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Patrimoine et architecture

Tu chercheras ailleurs de quoi satisfaire ta curiosité

23 mars 2017
7 Lames la Mer, Izabel
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La case-bois-sous-tôles-rouges est condamnée. À côté, la villa-béton-bloc-blanc gagne du terrain. Autopsie d’un désastre.

« Au secours les années 70 reviennent ! », s’exclame un internaute devant une photo de cette maison, alors en construction. Son commentaire résume bien la situation : béton froid, angles droits, une courbe pour casser les lignes, « élégance » du sobre, volumes et contrastes, rythmes et perspectives...

C’est tellement sobre que cela manque sérieusement de mystère, de ce supplément d’âme et de cette alchimie complexe qui font que l’on se sait ici, à La Réunion. Et ce n’est certes pas cette façade-avatar de case créole, reconstituée à la manière Hollywood, qui nous consolera et nous bouchera les yeux ! Ces simagrées ne font qu’amplifier le malaise...

Quand on n’a pas l’intention — ou pas les moyens — de reconstruire à l’identique [1], on ne fait pas semblant. Une photo de l’ancienne maison plaquée sur le mur d’enceinte serait un hommage moins cavalier que celui qui consiste à réduire le génie réunionnais à une architecture de façade.

De la modeste case « la cour » à la grande demeure coloniale, en passant par les petites boutiques ou les vestiges de l’industrie réunionnaise, on ne peut retenir que les façades pour faire bonne figure. Il y a là un savoir-faire et un savoir-vivre qui s’infiltrent jusque dans les moindres détails, de l’avant à l’arrière, du sol au plafond : dans le ventre.

Izabel a grandi dans un vieux quartier de Saint-Denis. Elle y retourne régulièrement pour retrouver les traces de son enfance. « Seul est vrai ce qui peut être vu, explique-t-elle. Je déambule, je regarde et je n’arrive pas à me détacher de ce qui a bercé ma jeunesse. Ce passé est en train de disparaître, sans que rien ne soit fait pour en conserver les formes et les couleurs. C’est pourtant là, au cœur de cet autrefois pas si lointain, que nous pouvons trouver l’élan pour continuer à aller de l’avant ».

Elle nous livre un récit personnel, émouvant et fantasque, inspiré par deux maisons : « la fière et l’effondrée ».

7 Lames la Mer


On ne voit que moi


On ne voit que moi. Ma blancheur. Mes lignes pures. Ma modernité. On ne voit que moi.

Ils m’ont flanquée — je ne sais pourquoi — de la petite case créole au toit pointu, comme pour rappeler ce que j’étais. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Sinon, je n’aurais pas donné mon accord à cet ajout baroque qui défigure la pureté de mes lignes, ma blancheur de béton, mes fenêtres en acier gris, cette longue fente de lumière qui zèbre ma façade de haut en bas et surtout cette courbe délicate profilant le mur de côté qui rejoint ma partie arrière.

Bientôt ils mettront la dernière main à mon mur d’enceinte, soignant l’arrondi de son faîte. Quelles ferronneries orneront mon portail d’entrée ? Je ne sais pas mais on ne verra rien au travers, rien de ma nouvelle splendeur, rien de ceux qui m’habiteront, rien des plantes qui orneront mon patio couronné de beau bois brut. Le soir, quelques lumières dorées passeront par-dessus le mur... Sérénité du foyer, brillance de festivités, élégance des intérieurs, espace préservé.


On ne voit que moi... et je te vois


On ne voit que moi. D’accord, tout n’est pas terminé, mais tu peux déjà lire mon numéro, bien en vue sur un des piliers du futur portail, et aussi voir par-dessus l’arrondi du mur les plantes vertes déjà en terre.

Pour l’instant, ils ont laissé, pour me préserver des intrus, ce lambeau de tissu crénelé, imprégné de poussière, qui dépare dans le tableau. Mais patience, un beau portail en fer remplacera cette vieille fripe.

Je te vois. Tu tournes et retournes, tu passes et repasses sur le trottoir d’en face, essayant même de pousser la tête à travers mon vilain rideau improvisé. Espèce de curieux ! Je vais te dire : je ne sais même pas encore qui va m’habiter ; ils gardent le secret.


C’est tout près de moi, cette horreur-là !


Ce que je sais c’est qu’il m’est insupportable de demeurer à proximité de l’autre, la disloquée, la fée Carabosse qui jouxte mon flanc gauche. Elle ne peut pas passer inaperçue au milieu de son fouillis arboricole. Ah... tu t’intéresses aussi à elle. Y a rien à voir là : rien qu’un tas de vieilles planches infestées de carias et de tôles rouillées et froissées. C’est tout. Et c’est une honte !

Hier soir, aux rougeurs du couchant, un nuage de bestioles s’est envolé de là-dedans pour venir reluquer ma blancheur et mon odeur de neuf. Ces petites choses ailées qui semblent inoffensives, mais qui perdent leurs ailes à peine tombées par terre et se mettent à se tortiller à la recherche de bon bois pour s’y enfoncer. Il parait même que le béton les intéresse.

Alors tu comprends ma crainte d’attraper cette maladie et de me voir affaiblie, enlaidie, à peine née. C’est tout près de moi, cette horreur-là !


Pourtant, j’existe encore


Oui, c’est moi, la disloquée, l’effondrée. Plus que laide. Moi avec ma face ravagée, mes os tordus. Mon cœur déjà aux chevilles. Pourtant, j’existe encore.

J’existe tellement que l’on s’efforce de me protéger des intrusions avec un cadenas à la grille du barreau.

Je fais peur même aux squatteurs. Je fais peur avec mes verrières éclatées, mes poutres dirigées vers le sol comme un faisceau de piques, mes volets serrés comme des étaux sur des poignets, mes tôles coupantes.


On dirait une peinture abstraite !


Seuls les arbres me protègent encore des bourrasques et de la pluie, écrins d’émeraude sur le rouge sali de mon toit. Ils ont poussé avec grâce, avec élégance, comme pour remercier ceux qui les ont épargnés.

Mes vieux manguiers n’ont même plus à se préoccuper de donner des mangues. Ils se contentent de pousser avec harmonie et de recueillir le pépiement des oiseaux.

Ce sont désormais mes seuls habitants.

Que veux-tu savoir ? Tu tournes en rond autour de mon vieux mur. La blanche d’à côté te racontera que je suis une estropiée. Tu n’arrêtes pas de lorgner mon toit. Tu dis : on dirait une peinture abstraite !


Ils ne me voient pas... je suis invisible


Peut-on imaginer qu’un toit puisse prendre pareille allure, qu’il puisse se tordre, se vriller, se retourner comme pour offrir au ciel l’intimité de ses plafonds ? Que la matière puisse devenir à ce point malléable qu’elle cherche à se fondre dans la nature environnante ? J’essaie de me faire oublier, mais avec un toit pareil, c’est impossible.

J’ai peur d’eux. Ceux qui ont épargné mes arbres mais qui m’ont cadenassée derrière mes murs. Ceux qui ont usé de ruses pour clore les yeux des passants. Arrivés à ma hauteur, ils tournent la tête, ils regardent ailleurs, ils admirent le pied de pamplemousses d’en-face qui ploie sous ses gros fruits. Ils sont soudain fort intéressés par la maison Foucque et son mur d’enceinte orné de la photo d’époque. Ils courent commander un pâté créole à la boulangerie du coin. Ils ne me voient pas. Je suis invisible.

Invisible ? Tu me vois bien là, à l’angle des rues. Et en y regardant de plus près, tu peux même lire mon numéro sur le mur, en haut du pilier qui soutient le barreau.


Fière et blanche comme celle d’à côté


J’ai peur... parce qu’ils ont déjà commandé leurs machines. Les mêmes qui sont venues à côté, qui ont arraché, écrasé et fait place nette, table rase. Celles qui ont pour mission de détruire le passé afin qu’il ne resurgisse jamais.

Il y avait deux maisons à côté. Pas une, mais deux. La blanche porte le numéro 116, moi je suis le 112. Alors où donc est passée la 114 ? Elle était encore habitée, il n’y a pas si longtemps. Sorcellerie que tout cela...

Bientôt, dans quelques mois peut-être, les machines de destruction viendront enlever mon squelette rouillé ; je ne serai plus une princesse en haillons. Fière et blanche comme celle d’à côté, je me dresserai de toute ma morgue, insoucieuse des choses d’autrefois.

Et toi, le photographe qui passe, tu chercheras ailleurs de quoi satisfaire ta curiosité.

Izabel
Écrit à Saint-Denis, le 14 février 2017, (extraits).
Photos : GLM

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
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Notes

[1Comme le préconise en général l’Architecte des Bâtiments de France.

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