi de plus en plus
 ».

JPEG - 57.7 ko
Par Paula Modersohn-Becker, 1906/07

Mais, comment devenir soi ?


Mais comment devenir soi, quand il faut jour après jour, quémander, faire la quête, à Otto qui gagne bien sa vie, mais aurait voulu tout simplement qu’elle soit à la maison, à ses parents, à son oncle Arthur qui ne refuse rien, à d’autres amis aussi ?

Et Otto qui, un jour semble comprendre sa peinture et qui dit : « Elle étonnera tout le monde (comme moi je l’ai fait)… » Et le lendemain, dénigre ouvertement le travail de sa femme dont il ne peut comprendre la tournure avant-gardiste.

Ce qu’il note dans son journal est significatif : « Un immense sens de la couleur — mais une peinture criarde, peu harmonieuse. Elle admire les tableaux primitifs, ce qui est très mauvais pour elle. Il faudrait qu’elle se concentre sur les peintures artistiques... Les femmes ont beaucoup de mal à créer par elles-mêmes ».


À lire aussi : « Frida Kahlo : « Même dans un cercueil, je ne veux plus jamais rester couchée » ! »


JPEG - 68.8 ko
A gauche, Frida Kahlo la Mexicaine, autoportrait réalisé en 1944, à l’âge de 37 ans. A droite, Paula Modersohn-Becker, autoportrait réalisé en 1906, à l’âge de 30 ans.

À lire aussi : « Amrita Sher-Gil, l’étrange vie de la Frida Kahlo indienne »


Elle s’en fiche, Paula, ou alors seule sa fierté l’empêche de réagir. Elle cherche, elle mélange ses couleurs, elle multiplie les sujets, sans nullement rechercher la « peinture artistique » que lui conseille son mari.

De ses couleurs émergent des regards, des enfants au sein de leur mère, des vieux aux doigts tordus, des couronnes de fleurs, des fillettes nues, des enfants au regard buté, et une femme triomphante au collier d’ambre, elle-même, plus rayonnante que jamais, avec autour du cou ces perles où se cachent des insectes anciens, l’ambre douce au toucher, témoin du passé.

« Je crois que je vis très intensément au présent », note-t-elle dans son journal.


À lire aussi : « L’étrange secret de Frida et d’Amrita »


JPEG - 53.2 ko
A gauche, Paula Modersohn-Becker, autoportrait réalisé en 1906, à 30 ans. A droite, Amrita Sher-Gil l’Indienne, autoportrait réalisé en 1934, à 21 ans.

« Je deviens quelqu’un »


Et dans ses lettres, elle dit et répète : « Je deviens quelqu’un ». Cependant elle n’arrive pas à se séparer d’Otto…

Tout ce qu’elle peut faire se résume à ces quelques mots : « Un seul but occupe mes pensées, consciemment et inconsciemment. Oh, peindre, peindre, peindre ! »

Et Otto n’arrive toujours pas à accepter la peinture de Paula : « Elle déteste le conventionnel et tombe maintenant dans l’erreur de préférer l’anguleux, le laid, le bizarre, le dur. Ses couleurs sont formidables — mais la forme ? L’expression ! Des mains comme des cuillères, des nez comme des épis, des bouches comme des blessures, des visages de crétins… »

Izabel

JPEG - 36.9 ko
Paula Modersohn-Becker, 1906. (Extrait)

Tu allas te placer devant le miroir

Car à cela tu t’entendais : les fruits dans leur plénitude.
Tu les pesais sur des coupes devant toi,
Tu en évaluais le poids par les couleurs.
Et comme des fruits aussi tu regardais les femmes
Et les enfants de même, modelés par une poussée intérieure
Jusqu’aux formes de leur existence.
Et pour finir, toi-même tu te vis comme un fruit,
Tu te dépouillas de tes vêtements, tu allas te placer
Devant le miroir et tu t’y enfonças
Jusqu’à y perdre ton regard…

Reiner Maria Rilke, « Requiem »

« Etre ici est une splendeur », Marie Darrieussecq, Éditions P.O.L. Vie de Paula M. Becker.

JPEG - 59.5 ko
“Jeune fille tenant des fleurs jaune dans un verre”, Paula Modersohn-Becker, 1902.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter