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Volcan

Papa Djomba et Maman Djomba, démons oubliés de La Fournaise

13 septembre 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Un carré d’enfer dans une île édénique : c’est ainsi qu’un chroniqueur décrit notre volcan au début des années 1840.

"Armagedon 4", de Richard W Linford.

Eugène Aubert, auteur du chapitre consacré au « Créole de l’île Bourbon » qui figure dans le tome huitième de l’imposante « Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle » — sous-titrée « Les Français peints par eux-mêmes » — perçoit tout l’intérêt que représente La Réunion au sein du dispositif impérial français.

« Quoique séparée aujourd’hui de sa soeur jumelle [NDLR : il s’agit de l’île Maurice, cédée au Royaume-uni à l’issue des guerres napoléoniennes], quoique d’une étendue médiocre et ne renfermant guère plus de cent mille habitants, l’île Bourbon est l’une de nos plus importantes colonies », écrit Eugène Aubert.

Il poursuit : « Pied-à-terre de la France dans l’Océan Indien, où nous avons tant perdu, située sur la route de Madagascar, où il est de notre intérêt d’avoir un jour des possessions, cette île nous offre d’abondantes ressources par la beauté sans rivale de son climat, par l’inépuisable fertilité de son sol ».

L’enclos et le piton Bory (cratère éteint). Lithographie d’Antoine Roussin, d’après une photographie. 1885.

Emphatique, l’auteur attribue généreusement à notre Piton des Neiges des dimensions himalayennes : sous sa plume, le toit de notre île passe de 3069 mètres (nos écoliers apprennent aujourd’hui, pour plus de facilité paraît-il, qu’il mesure 3070 mètres) à… 5050 mètres.

Du Piton de la Fournaise, l’auteur brosse un tableau apocalyptique  ; le Moloch « vomit incessamment des laves, qui, couvrant les campagnes voisines dans une étendue de trois lieues, ont fait de cette partie de l’île un affreux désert, appelé à juste titre le Grand-Brûlé ».

Ce volcan, écrit Aubert, « n’a rien de commun avec nos [sic] pacifiques Vésuves. (….) Le Piton de la Fournaise, presque toujours en activité, ou passant subitement d’un repos apparent aux plus horribles tourmentes, déjoue toutes les prévisions, comble les vallées, aplanit les collines et entoure ses vastes domaines d’une brûlante et infranchissable barrière. Rarement un voyageur ose s’en approcher ».

Eruption du volcan de l’île Bourbon, aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont (1812).

Sans doute les Noirs marrons, dont la présence dans le volcan avait été signalée par Bory de Saint-Vincent un demi-siècle plus tôt (voir notre article), ont déserté les lieux. Ou peut-être Aubert, moins averti, ne décèle-t-il pas leurs traces furtives…

À l’instar des habitants et des esclaves qui avaient accompagné le célèbre botaniste, les Bourbonnais que décrit Aubert se représentent un volcan peuplé d’esprits : « quand un explorateur enhardi par la curiosité veut visiter ces paysages désolés, il prend à Saint-Denis la diligence de Sainte-Rose, parcourt, en contournant l’île, les délicieux quartiers de Saint-Benoît, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne ; puis, accompagné d’un mulet rétif et d’un Noir tout tremblant, il entre audacieusement dans le Grand-Brûlé ».

Excursion au volcan. Lithographie d’Antoine Roussin.

« Dès lors, plus de végétation, plus de verdure ; des scories anguleuses craquent sous les pas du voyageur et hachent ses chaussures ; d’impénétrables crevasses lui barrent le passage ; des voix souterraines retentissent sous ses pieds ; une épaisse atmosphère l’environne, au milieu de laquelle le Noir croit apercevoir Papa Djomba et Maman Djomba, terrible couple de démons. À mesure que le voyageur avance, les précipices se multiplient, les vapeurs s’épaississent ; et après un jour d’inutiles fatigues, il se décide à revenir dans la plaine, les pieds en sang, la tête brûlante, contraint de dire, s’il est consciencieux : “je n’ai pas pu voir le cratère” ».

À l’époque de Bory, le volcan était le territoire d’un ordre politique renversé où les diables noirs commandaient aux damnés blancs ; à l’orée de l’Abolition — Aubert écrit en 1842 — il n’est plus que la demeure d’une paire de diables, qui dissimulent toujours aux yeux des curieux les mystères de leurs domaines.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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