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Wilfried N’Sondé : Un océan, deux mers, trois continents

Nsaku ou l’incroyable destin du premier ambassadeur africain au Vatican

27 juin 2019
Expédite Laope-Cerneaux
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A l’occasion de la réouverture de la Médiathèque François Mitterrand, la Ville de Saint-Denis a invité l’écrivain Wilfried N’Sondé auteur de « Un océan, deux mers, trois continents » paru en 2018 chez Actes Sud. Ce livre a reçu le prix Ahmadou Kourouma au Salon du livre de Genève en mars 2018, suivi du prix du Livre France Bleu, du prix des lecteurs L’Express/BFMTV, et du prix spécial du jury du Roman Métis de La Réunion. Il raconte l’incroyable histoire de Nsaku Ne Vunda, des rives du fleuve Kongo jusqu’au Vatican.

Portrait de Nsaku Ne Vunda, visible au Palais du Quirinal à Rome. Peinture d’Agostino Taschi.

Des rives du fleuve Kongo au Vatican


C’est l’histoire vraie de Nsaku Ne Vunda, né vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo et mort au Vatican en 1608.

Orphelin quasiment dès sa naissance, Nsaku est élevé dans la foi catholique de son père adoptif, Africain converti. Cette éducation chrétienne ne fait pas table rase de la spiritualité ancestrale et traditionnelle du pays, que par ailleurs les Portugais ont, du moins à cette époque, le bon sens de ne pas tenter d’éradiquer.

Cette démarche tolérante et bienveillante a favorisé l’acceptation de la nouvelle religion par la majorité des Bakongos, à commencer par leur roi [baptisé Alfonso 1er], qui traite d’égal à égal avec le roi du Portugal, les deux monarques s’appelant mutuellement « mon frère bien-aimé » dans leurs échanges épistolaires.

Wilfried N’Sondé.

Nsaku ordonné prêtre sous le nom de Dom Antonio Manuel


A noter qu’à cette époque et depuis la plus haute Antiquité, la différence de couleur de peau n’implique pas forcément un rapport inégalitaire, ni une condition d’esclave : souvenez-vous d’Hannibal, ou d’Othello ; Spartacus n’était pas noir ; et les pirates barbaresques qui écumaient les mers réduisaient en esclavage les voyageurs blancs du bassin méditerranéen !

Nsaku, qui pratique la religion catholique avec ferveur, est ordonné prêtre sous le nom de Dom Antonio Manuel.

Comme toutes les sociétés humaines depuis toujours, la société Kongo pratiquait alors l’esclavage. Un esclavage bien différent de celui qui a ensuite résulté de la traite transatlantique.

Contrairement à ce qu’on se plaît à répéter, les Africains ne vendaient pas leurs « frères » mais il était de bon ton d’offrir à un dignitaire étranger ou à quelqu’un qu’on veut honorer quelques servantes, il était « normal » d’asservir des prisonniers de guerre de tribus ennemies ou des brigands dans un contexte où il n’y avait pas de prison.


Trafic organisé de chair humaine


Ce système — tout contestable qu’il soit — ne se fondait pas, répétons-le, sur une question de couleur de peau, et n’avait pas d’objectif spécifiquement mercantile.

Mais un jour, ce système a basculé. Pour exploiter les immenses territoires du Nouveau-Monde, les puissances européennes avaient besoin d’une main d’œuvre bien plus abondante que ce que permettait cet esclavage à petite échelle. De là sont arrivés les razzias, les négriers, le trafic organisé de chair humaine.

Le roi du Kongo du moment, baptisé Alvaro II, dépassé par les nouvelles pratiques des sbires de son « frère bien-aimé » et par les dégâts causés au sein de son peuple, décide d’envoyer un ambassadeur au Vatican pour alerter le Pape sur les méfaits de ce nouvel esclavage qui, en plus de heurter son âme de bon catholique, lui fait surtout perdre le monopole de fournir lui-même son homologue portugais en contingents annuels d’esclaves.

Nsaku Ne Vunda.

Embarqué sur un navire transportant des esclaves


C’est Dom Manuel qui est désigné pour être cet ambassadeur. C’est ainsi qu’en 1604, le jeune prêtre quitte l’Afrique et s’embarque sur un navire en route pour Rome, et il ne tarde pas à savoir que ce bâtiment transporte dans ses cales une cargaison d’esclaves, en route vers le Nouveau-Monde.

Son périple va passer par le Brésil, le Portugal et l’Espagne avant d’arriver enfin au Vatican. Sur mer, il subira trois attaques de pirates [l’écrivain n’en retiendra qu’une pour le roman] ; du Portugal, il se rendra à pied à Madrid où il connaîtra les joies des geôles de l’Inquisition espagnole.

C’est le Pape Clément VIII qui, ayant eu vent de son incarcération, le fait libérer pour qu’il arrive enfin à bon port.

Le Pape Paul V au chevet de Nsaku Ne Vunda. Le 5 janvier 1608, Nsaku Ne Vunda mourut au Vatican. Il repose dans l’église Sainte-Marie-Majeure. Fresque de Giovanni Battista Ricci [Vatican, Salle Pauline].

Plaidoyer pour la tolérance et l’humanité


Entretemps, il aura vu de l’intérieur, toutes les souffrances que l’homme est capable d’infliger à son semblable. Par les conditions de vie des hommes et des femmes arrachés à leur terre et enchaînés à fond de cale. Par la vie des marins travaillant sur le bateau, une autre forme de servage. Par les pratiques de l’Inquisition en Espagne…

Don Manuel va traverser tout cela le cœur brisé, mais sans jamais perdre sa foi ni son amour pour les humains. Après sa mort, le Pape a fait sculpter son buste dans du marbre noir et on peut encore le voir au Vatican.

Wilfried N’Sondé a redonné la parole à ce personnage méconnu de l’histoire. C’est un roman qui traite la question de l’esclavage par un biais original, mais également un roman d’aventure, écrite dans une langue merveilleuse, poétique et lyrique, qui transporte le lecteur. C’est aussi un vibrant plaidoyer pour la tolérance et l’humanité.

Extrait de la couverture du livre, « Un océan, deux mers, trois continents ».

L’histoire de l’Afrique ne commence pas avec la colonisation


L’auteur a mis sept ans pour rassembler sa documentation et venir à bout de son ouvrage. Dans sa présentation du livre à l’Institut Français de Maurice en septembre 2018, Wilfried N’Sondé a expliqué ses motivations à écrire ce livre. Il a également exposé divers aspects de la philosophie qui sous-tend sa démarche d’écrivain.

De cet exposé, on peut retenir quelques pensées qui donnent à réfléchir. N’Sondé a rappelé, ce que l’on oublie souvent, que l’histoire de l’Afrique ne commence pas avec la colonisation. La colonisation est arrivée en fait assez tardivement dans l’histoire du continent noir.

Des civilisations existaient, des sociétés organisées, avant que les puissances colonisatrices ne viennent bouleverser des équilibres ancestraux. Notons que cette affirmation n’est pas l’exclusivité de cet auteur mais celle de nombreux spécialistes, notamment de Catherine Coquery-Vidrovitch, auteure d’une abondante littérature sur l’Afrique noire et autorité dans le domaine.

Nsaku Ne Vunda, premier ambassadeur du royaume Kongo au Vatican. Buste en marbre noir réalisé par le sculpteur Stefano Maderno. Palais du Quirinal, Rome.

Faire connaître l’histoire de Nsaku Ne Vunda


Lorsque les Portugais sont arrivés chez les Bakongos au milieu du 15ème siècle, ils ont trouvé une royauté structurée, peu disposée à se laisser asservir ou acculturer. Etant inférieurs en nombre, ils ont opté pour une catholicisation « en douceur » par la persuasion plutôt que par la contrainte. Par ailleurs, la religion des Bakongos, considérée par l’Europe comme « animiste », était en fait un monothéisme qui pouvait tout-à-fait s’harmoniser avec le christianisme.

On en est conduit à constater que l’écriture de l’histoire est orientée et partisane. Les historiens, bien qu’ils s’en défendent, ne donnent pas toujours une vision objective de l’histoire. L’histoire écrite est celle des puissants, de ceux qui savent écrire, de ceux qui dirigent le monde. Mais l’histoire est faite par tous, par ceux qui n’ont pas écrit, par ceux que l’on n’a pas entendus, par ceux qui n’ont pas eu d’importance mondiale…

C’est à nous, ceux qui n’acceptent pas que des personnages comme Nsaku Ne Vunda soient ignorés par l’histoire officielle, ceux qui se sentent concernés par ces personnages, c’est à nous de les faire connaître.

Wilfried N’Sondé : "Grâce au roman, je ramène l’esclavage à des considérations humaines, et pas seulement politiques et économiques, pour qu’on comprenne que cela nous concerne tous".

Révolte/résistance/refus


Il faut aussi se rappeler que l’histoire de l’esclavage moderne est une histoire de perpétuelle résistance. Et c’est une différence de fond entre l’esclavage transatlantique et l’esclavage historique.

Sur tous les territoires où l’esclavage a sévi, les esclaves n’ont jamais accepté leur condition. Partout, il y a eu révolte, il y a eu résistance et refus, sous quelque forme que ce soit.

N’Sondé déclare qu’il lui paraît déplacé, voire obscène de vouloir établir une échelle de la souffrance humaine [entre la Shoa et l’esclavage par exemple]. Sur le bateau qui conduisait Nsaku loin de l’Afrique, les esclaves souffraient.


« Nous ne voulons pas de cette humanité-là »


Les matelots, souvent moins bien nourris que les esclaves, n’étaient pas en reste. Leur espérance de vie était de deux ans après le traitement auquel ils étaient soumis. Quand quelqu’un souffre, il souffre. Il n’y a pas à se demander s’il souffre plus ou moins qu’un autre. Le propos est de constater cette souffrance, de la refuser et de la combattre ensemble pour une meilleure humanité.

Ce livre « Un océan, deux mers, trois continents » est effectivement un poignant plaidoyer pour la tolérance et l’humanité, comme l’explique l’auteur lui-même : « la traite transatlantique est un phénomène traumatique pour les populations américaines, africaines et européennes. C’est un héritage douloureux et commun… Il s’agit de faire acte de réconciliation. Grâce au roman, je ramène l’esclavage à des considérations humaines, et pas seulement politiques et économiques, pour qu’on comprenne que cela nous concerne tous. J’espère que ça dérange les peuples de ces trois continents de se rendre compte qu’à un moment de l’histoire, ce genre de traitement des humains était possible. Et qu’on dise tous ensemble : nous ne voulons pas de cette humanité-là ».

Expédite Laope-Cerneaux

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