Categories

7 au hasard 20 février 2014 : Ne mourez pas pour des patrons - 17 avril 2014 : Perle manifeste à Londres contre Rio Tinto - 13 janvier 2016 : Guidi-Guidi en deuil : Roger Clency est mort - 9 mars 2014 : « Lait sacré » au suc ensorcelant - 20 février : Sous la pluie ruisselante de tôles... - 18 mars 2014 : L’armée américaine pollue les Chagos ! - 19 septembre 2014 : La guerre Cilaos, pareil inn guerre de cent-an - 16 décembre 2015 : Mi domann mon somin galizé partou - 13 juin 2014 : Orwell, Hemingway, Law… des djihadistes ? - 24 avril 2015 : Granmerkal dann zétoil... Akoz pa ? -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Oté maloya : au commencement était le séga... (2)

Oté Maloya (2)

Oté maloya : au commencement était le séga... (2)

29 mai 2017
7 Lames la Mer
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

À l’occasion de la sortie le 16 juin 2017 de la compilation « Oté Maloya », plongez jusqu’aux sources de la musique réunionnaise avec « 7 Lames la Mer ». À suivre...

« La Basse Tropicale » : DJ KonsöLe (Antoine Tichon) et DJ Natty Hô (Dinh Nguyen).

19 « maloyas fusion » exhumés par les deux DJ de « La Basse Tropicale » (île de La Réunion) : DJ KonsöLe (Antoine Tichon) et DJ Natty Hô (Dinh Nguyen). 19 perles de la discographie réunionnaise sur la période 1975-1986. Édité par le label londonien « Strut Records », l’album « Oté Maloya » fait suite à « Soul Sok Séga » sorti en 2016 et consacré au séga mauricien des années 1973-1979. « Oté Maloya » scelle un partenariat entre « Strut Records », « La Basse Tropicale » et « 7 Lames la Mer ».

"Oté Maloya", disponible en CD, 2LP et en téléchargement sur les sites spécialisés habituels.
Sortie : le 16 juin 2017.

« Oté Maloya », les 19 titres de l’album


La rosée si feuilles songes, Caméléons • Maloya ton tisane, Michou • Moin la pas fait tout seul, Jean-Claude Viadère • Défoule 3e âge, Daniel Sandié • P’tit femme mon gâté, Cormoran Group • Séga le sport, Marie Hélèn et ses Créol’s • Tantine Zaza, Françoise Guimbert • Toé même maloya, Vivi (Yvonne Avice) • Commandeur, Pierrot Vidot • Mele-mele pas toué p’tit Pierre, Hervé (Imare) • Réveile créole, Groupe Dago • Sé pi Bodié, Ti Fock • C’est la même cadence, Gaby (Laï Kun) et les Soul Men • Mi bord à toué, Vivi (Yvonne Avice) • Serre serre pas, Gilberte (Rougemont) • Soul pied d’camélias, Maxime Lahope • Oh maloya, Gaby (Laï Kun) et les Soul Men • Mi donne à toué grand cœur, Hervé (Imare) • Oté maloya, Carrousel


Île de La Réunion, scène de danse. 1840-1848. Peinture d’Émile Grimaud (Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie).

Aux sources de la musique réunionnaise : le « séga originel », chants/musiques/danses des esclaves


Esclaves à l’île Bourbon (île de La Réunion), Malgaches et Africains perpétuent dans leur exil certains rites et croyances de leurs cultures originelles.

Chants, musiques et danses rythment ainsi les cérémonies d’hommage aux ancêtres, pratiquées dans l’espace des plantations sucrières à la nuit tombée, évoquées à travers une grille de lecture européenne par des voyageurs ou des colons sous différentes appellations : « bal des Noirs » (Victorine Monniot, 1835-1845), « bal des esclaves » (Charles-Hubert Lavollée, 1843), « shéga ou danse des nègres » (Journal des Artistes, 1847), « danses des nations » (Pierre Amable de Sigoyer, 1848-1861), « danse des Cafres » (Antoine Roussin, 1882), etc.

Antoine Roussin. Victorine Monniot.

Rituel de médiation entre vivants, ancêtres et divinités


Il s’agit en fait du « service kabaré » ou « service malgache », rituel de médiation entre vivants, morts (ancêtres) et divinités, présent depuis les origines du peuplement de l’île de La Réunion (17ème siècle) et toujours vivace aujourd’hui.

Les esclaves y jouaient de la musique avec des instruments traditionnels (rouleur, piqueur, cayambe ou kavia, bobre, etc.) dominés par le battement du rouleur, gros tambour (tonneau en bois de taille variable sur lequel est tendue une peau de bœuf ou de cabri) frappé à deux mains selon un rythme ternaire et que chevauche le musicien.

Joueurs de bobre, photographiés par Constant Azéma (1828-1867).

Un cercle autour des musiciens et des danseurs


Les chants omniprésents sont structurés comme un dialogue entre un soliste et le chœur de l’assemblée qui forme un cercle autour des musiciens et des danseurs.

Des animaux sont sacrifiés et des offrandes aux ancêtres (plats cuisinés, boissons, fruits, tabac, fleurs, etc.) sont disposées sur un autel orné de représentations des défunts (portraits, photographies).

Quelques gouttes d’alcool — souvent clandestin — sont versées sur la terre battue que dament les pieds nus des danseurs pris de vertige jusqu’à la transe/possession, dans la touffeur de la résine brûlée. Le petit matin disperse les ombres.

Extrait de “Le shéga, danse des Noirs”, 1847, lithographie d’Adolphe d’Hastrel.

« Aux seules heures qui n’appartiennent pas à l’esclavage »


Interdit en 1819 par le gouverneur Pierre Bernard Milius (ordonnance du 18 mai 1819), le rituel occulte du « bal des Noirs » fut cependant toléré — par le même Milius — et considéré avec paternalisme par les propriétaires d’esclaves qui fournissaient parfois même viande et vin.

Cette « concession » accordée aux esclaves constituait surtout un moyen abouti de contrôle social, fonctionnant tant comme une soupape de sûreté et une déclinaison de la politique du ventre que comme un moment de mise en scène de la bienveillance des propriétaires, mise en scène qui participera à la légende toujours prégnante de « l’esclavage doux ».

« C’était l’orgie de la liberté, aux seules heures qui n’appartiennent pas à l’esclavage », raconte Charles-Hubert Lavollée en 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage dans l’île.


« On aurait dit des démons ! »


Alors qu’il vient de quitter les « diamants, gants blancs et fraîches toilettes » du bal du gouverneur, le « touriste » Lavollée se promène dans la nuit tropicale et se retrouve bientôt face à « une foule compacte de nègres et négresses se livrant à toutes les excentricités du bamboula » (terme désignant un tambour puis englobant péjorativement danses et musiques des esclaves africains).

Son récit rejoint de nombreuses descriptions coloniales de danses des esclaves et témoigne de la confusion qui le saisit, entre attraction et répulsion, sur fond de racisme.

La jeune Victorine Monniot séjourne dans l’île entre 1835 et 1845 et rapporte la peur que lui inspire le bal des Noirs : « Dans l’après-midi du jour de l’an, les Noirs ont organisé un bal. Ah ! Ma chère Berthe, tu aurais eu une fameuse peur, si tu avais vu ce spectacle-là ! On aurait dit des démons ! (…) Des fenêtres de la salle à manger, nous apercevions cette grosse masse noire, qui s’agitait, qui sautait, qui courait ! Et nous entendions des cris qui ressemblaient à des hurlements ».

"Danse des cafres", Antoine Roussin, 1882.

« Rondes de sorciers »


En 1863, Paul de Monforand, membre de la société des sciences et arts de La Réunion, décrit un « séga traditionnel » auquel il assiste en pleine nuit, lui aussi par hasard : « symphonie sauvage », « concert infernal », « rondes de sorciers », « sabbat d’Afrique »…

Il qualifie les danseurs de « démons presque nus » et la danse de « contorsions bizarres », « mouvements lascifs »… mais reconnaît néanmoins l’originalité de la scène.

En 1896, Henry de Kock, dans son « Histoire des courtisanes célèbres », évoque les « danses nationales [des Malgaches, « Mozambiques » et Cafres] au son du bobre, de la cayambe et du tamtam, instruments de leurs pays ».

Ysabeau, l’Indienne

« Des airs de danses sans aucun rapport avec le programme »


Son héroïne, Ysabeau l’Indienne, se plaint : « Un des Malgaches voulut me forcer de me mêler au séga, infernal quadrille africain, où les balancés et les chassés-croisés se succèdent jusqu’à ce que danseurs et danseuses ne puissent plus se tenir sur leurs jambes ».

En 1930, le peintre et voyageur au long cours, Marcel Mouillot, évoque à plusieurs reprises le « segha ». Son récit montre le caractère protéiforme de la musique réunionnaise : au cœur d’une pauvre pension de famille du Butor, on agite des cailloux au fond d’une marmite pour « faire cayambe », instrument d’origine africaine typique du « séga originel/maloya » ; au cinéma, pendant la projection, « des banjos, des guitares [instruments d’origine européenne] jouent des airs de danses sans aucun rapport avec le programme, ce qui permet au spectateur d’aller « rouler Segha » dans le couloir, lorsque la chaleur devient intolérable dans la salle ».

Au cœur d’une pauvre pension de famille du Butor, on agite des cailloux au fond d’une marmite pour « faire cayambe ».

« Des cassements de reins lascifs »


En 1931, dans l’ouvrage « L’île enchantée, La Réunion », les écrivains Marius et Ary Leblond ne cachent pas leur morgue : « dans des danses mozambiques de plantureuses cafrines se saoulent de grosse musique qui rythme des cassements de reins lascifs ».

En 1938, dans l’hebdomadaire littéraire « Marianne », le compte-rendu d’un spectacle donné au Théâtre des Tropiques à Paris témoigne de la domination de l’esprit colonial : « La Réunion nous rend, par trois mélodieuses chansons, par son quadrille Bourbon et la séga maloya, tout le charme créole marqué de la profonde influence de la France du 18ème siècle ».

« La séga maloya » — séga et maloya sont des mots masculins — est évoquée dans de nombreux journaux coloniaux de l’époque. La même année, il arrive que Radio-Paris programme en soirée un « Shéga de l’île Bourbon », entre une chanson sud-américaine et une berceuse arménienne.

Illustration de Charles Dominique Fouqueray pour la couverture de "L’île enchantée, La Réunion", de Maius et Ary Leblond, 1931.

« Les pieds nus des femmes pilonnaient la terre battue »


En 1961, un basculement sémantique et culturel est en marche : on évoque le « bal cafre », la « danse érotique des travailleurs noirs africains » et une « épileptique musique » (Emilien Albany, 1961, « Le rideau de cannes » N°4, juillet 1963), image proche de la description donnée par l’écrivain brésilien Jorge Amado dans son roman « Bahia de tous les saints » (1938) : « Les pieds nus des femmes pilonnaient la terre battue. Les corps ondulaient suivant le rite. La sueur ruisselait, tous étaient empoignés par la musique et par la danse. La Marie-des-Rois trébucha, tomba sur le sol. Mais elle continuait à danser, écumant de la bouche et du sexe ».

Le service kabaré a résisté au temps, dans le cercle intime des pratiques familiales et de « cour ». « Nous quittons l’arrière-cour esclavage / et nous arrivons en face de la lumière » [1]

À suivre...

7 Lames la Mer
Album « Oté Maloya », extrait du livret
L’intégralité du texte sera disponible avec l’album.


À lire aussi :
« Oté maloya ! 1975/1986 : la fusion prodigieuse »



Pour commander « Oté Maloya » :
L’album sera disponible en CD, 2LP et en téléchargement sur les sites spécialisés habituels.
Sortie : le 16 juin 2017.

Le site de « Strut Records »
La page facebook de « La Basse Tropicale »
La page facebook de « 7 Lames la Mer »

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

Notes

[1Alain Lorraine, extrait de « Pays-Maloya », « Tienbo le rein & beaux visages cafrine sous la lampe »

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter