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Patrimoine et environnement à l’île Maurice

Ombres sur Roches Noires et Rivière Noire

2 mai 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Voulez-vous que Maurice ressemble à La Réunion, avec du béton partout ? » se demandent en substance de nombreux Mauriciens, face à la destruction annoncée d’une part conséquente de leur patrimoine naturel. En cause, des projets d’urbanisation qui visent deux sites remarquables de l’île Maurice : à l’ouest, les Salines de Tamarin (Rivière Noire) ; à l’Est, la mangrove de Roches Noires. Des pétitions circulent sur le net pour tenter de sauver ces espaces exceptionnels face à la prolifération du béton amnésique. « Que restera-t-il quand le béton aura tout recouvert ? » A cette question lancée par un internaute sur les réseaux sociaux, un autre internaute répond : « Maurice est en train de perdre son âme »...

Percy Yip Tong : "Un nuage noir s’abat sur les Salines qui bientôt seront recouvertes d’un parking de goudron noir. Mobilisons nous. Sauvons les Salines ! OUI NOU KAPAV !". Source : page facebook "Sauvez NOS SALINES ! / Save OUR SALT PANS ! @ Tamarin"

Pétitions, vidéos, pages facebook, photos, débats, articles de presse, réunions de concertation... Tous les moyens sont mis à contribution pour mobiliser contre les projets qui ciblent deux sites chers aux Mauriciens : les Salines de Tamarins (Rivière Noire) et le sanctuaire naturel de la mangrove de Roches Noires.

« Tamarin sans les Salines, c’est comme... Londres sans Big Ben ou Paris sans la Tour Eiffel, déclare Percy Yip Tong qui habite le secteur et mène le combat pour la sauvegarde de ce patrimoine en tant que porte-parole du comité « SOS Les Salines ». À Rivière Noire, les Salines représentent un symbole fort, c’est l’âme de la région et cet espace est connu internationalement pour sa beauté ».

Créées il y a une soixantaine d’années par la famille « de Ravel », les Salines de Rivière Noire emploient une vingtaine de sauniers, dont une majorité de femmes. Cette activité artisanale a contribué à modeler harmonieusement le paysage et s’est inscrite dans la mémoire collective des Mauriciens comme un patrimoine sentimental et chargé d’histoire. Alors quand un panneau de chantier est apparu sur le site annonçant la construction d’un vaste projet immobilier en lieu et place des Salines, l’émotion a été vive.

70 à 75% des Salines devraient donc disparaître pour laisser la place à un centre commercial (enseigne Winner’s dans une région qui compte déjà deux supermarchés), un parking, des résidences, un village pour personnes âgées, un pôle médical, le tout porté par la société « Mont Calme Ltd » propriétaire des Salines. « La disparition des Salines, ce patrimoine national, doit être très dure aussi pour les propriétaires, vu que c’est leur patrimoine familial », tempère Percy Yip Tong qui a établi un dialogue entre les différentes parties concernées, notamment les contestataires du projet et leurs promoteurs. Et qui déplore par ailleurs l’absence de plan d’aménagement du territoire avec une vision globale pour toute l’île, indispensable pour gérer un développement anarchique à grande vitesse.

Mercredi 29 avril, réunion de concertation organisée par S.O.S. SALINES qui remercie M. de Ravel des "Salines Mont Calme" et M. Merven de "Winners" d’avoir accepté l’invitation au dialogue.

Depuis 2012, la libéralisation de l’importation du sel à Maurice a effectivement entraîné une rude concurrence sur le marché local, obligeant l’entreprise artisanale des Salines à restreindre son personnel et sa production et à diversifier ses activités (tourisme avec la « Route du sel », musée, boutique, etc.). Du sel à bas coût importé notamment d’Égypte (pays membre du COMESA [1], donc exonéré des droits de douane) et de Chine inonde le marché local. « Le sel mauricien disparaît, commente un internaute sur un réseau social. J’enrage de voir sur les étagères des supermarchés ce sel importé ! » Un autre prétend que certains hôtels utilisent une fleur de sel qui viendrait de Camargue. Les commentaires se multiplient et démontrent que c’est un point sensible et constitutif de l’identité mauricienne qui est en péril.

Dans un communiqué, la direction des Salines — Marc de Ravel — s’engage à ce que le site soit préservé dans une proportion de 25 à 30% et précise : « nous produisons également de la Fleur de Sel, produit à forte valeur ajoutée, nommée le caviar du sel, que nous devons exporter uniquement car il nous est interdit de le vendre sur le marché local. Ces facteurs contribuent à faire de l’exploitation de sel à Maurice une pratique coûteuse et notre entreprise ne pouvait plus continuer à opérer en faisant face à des pertes ». Conséquence : face aux difficultés financières liées à la production du sel, la société « Mont Calme Ltd » a décidé de s’engager dans un projet commercial et immobilier, quitte à sacrifier 70 à 75% de ce patrimoine. Et provoquant un mouvement de contestation qui a vite pris de l’ampleur : en moins de 5 jours, la pétition en ligne recueillait plus de 5800 signatures.

Source : "Sauvez NOS SALINES ! / Save OUR SALT PANS ! @ Tamarin"

« Suite à l’ouverture de notre page facebook et à la pétition, la direction du supermarché et les propriétaires des Salines de Tamarin m’ont contacté, explique Percy Yip Tong. Le Ministère de la Culture responsable du Patrimoine National a aussi réagi en prenant contact avec le Conseil de District, responsable des permis de développement. C’est un premier pas important vers une plateforme citoyenne autour de ce projet immobilier incluant toutes les parties prenantes ».

Afin d’établir un dialogue constructif entre les différentes parties, deux réunions ont été organisées par « S.O.S. SALINES » et la mobilisation a permis de faire bouger, sinon les lignes, les administrations concernées. Ainsi aucun permis de construire ne sera délivré par le Conseil de District avant concertation avec la « National Heritage Fund » du Ministère des Arts et de la Culture, le Ministère des Administrations Régionales et « S.O.S Patrimoine en Péril » représentant de « S.O.S. SALINES ». « Un comité restreint a été mis sur pied pour étudier les différentes options, poursuit Percy Yip Tong. Une solution raisonnable ne sera trouvée que par une concertation continue entre les parties prenantes, y compris les Ministères concernés ».

Il n’en demeure pas moins que la mobilisation est plus que jamais à l’ordre du jour d’autant que certains souhaitent que les salines soit préservées à 100%, comme cet internaute qui déclare : « protégeons les salines, aucune construction nouvelle écologique ou pas ! »

« Restons mobilisés », conclut Percy Yip Tong.

Source : page facebook "Roches Noires Eco-marine"

Même combat de l’autre côté de l’île (côte Est) où la région de Roches Noires, une zone naturelle de marécages, de mangroves et de cavernes reliées entre elles par des sources souterraines d’eau douce, forme un écosystème unique à Maurice. Espace fragile qui s’étend jusqu’au barachois de Roches Noires et Trou Diable, ce site exceptionnel sert d’habitat à des oiseaux protégés et abrite plusieurs plantes endémiques en voie de disparition. Le barachois, abandonné depuis plusieurs décennies, a été colonisé par toutes sortes d’espèces de poissons. Poissons d’eau de mer dans le barachois et poissons d’eau douce, un peu plus loin, dans un petit lac.

« Un écosystème à protéger de toute urgence ! Le barachois, les mangroves et Trou Diable devraient être totalement sanctuarisés ». C’est le cri du collectif (citoyen) « NON à l’IRS de Roches Noires » qui ne ménage pas ses efforts pour sauver ce patrimoine naturel, ce coin paradisiaque de l’île Maurice avant qu’il ne devienne paradis perdu. 47 variétés de plantes indigènes dont 15 endémiques, 3 classifiées « sérieusement en danger », 4 « en danger » et 7 « vulnérables »...

C’est pourtant là, sur cet espace sensible et enchanteur, que 358 hectares pourraient bien être sacrifiés au béton et à la spéculation. Car ici, un projet de « smart city » est porté par des promoteurs chinois de « YIHE Group », société basée à Shanghai, connue pour être l’un des leaders de l’immobilier en Chine. Hôtel, zone commerciale et de loisirs, Business Centre, parcours de golf de 18 trous, Club House, service de santé privé, Education Hub et « au moins un millier d’unités résidentielles, dont la moitié consistera en des villas de type IRS [2] »

Photo : page facebook "Non à l’IRS à Roches Noires"

« Quel sera l’impact de la « smart city » de Roches Noires sur la zone humide et le barachois de l’endroit, et sur toute la région côté terre et côté mer ? La fonction écologique (et par extension économique) de cette zone est d’une telle importance que la contestation du projet immobilier annoncé (tout smart qu’il serait) est déjà bien vive, s’insurge le PML [3] ce 27 avril 2015, dans un document envoyé au Premier ministre et à sept ministres au sujet du budget 2015. Des études menées depuis une quinzaine d’années indiquent que la destruction de 70% des wetlands [4] dans la zone côtière du Nord est directement liée aux problèmes d’inondation subséquents dans cette région [5]. Le plan de reforestation et la protection des wetlands rescapés annoncés par le ministère de l’Environnement sont donc absolument essentiels ; mais dans le même temps, la grande demande pour des terres pour la construction d’hôtels, de IRS, de business parks, de centres commerciaux et de morcellements résidentiels constitue une menace sérieuse à la santé et à l’existence même de ces wetlands et autres zones écologiquement sensibles [6] ».

« Smart city » ? Une ville intelligente ! Enfin... Comment a-t-on fait jusqu’à présent pour vivre sans « smart cities » ? L’humour étant une arme efficace, les « Power Pouffes » [7] n’ont pas résisté à la tentation... « On avait déjà des « Smart » à 4 roues petites, fonctionnelles et discrètes. Maintenant on nous promet des « smart cities » en rase campagne, du smart par-ci du smart par-là. Il paraît que même la NHDC (HLM mauricien) s’y mettra. Des cages à poules i-smart ? S’agirait-il d’un truc infaillible pour rendre le moche sexy ? »

Image extraite du film "Roches Noires, île Maurice"

Trêve de plaisanteries, la « smart city » est supposée être énergétiquement autonome avec une gestion intelligente des ressources (énergie renouvelable, eau et déchets recyclés). Par ailleurs, elle permet de pallier le manque de vision et de prévision en terme d’aménagement du territoire. C’est aussi une vitrine technologique basée sur l’automatisation numérique et qui est censée générer de l’activité et de l’emploi.

Après tout, pourquoi pas des « smart cities » à Maurice, le concept étant déjà expérimenté dans bien des villes à travers le monde : Japon, Pays-Bas, Espagne, Inde, France, Égypte, Royaume-Uni, etc.

Mais pour autant, faut-il vraiment sacrifier 358 hectares d’un site naturel comme les marécages de Roches Noires ?

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Roches Noires Ile Maurice from Bernard Cayeux on Vimeo.

Cette vidéo tournée à Roches Noires, île Maurice, a pour objectif de sensibiliser à propos d’un projet immobilier sur une zone humide, hyper-sensible, abritant des espèces endémiques menacées d’extinction (flore).

Soutenez le combat de protection lancé par le collectif "Non à l’IRS à Roches Noires"

Les Salines de Tamarin. Photo postée par Benoit De Coriolis sur la page "Sauvez NOS SALINES ! / Save OUR SALT PANS ! @ Tamarin"


Les projets qui mettent en péril l’intégrité des sites de Roches Noires et de Rivière Noire sont l’objet de bien des commentaires sur les réseaux sociaux, démontrant une belle mobilisation encouragée par des figures charismatiques telles que Percy Yip Tong ou Gada Schaub Condrau. En voici quelques exemples.

  • Si à l’île Maurice nous n’avons plus d’espace vert, de nature, les touristes ne viendront plus. Donc, messieurs les politiciens, réfléchissez à ce que vous allez faire. Peut-être aujourd’hui allez-vous gagner en construisant ce projet mais pensez à l’avenir. Si vous voulez que vos noms fassent partie des personnes qui on détruit l’île, allez-y !
  • Non ! De quel droit pouvons-nous faire cela aux générations futures ? Ceux et celles qui cautionnent cela auront des comptes à leur rendre.
  • Oui au développement mais pas sur une zone comme celle-là qui est tellement riche en biodiversité, un écosystème extraordinaire ! Détruire ces marécages serait une honte, un crime, la meilleure façon de pourrir d’avantage notre Ile ! Si on ne peut VRAIMENT pas faire autrement alors au moins exciser toute la partie Mangrove, bassin Diable, et autre caves/bassins naturels. Il y a sûrement d’autres sites ou l’impact environnemental serait moins dévastateur !
  • Que restera-t-il quand le béton aura tout recouvert ? La ville « Mauritius » est en train de naitre avec ses plages artificielles, ses jardins suspendus au sommet d’immeubles en front de mer, ses mangroves bétonnées, ses terrains de golf structurés... STOP ! Sauvons l’île Maurice !
    Photo : page facbook "Roches Noires Eco-Marine"

  • Ce n’est pas en attirant des milliardaires chinois que la paix sociale sera rétablie. Le développement économique est primordial, mais il sera d’autant plus durable si la motivation principale est le bien-être des Mauriciens. Je vois avec tristesse que nous sommes repartis pour 10 années de profusion de béton tout azimut. Ça devient éreintant, cette société qui ne vit que pour l’argent et la facilité.
  • Tout est affaire de fric ! Fric vite gagné ! Court terme ! « Moi d’abord ». Qu’importent les conséquences, qu’importent ceux qui m’entourent.
  • Quand est-ce que tout cela va s’arrêter ? Le sel mauricien disparaît... J’enrage de voir sur les étagères des supermarchés ce sel importé !
  • Trop de centres commerciaux, trop de panneaux publicitaires gigantesques, trop de constructions anarchiques, sans réel plan d’urbanisme. Maurice est en train de perdre son âme ! Les touristes ne viendront plus, pour se retrouver coincés dans tout ce bétonnage !
  • J’ai passé mon enfance à jouer dans ces salines. Ces salines font partie de notre paysage, de nos souvenirs et de notre identité. Ce serait tout simplement un crime de les voir disparaître. Nous ne sommes pas en guerre contre les proprios mais attendons une réaction du gouvernement pour aider à trouver une solution..
  • Tout comme beaucoup de jeunes Mauriciens, j’ai visité Les Salines pendant les excursions de la primaire. Je ne comprends pas les autorités qui n’ont pas classé ce site comme patrimoine national.
    Photo : page facebook "Non à l’IRS à Roches Noires"

  • Encore des édifices en béton en perspective avec des habitations ou bureaux vides en attente de trouver des locataires... Désolation de voir le patrimoine perdre tous les jours le peu d’espace qui lui reste.
  • Le problème des Salines est que le gouvernement fait sciemment tout pour mettre ces entreprises en déroute : ils importent du sel d’Inde à très bas pris. Du coup, acheter localement devient onéreux. Il faut boycotter le sel importé, si cela n’est pas déjà trop tard.
  • Tamarin sans ses Salines ce n’est plus Tamarin.
  • Que serait l’Histoire sans patrimoine ? Que serait notre Histoire mauricienne sans traces de notre passé ? Je me rappelle encore de mes petits pieds nus d’aventurière traversant les Salines à la rencontre de mes amis. Je me rappelle encore de nos rires partagés avec les belles dames des Salines, de notre cher village de Tamarin, lors de « chasse au trésor » d’anniversaires. Je veux et j’exige que mes enfants puissent jouer à cache-cache en rentrant de la mer, en traversant nos belles Salines ! Mon cœur de Mauricienne a fait une place importante à notre île sœur qu’est La Réunion. Je n’aurais plus de cœur si ce qui se passe à la Réunion atteignait aussi notre île !

La page facebook de « Sauvez NOS SALINES ! / Save OUR SALT PANS ! @ Tamarin »

La page facebook de « Non à l’IRS à Roches Noires »

La page facebook de « Roches Noires éco-marine »

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Common Market for Eastern and Southern Africa : Marché commun de l’Afrique orientale et australe

[2IRS : Integrated Resort Scheme, dispositif permettant à des étrangers de bénéficier du statut de « résidents permanents » à Maurice en faisant l’acquisition de villas de luxe dans des ensembles bénéficiant de tout le confort (piscines, golf, commerces, etc.). « Rich-Man Ghetto » ironisent certains : des ghettos pour riches. « Ces IRS, dont aucun Mauricien ne profitera, serviront à abriter de riches « résidents » étrangers venus blanchir leur argent dans nos banques et noircir leur peau au soleil local », s’émeut un internaute sur un réseau social.

[3PML (Platform Moris Lanvironnman) regroupe des citoyens engagés et les associations suivantes : Action Civique Albion Plage, Eco Sud, Forever Blue, Force Vive de Flic en Flac, Free Art, Friends of the Environment, Institute for Environmental and Legal Studies, Mauritius Marine Conservation Society, MRU 2025, Mission Verte, Plateforme Anti-Pollution, Reef Conservation, SOS Patrimoine en Péril

[4Zones humides

[5Etudes commanditées par le Ministère de l’Environnement en 2002 et 2008

[6Laurance et al. : Drivers of Wetland disturbance and biodiversity impacts on a tropical oceanic island, Elsevier, 2012

[7Page facebook

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