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Orwell, Hemingway, Law… des djihadistes ?

13 juin 2014
Geoffroy Géraud Legros
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À en croire nombre de commentateurs, l’engagement de « jeunes » français dans le Djihad serait comparable à celui des brigadistes lors de la Guerre d’Espagne. Vous avez dit relativisme ?


Décidément, il fallait écouter, mardi, l’édition du « Téléphone sonne », émission-phare de France-Inter animée par Pierre Weill, consacrée à la « surveillance des djihadistes en France » — une problématique omniprésente sur les ondes et dans la presse depuis l’attentat antisémite perpétré par Mehdi Nemmouche contre le Musée Juif de Bruxelles, à l’orée des élections européennes.

Il fallait l’écouter, car les experts réunis par le journaliste de la chaîne publique donnaient à entendre un son de cloche bien différent de celui qui résonne à nos oreilles depuis le commencement de la crise syrienne.

Ainsi, tant pour Louis Caprioli (ancien patron-adjoint de la DST) que pour les journalistes David Thompson (RFI) et Franck Cognard (France Inter), il n’existe aucun doute sur le fait que la Syrie, où « ont migré les cadres mondiaux d’Al-Qaeda (...) est le cœur du Djihad mondial ».

Une réalité connue d’à-peu-près tout le monde, mais que les médias français ont tout d’abord farouchement niée avant de la minimiser puis, finalement, de la reconnaître du bout des lèvres.

Un rétropédalage effectué, on le sait, sous la double influence du changement de cap du quai d’Orsay — où l’on s’efforce, semble-t-il, et quel que soit le coût en terme de crédibilité qu’occasionne l’exercice, de coller à l’itinéraire dédaléen de la politique étrangère des USA — et des sévices infligés à plusieurs journalistes qui, partis couvrir la guerre du côté des « combattants de la Liberté » se sont retrouvés vendus, pris en otage et parfois torturés.

La nature de l’insurrection syrienne est d’autant moins difficile à cerner que, comme l’a rappelé David Thompson, « la plupart des jeunes partis combattre en Syrie s’affichent sur Facebook, en armes, en train de décapiter des ennemis (…) la question de savoir si un jeune qui revient de Syrie a fait de l’humanitaire ou pas, ne se pose pas vraiment ».

Cela allait sans dire : tant les milliers de documents aussi morbides que narcissiques qui inondent les réseaux sociaux, que les (rares) textes produits par les « Rebelles » — lesquels prévoient, avec des nuances très légères selon qu’ils émanent de l’ISIS [1] ou de Jabat-Al-Nusra, de substituer à la République syrienne un Califat islamique régi par le Pacte (apocryphe) d’Omar, règle sans doute établie au IXe siècle — attestent du projet politique qui domine dans le camp anti-Assad.

Cela allait sans dire, mais cela va tout de même mieux en le disant, après des mois de contre-information imprimée par la diplomatie française, toujours capable d’inspirer une grande partie des médias du pays, dont la promptitude au garde-à-vous, lorsqu’il s’agit de politique extérieure, fait l’étonnement sans cesse renouvelé de nos confrères étrangers.

La palme dans ce registre ne revient pas à un journaliste, mais à l’ancien Ambassadeur français en Syrie, Ignace Leverrier, qui tient sur le site du « Monde » un blog, sans surprise, très « ligne du Quai » consacré aux affaires syriennes.

L’auteur, prolixe et maniant un style très sûr, s’engonce dans une posture qui tend à minimiser l’élément fondamentaliste religieux, dont même les responsables américains les plus interventionnistes ne peuvent plus passer sous silence la prédominance — prédominance rappelée avant-hier par les invités de Pierre Weill.

Le diplomate-blogueur ne craint pas d’opérer un parallèle entre le départ au front des « jeunes » français et ceux qui, partent « combattre Bachar Al-Assad comme les brigadistes allaient combattre Franco » lors de la Guerre civile Espagnole.

Une comparaison rappelée lors du « Téléphone sonne », et « relativisée » par l’un des intervenants de l’émission : les deux engagements diffèreraient, selon ce dernier, en ce que les djihadistes d’aujourd’hui se « battent entre eux », et « projetteraient des actions armées à leur retour dans leur pays d’origine ».

« Relativisation » au demeurant fort discutable puisque les étrangers présents sur le sol espagnol s’affrontèrent entre factions, et que des agents russes du NKVD menèrent la répression contre le le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) considéré, d’ailleurs à tort, comme « trotskyste ».

De plus, nombre des non-Espagnols, brigadistes ou non, qui combattaient du côté républicain, entendaient bien faire la Révolution une fois de retour chez eux.

Il n’y a, en réalité, rien à « relativiser. ».

L’écrivain George Orwell, qui combattit aux côtés du POUM, Ernest Hemingway, journaliste dans les rangs républicains, l’héroïque Oliver Law, qui fut le premier afro-américain de l’histoire à commander un bataillon, André Malraux, n’avaient rien de « djihadistes ».
Mais si l’on tient absolument au parallèle historique, pourtant particulièrement peu pertinent en l’espèce, il faut dire, alors...

... Que le franquisme, dont la « philosophie » se concentrait dans le mot d’ordre « Viva la Muerte » du général Millàn-Astray, ressemble comme un frère à « l’idéal » des djihadistes : « moi, la mort, je l’aime comme vous aimez la vie » déclarait Mohammed Merah aux policiers de la DCRI.

Que le « Congrès mondial des écrivains en défense de la culture » de 1937, qui a réuni en pleine guerre Ernest Hemingway, Louis Aragon, Octavio Paz, Pablo Neruda, est à l’exact antipode de la sous-culture djihadiste, qui mêle têtes arrachées, exécutions sommaires, lolcats et kikoolol/MDR.

Que de cette guerre et de ses soldats de fortune ne naîtront ni « L’Adieu aux armes », ni l’« Hommage à la Catalogne »...

GGL

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1État islamique en Irak et en Syrie

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