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Édito

Patrons, encore un effort...

20 mai 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Ce qui manque à La Réunion, c’est le jeu collectif. Faut-il blâmer le déclin — pour ne pas dire la chute — d’une société réunionnaise traditionnelle, autrefois marquée par la sobriété, la gravité et le travail, que quelques décennies ont transformée en tube digestif subventionné au cœur de l’océan Indien ? Est-ce la grattelle de la consommation qui fait du Réunionnais contemporain un écorché vif en puissance ? Ou doit-on voir là l’effet de la crise qui, au lieu d’unir ses victimes, provoque le repli de chacun sur le peu qui lui reste encore ?


L’heure, quoi qu’il en soit, est plus que jamais aux dissensions et aux déchirements. En politique, scissions, exclusions et reniements ont, en quelques mois, accouché d’une kyrielle de partis et de mouvements d’assises micro-régionales ou municipales. Même constat côté société civile, où la vie des associations, des clubs sportifs, voire des institutions religieuses, se retrouve de plus en plus souvent dans les rubriques « faits divers » des deux grands quotidiens… Rubriques où l’on retrouve aussi, de manière croissante, les dénouements toujours plus violents et sanglants des querelles familiales. La même mécanique de la désunion est à l’œuvre dans le champ économique. Peu surprenant, dira-t-on, dans une activité où la concurrence est la norme et où l’agressivité est l’une des conditions du succès. Pourtant, les récents conflits sociaux révèlent des contradictions au sein même des secteurs productif et marchand. Ces contradictions affectent la majorité des entrepreneurs issus du véritable secteur productif, celui des PME. Lesquels entrepreneurs, sommes-nous tentés de croire, sont en réalité moins victimes des conflits sociaux entre les travailleurs et les « gros » que de leurs propres postures idéologiques.

Il en va ainsi de la crise portuaire qui, comme l’a noté le commentateur Vincent Boyer, est, au-delà des enjeux sociaux habituels, une mobilisation pour la priorité à l’embauche, menée par les travailleurs les plus aguerris aux conflits sociaux. S’estimant suffisamment formés, les dockers de la SERMAT voudraient désormais occuper les postes à responsabilité dans la manutention des gigantesques chariots-cavaliers qui servent au débarquement des marchandises transitant par le – seul — port de notre île. Lesquels postes sont, pour l’heure, occupés par des « ingénieurs » systématiquement recrutés à l’extérieur au cours des 8 années précédentes… et auxquels le « saut de la mer » sert souvent, dit-on, de justificatif de compétences et d’expertises supérieures.

« Done kréol travay » : il y a bien longtemps que cette revendication n’avait pas été véritablement au cœur d’un conflit social. Mais plus remarquable encore est la réaction patronale : comme piqués au vif, près de 300 dirigeants de PME ont convergé devant la Préfecture. Certes, cette manif’ patronale — qui n’a sans doute pas son égal dans les annales réunionnaises — exigeait avant tout le déblocage des conteneurs stockés dans l’enceinte portuaire. Certes, l’intervention de Yann de Prince, omniprésent dirigeant du MEDEF-Réunion, en campagne pour sa réélection à la tête du mouvement patronal, a été un élément décisif de cette mobilisation. Mais il n’empêche : les petits patrons ont volé au secours des dirigeants qui exercent le monopole de l’industrie portuaire, brassent des millions de bénéfices et s’engraissent grâce aux largesses de la défiscalisation… sans d’ailleurs en jouer le jeu. C’est là l’un des griefs majeurs adressés par les dockers au GIE qui regroupe Bolloré, la SGM et la SOMACOM. En 2005, la Direction du travail avertissait : l’acquisition défiscalisée des chariots-cavaliers ne devait pas porter préjudice aux travailleurs portuaires. 8 années plus tard, le constat s’impose : les cadres ont été recrutés à prix d’or dans l’Hexagone, et en fait de formation des « indigènes », le GIE SERMAT voudrait en licencier la moitié.

Ajoutons à cela les rumeurs de détournements de fonds : l’entretien des chariots aurait coûté près de 12,3 millions en 8 ans, soit plus d’une fois et demie leur prix. On obtient le tableau d’une économie coloniale de comptoir, relookée à ultra-libéralisme puisqu’à la différence des monopoles colbertistes d’autrefois, les maîtres du port d’aujourd’hui envisagent, au final, une fois empoché l’argent public, de délocaliser vers des cieux plus économiquement cléments… On mesure la distance qui sépare ces grands seigneurs quasi-féodaux, des dirigeants de petites entreprises. Passe-droits, afflux d’argent public, ententes et cartels pour les uns ; galères, impôts, paperasses et écrasement par les « gros » pour les autres.

On aurait tort de tenir à La Réunion un discours anticapitaliste qui ne sépare pas le bon grain de l’ivraie — le créateur d’activités du monopole parasitaire. Erreur que ne commettent pas les syndicalistes, qui ont souhaité que les PME appuient leur combat. Et on imagine la force qu’auraient représenté 300 entrepreneurs demandant à la SERMAT d’embaucher des cadres réunionnais… Car c’est là, en réalité que se trouve leur intérêt véritable : créer des emplois à La Réunion, créer les conditions de la réussite, de la croissance et du redémarrage de la consommation, à l’heure où notre pays dispose de surcroît d’atouts indéniables dans les technologies vertes. Avec près de 40% de chômage dans le pays, c’est la seule démarche qui vaille. L’heure n’est pas aux utopies mais à l’urgence de la reconstruction économique. L’Etat, bien entendu, serait mieux inspiré de financer les PME que de nourrir la pieuvre monopoliste qui enserre le pays. Mais le petit patronat devrait penser à s’aider lui-même. Il n’aurait à y perdre que la corde que les monopoles vont, tôt ou tard, lui passer autour du collet. Cet élan se heurtera, bien sûr, à des obstacles : les monopoles sont omniprésents et tiennent leur petit monde d’une main de fer, comme l’a montré le conflit de Carrefour, au cours duquel personne n’a osé critiquer le très très gros patron Hayot, dont on n’a d’ailleurs que fort peu prononcé le nom. Mais il y a aussi à dépasser des barrières psychologiques issues d’une certaine culture d’entreprise qui, il faut bien le dire, a parfois des allures de mentalité d’assisté.

Alors, patrons, encore un effort pour comprendre où sont vos intérêts. Encore un effort pour cesser de courber la tête et voir que ce qui bloque l’économie n’est pas le mouvement social ; qu’une main d’œuvre bien rémunérée, qualifiée et bien considérée, est seule gage de la recréation d’un tissu économique sain, viable, de petites et moyennes entreprises mises à la dimension de l’homme réunionnais. Encore un effort pour être Réunionnais.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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