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Interview : Jean-Pierre Marchau, EELV

Nouvelle Route du Littoral : « les Réunionnais paieront la facture ! »

27 octobre 2013
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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Pour Jean-Pierre Marchau, le Tram Train a été victime du lobby de la route. Engagé contre le projet de Nouvelle Route du Littoral (NRL), le militant d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) estime que ce chantier pourrait coûter plus de 3 milliards pour 12 km ! Un gâteau qui suscite les convoitises des grands groupes internationaux... « Une fois la NRL achevée, il ne restera aux Réunionnais qu’à payer les factures », dénonce Jean-Pierre Marchau. Interview...

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La Route en Corniche, direction Saint-Denis. Années 60. Carte postale colorisée.

7 Lames la Mer : Votre combat contre la Nouvelle Route du Littoral (NRL) est très médiatisé. Les arguments que vous développez contre le projet porté par la Région de Didier Robert sont connus. Mais quels sont, selon vous, les points positifs de ce projet ?

Jean-Pierre Marchau : Points positifs ? Difficile à dire car Didier Robert a tellement dénaturé le projet initial de route que le projet dans son état actuel est une monstruosité que plus rien ne justifie. Au point qu’on se demande si la Région en a bien mesuré toutes les conséquences. On le voit aujourd’hui non seulement avec les atteintes aux espèces protégées et la levée de boucliers des associations mais aussi avec les litiges qui apparaissent dans l’affaire des appels d’offre. 1,660 milliards d’euros (estimation officielle), ça suscite les convoitises des grands groupes internationaux et tous les coups sont permis. Les Réunionnais en sont réduits à être les spectateurs d’un conflit où les adversaires savent qu’il y a plusieurs milliards d’euros en jeu (le chantier pourrait coûter plus de 3 milliards pour 12 km !), il s’agit pour ces groupes de se partager le gâteau que leur offre Didier Robert. Une fois la NRL achevée, il ne restera aux Réunionnais qu’à payer les factures, la facture environnementale, la facture économique et sociale et la facture au sens propre car la Région devra payer la note et n’aura d’autre choix que d’augmenter l’octroi de mer sur certains produits. Même en termes d’emplois (1100 emplois directs), je ne vois pas de points positifs quand on sait que le train aurait généré, lui, de l’emploi et de l’emploi durable.

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7 Lames la Mer : Les récentes annonces de Victorin Lurel semblent indiquer que l’on s’achemine vers la réalisation du projet de la NRL. Si tel était le cas, seriez-vous favorable à un mode d’action plus radical ?

Jean-Pierre Marchau : Les propos du Ministre sont très ambigus, vous noterez qu’il ne précise pas que le gouvernement soutient la variante avec digue mais qu’il soutient le principe d’une NRL, là-dessus les gouvernements successifs n’ont jamais varié. Je note que Victorin Lurel insiste sur le fait que la Région doit faire la preuve que son tracé est « le moins pire ». Or, c’est bien le pire, là dessus même le Ministère de l’Ecologie est d’accord car n’oublions pas que le CNPN (Conseil National pour la Protection de la Nature) même si son avis est consultatif, est présidé par le Ministre et il ne fait que dire ce que disait déjà l’Autorité Environnementale en 12 octobre 2011 ; or l’AE, c’est aussi le Ministère de l’Ecologie. C’est donc là (la variante digue) que le bât blesse.

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La projet de la Nouvelle Route du Littoral, porté par la Région réunion.

Victorin Lurel, c’est un peu Ponce Pilate sous les tropiques, il dit en gros à la Région : « Vous les aurez, vos dérogations, mais si la variante choisie n’est pas la meilleure, vous risquez de voir les recours contre les dérogations se multiplier et avoir de bonnes chances d’aboutir. Bref, nous (le gouvernement), on vous aura soutenus mais si vous échouez parce que les associations gagnent, ça voudra dire que votre projet (la digue pharaonique) n’était pas bon ! » Didier Robert a-t-il bien compris le message ? Je n’en suis pas sûr. Quant à passer à des actions plus radicales, je souhaite que ce soit possible. On voit déjà que depuis un an, les oppositions prennent de l’ampleur alors qu’en 2010, nous étions un peu seuls, avec Bruny Payet et l’Alliance, à nous opposer à ce projet. Avec ATR-FNAUT de Bruny, nous avons fait une campagne d’information par des réunions publiques. Si les dérogations sont accordées, une étape consistera évidemment en des recours au tribunal administratif. Mais il y a aussi de la place pour des actions plus militantes : manifs, occupation symbolique du chantier ou de la maison des Grands Projets, campagne d’affiches, etc. Personnellement, je suis prêt.

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Sur cette lithographie d’Antoine Roussin (1882), on distingue en arrière-plan les travailleurs se dirigeant vers le tunnel du futur chemin de fer. La perspective montre également le tracé au loin. La liaison entre Saint-Denis et l’ouest — où le port de la Pointe-des-Galets ne sera livré qu’en 1886 — représente déjà pour l’île une bouffée d’oxygène.

7 Lames la Mer : Il semblerait que, malgré la mobilisation contre la NRL, les Réunionnais sont majoritairement favorables à ce projet, ne serait-ce que pour "sortir de l’impasse actuelle" qui dure depuis des décennies. La route actuelle est-elle réellement inadaptée ? Selon, vous tout a-t-il été fait pour améliorer le dispositif existant ?

Jean-Pierre Marchau : D’abord, je ne suis pas sûr que les Réunionnais soient enthousiastes pour la NRL. La Région a tenté de susciter une pétition en faveur de la NRL, elle a échoué lamentablement. Je crois que les Réunionnais sont surtout sceptiques devant un tel projet. N’oublions pas que ce sera le chantier le plus coûteux jamais engagé à La Réunion. Oubliés les précédents « chantiers du siècle », basculement des eaux, route des Tamarins ! Pour beaucoup de Réunionnais, la réaction, c’est : « Est-ce bien raisonnable de construire une autoroute sur la mer dans le département français le plus pauvre et le plus inégalitaire socialement ? ».

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La cap Bernard, vu depuis le Barachois, années 50. La Route en Corniche n’existe pas encore. Photo extraite de "La Réunion" (Editions J. Delmas et Cie 1959)

N’oublions pas aussi que cette route n’est pas l’axe le plus emprunté de La Réunion et que nombre de sudistes ne considèrent pas la NRL comme une priorité. Il serait intéressant de faire un référendum. Ce qui est sûr, c’est que Didier Robert n’a pas réussi à fédérer autour de son projet comme l’ancienne majorité régionale l’avait fait autour du tram train puisque nombre d’élus de droite soutenaient ce projet, dont Dominique Fournel, contraint aujourd’hui de défendre la NRL. La route actuelle est certes imparfaite mais de réels progrès ont été faits en matière de sécurité, le dernier éboulis mortel remonte à 2006.

7 Lames la Mer : « Pour un chemin de fer à La Réunion »... Ce slogan n’est-il pas plus porteur que « Contre la Nouvelle Route du Littoral » ? Pourquoi ne pas avoir fait le choix de la revendication positive, d’autant que ce créneau est finalement peu occupé dans le champ médiatique et que l’on sait le Réunionnais sentimentalement attaché au chemin de fer ?

Jean-Pierre Marchau : On m’a fait plusieurs fois la remarque. Et comme je viens de le dire, les Réunionnais adhéraient au projet Tram Train. Mais quand j’ai lancé la pétition, nous étions confrontés au rouleau compresseur de la propagande régionale et peu nombreux étaient alors ceux qui mettaient en doute la légitimité de cette route pharaonique. Il fallait donc dans un premier temps briser ce faux consensus et être très offensifs. D’autant plus que le « Non à la NRL » est inséparable du combat contre le tout-puissant lobby de la route. Vous remarquerez d’ailleurs que nombre d’élus restent étrangement silencieux sur ce projet, je pense à Huguette Bello par exemple. C’est ce que j’appelle le « consensus productiviste » qui veut que des élus locaux raisonnent uniquement en termes de grands chantiers sans s’interroger sur leur pertinence, sans jamais poser la question du coût environnemental ou du coût économique car qui dit nouvelle route, dit afflux de véhicules supplémentaires et donc importations toujours plus importantes de produits pétroliers. Ce consensus productiviste on le retrouve aussi, hélas, chez Mlle Miranville qui écorne sérieusement son image d’écologiste en soutenant la NRL au nom de l’emploi.

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La première Route du Littoral, appelée aussi "Route en Corniche", photographiée ici en 1964. (Source : "La Réunion se souvient", 1986)

7 Lames la Mer : Il semble que la Région elle-même tente de parer l’argument en parlant d’un chemin de fer sur la voie en mer. Est-ce crédible ?

Jean-Pierre Marchau : C’est ce que racontait la Région à un moment donné en évoquant un « réseau guidé » qui pouvait être ferré mais il est clair qu’un tel tramway ne peut circuler sur un viaduc en mer, les rails seraient soumis à un processus d’érosion et le milieu marin poserait de sérieux problèmes au système d’alimentation électrique. D’après les informations que l’on a, la Région veut désormais un projet de réseau guidé léger sur pneus. Quid du mode de guidage ? Ce qui fonctionne plus ou moins bien en milieu urbain métropolitain peut-il fonctionner au-dessus d’un océan sous les tropiques ? Tout cela semble bien farfelu et paraît surtout destiné à « gommer » l’image du tout-automobile attachée à la NRL. Notez que sur ce viaduc, dans le sens Saint-Denis vers La Possession, il n’y aura plus que deux voies au lieu de trois puisque le viaduc est plus étroit que la digue et que la NRL accorde une voie aux vélos, donc il reste une seule voie pour les véhicules particuliers et une voie pour ce « réseau guidé léger ». Plus on examine le détail de cette infrastructure, plus on voit combien elle est mal pensée même sur le plan de sa fonction première d’axe de déplacement.

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7 Lames la Mer : Si le gouvernement venait à invalider le projet de NRL, est-il possible en l’état d’y substituer un projet comparable à celui que portait l’ancienne majorité (nouvelle route + tram-train) ou faudrait-il des accords de Matignon 3 ?

Jean-Pierre Marchau : Dès le lendemain de la signature des Accords de Matignon II, il y a trois ans, j’ai dit qu’il n’y avait pas d’autre solution que des Accords de Matignon III. Dès que le projet apparaîtra infaisable, notamment pour des raisons de capacités financières limitées de la Région, il faudra renégocier de nouveaux Accords afin de basculer les crédits sur un projet ferré. Nous aurons simplement perdu quelques années à cause de l’obstination de Didier Robert.

7 Lames la Mer : Selon vous, l’abandon du précédent projet de train correspond-il à une conviction idéologique, à un choix perçu comme rationnel par les politiques... ou faut-il y voir la main des lobbies automobiles et du monopole pétrolier ?

Jean-Pierre Marchau : Pour moi, le Tram Train est clairement une victime du lobby de la route dont Michel Vergoz et Didier Robert sont les relais politiques. Les transporteurs voulaient casser un projet qui leur aurait fait concurrence aussi bien dans le transport des voyageurs que dans celui des marchandises. Didier Robert a mené en 2010 une campagne d’une violence inouïe contre le Tram Train. Depuis quarante ans, ce lobby fait la loi à La Réunion avec une redoutable efficacité comme on l’a vu ces dernières années avec les multiples blocages des routes réunionnaises. Pour l’anecdote, on se souvient qu’il y a deux ans, à eux seuls, les 28 taxiteurs de Gillot ont réussi à faire annuler l’initiative d’Air France qui s’apprêtait à mettre en place une navette de voyageurs sur le trajet de Roland Garros à Saint-Pierre au tarif de 20 euros au lieu des 150 euros que font payer les taxiteurs.

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La Route du Littoral, vue du ciel, par GoogleMaps. Portion située avant l’arrivée sur Saint-Denis.

On peut parler d’une véritable addiction de La Réunion au pétrole, il ne coule pas seulement des pompes des stations-services, il irrigue véritablement l’économie réunionnaise. Les différentes taxes sur les carburants représentent une manne dont certains élus, incapables de se projeter dans le futur, ne veulent pas se priver. Souvenons-nous enfin des émeutes de 2012 et de la façon dont les transporteurs ont dévoyé le légitime mouvement de colère populaire contre la vie chère en le canalisant dans le sens de leurs intérêts.

7 Lames la Mer : D’autres projets verts ont été abandonnés dont la géothermie. De pionnière dans la transition énergétique, La Réunion ne risque-t-elle pas de rester sur le quai ?

Jean-Pierre Marchau : L’abandon de la géothermie est une erreur grossière qui montre bien l’incompétence de l’équipe arrivée au pouvoir à la Région. Un rapport du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) datant de 2000 établissait un parallèle entre l’île d’Hawaii et La Réunion quant à la structure identique du bouclier volcanique. On sait qu’Hawaii aujourd’hui produit une bonne partie de son électricité à partir de la ressource géothermique. Tout le monde a noté que la Région a mis fin au projet GERRI, supprimé l’ARER et ne porte plus le mot d’ordre d’autonomie énergétique. Si la majorité politique change au Conseil Régional en 2015 et si les écologistes sont représentés, ce que j’espère, il faudra reconstruire ce que cette fine équipe a détruit en si peu de temps.

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Début des années 70 : les travaux commencent pour le passage de la Route en Corniche à 4 voies (formule actuelle). (Sources : "La Réunion", Editions Delroisse)

7 Lames la Mer : Votre engagement politique vous amènera-t-il à jouer un rôle dans les prochaines élections municipales ? Quels seront alors les éléments de programme sur lesquels vous ne transigerez pas ?

Jean-Pierre Marchau : Je ne sais encore s’il y aura une liste EELVR autonome aux Municipales (personnellement je le souhaite) mais s’il y en a une (ouverte à d’autres forces progressistes) alors je serai candidat à la candidature afin de la conduire. Les points de clivage sur le plan programmatique sont connus : le tunnel nord voulu par Gilbert Annette et estimé à 500 millions d’euros, la volonté politique de réduire l’emprise de l’automobile sur le chef-lieu, une politique d’aménagement maîtrisé pour rendre Saint-Denis plus vivable, etc. A mon sens, le prochain maire devra être un maire aménageur et bâtisseur. Je finalise actuellement la rédaction d’un projet municipal EELVR allant dans ce sens avec des propositions concrètes que nous espérons rendre publiques assez rapidement.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

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