Categories

7 au hasard 17 janvier 2013 : Vive la Boucan Party ! - 13 février 2016 : Visitez Mars à 360° - 10 mai 2015 : « L’identité métisse lave toujours plus blanc » - 4 août 2015 : Rien de nouveau à « Orange Mayotte » - 21 août 2016 : On ne retrouve jamais les disparus - 7 mars 2014 : Symbole de l’autodéfense féminine, Yakiri Rubio est libre - 15 novembre 2012 : Ce livre n’est pas une contrefaçon - 11 janvier 2014 : Thierry Gauliris, dans sa tête un royaume... - 17 mai 2014 : Les particules élémentaires - 7 avril 2013 : Grandes surfaces : petits pièges en rayons -

Accueil > La Réunion > Politique réunionnaise > Nouvelle route du littoral : ingérence politique de la Commission (...)

Élection régionale

Nouvelle route du littoral : ingérence politique de la Commission européenne

9 mai 2015
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

En affirmant que le scrutin régional n’aurait aucune incidence sur les choix opérés par la Région Réunion et en multipliant les déclarations et actes de soutien sans équivoque au projet actuel de Nouvelle route du littoral, la Commissaire européenne Corina Creţu s’est départie de la prudence et de la neutralité liées à sa fonction. Une posture d’autant moins compréhensible que les conditions matérielles et économiques indispensables à l’aboutissement du « chantier le plus cher de France » — au moins 1,6 milliard d’euros et sans doute beaucoup plus pour 12 kilomètres de route — sont bien loin d’être acquises.

Corina Creţu (à gauche) Commissaire européenne à la politique régionale et Didier Robert, Président (UMP) de la Région Réunion, candidat à sa propre succession en décembre prochain.

Une institution dont la neutralité et la rigueur dans l’application indistincte de règles juridiques, économiques et budgétaires réputées objectives compensent le caractère désincarné et l’absence de légitimité élective : tel est le portrait que dresse d’elle-même la Commission européenne, véritable organe dirigeant de l’UE, monstre froid pour les uns, incarnation d’une gouvernance légale-rationnelle idéale pour les autres. Après plusieurs décennies de processus d’européanisation, l’image de ce groupe d’hommes et de femmes, qui concentre entre ses mains un immense pouvoir normatif et de facto politique, est, à tous les sens du terme, tutélaire.

Le déplacement dans notre île de Corina Creţu, Commissaire chargée des politiques régionales, était ainsi investi d’une charge symbolique dont l’importance n’a pas échappé aux protagonistes du jeu politique réunionnais.

En témoignent les efforts déployés par Didier Robert, président sortant du Conseil régional et candidat annoncé à sa propre succession, pour écarter l’opposition de la visite de la représentante de la Commission.

C’est pour procéder au lancement du programme européen 2014-2020 que Mme Creţu s’était rendue la semaine dernière aux quasi-antipodes de ses bureaux bruxellois.

De fait, l’événement peut être qualifié de solennel, à l’heure où la Région accède au rang d’autorité gestionnaire des programmes FEDER…

Mais le véritable impact médiatique et politique de cette visite est ailleurs. Allant bien au-delà des félicitations et encouragements rituels adressés à l’Exécutif régional, la Commissaire européenne s’est clairement positionnée en faveur de la Nouvelle route du littoral, reprenant sans mise à distance le discours régional relatif à ce grand ouvrage.

Ainsi a-t-on pu entendre de la bouche de Mme Creţu que « le projet a été adopté après de nombreuses années d’études » et que « nous sommes arrivés à la véritable phase de réalisation de ce projet ».

Le premier propos est quelque peu hasardeux puisque la NRL n’est engagée, études comprises, que depuis quatre ans.

Le second, qui est au cœur de la communication politique régionale de M. Didier Robert, n’est guère soutenable au regard des faits — les matériaux de base, on y reviendra, ne sont même pas disponibles et le chantier n’est finalement« lancé » que sur le plan communicationnel.

Extrait de vidéo de la visite du chantier de la route en mer par la Commissaire européenne (Vidéo : Région Réunion)

Prise de parti plus ostensible encore, Mme Creţu a clairement énoncé que l’issue du scrutin régional n’aurait aucune conséquence sur le projet.

En énonçant ex abrupto qu’il n’y a pas d’alternative à la route en mer, la Commission préempte le débat démocratique engagé ; celui-ci porte non point sur la nécessité d’une nouvelle route littorale — qui fait consensus — mais bien sur son format et sa localisation.

Route en mer, ou route sécurisée en pied de falaise ? À la formule titanesque envisagée par la Région, combinant une digue et une voie juchée sur piliers de béton à 30 mètres au-dessus des flots dont le coût, même selon les hypothèses les plus basses, absorberait la part la plus conséquente des moyens économiques de la collectivité, les partisans d’un projet alternatif et pluriel proposent des variantes moins dépensières du projet dit « Perben », déjà validé et financé en son temps.

Avant d’être révisés fin 2010 à l’initiative de Didier Robert, les accords dits de Matignon, conclus en 2007 entre Paul Vergès et Dominique de Villepin, alors Premier ministre, destinaient les fonds à une voie sécurisée et à la création d’un chemin de fer — le Tram-train, supprimé à la suite de la victoire de l’UMP à l’élection régionale, quelques mois auparavant.

Destiné à pallier le déclin annoncé du recours aux hydrocarbures sur le marché excentré et hyper-contraint de La Réunion, celui-ci s’inscrivait dans un dispositif de transition énergétique décliné par le développement tous azimut des énergies renouvelables — solaire, géothermie etc.

Un dispositif entièrement revu par l’actuelle direction régionale, qui prit la décision de renouer avec le tout-automobile.

Emblématique de ce choix, la Nouvelle route du Littoral devint donc le seul et unique grand chantier véritablement soutenu par l’institution régionale. Celle-ci a d’ailleurs abandonné d’autres réalisations annoncées, dont la Route des Goyaviers, qui devait désenclaver les Hauts et les Plaines et soulager l’Est de l’île où se concentre le gros du trafic (100.000 véhicules par jour sur l’axe Saint-Benoît / Saint-Denis contre 60.000 véhicules quotidiens sur l’actuelle route du littoral ouest, appelée à être remplacée par la NRL).

La construction de lycées, menée jusque-là au rythme soutenu d’un lycée et demie par an depuis la création du Conseil régional, est elle aussi interrompue : malgré la demande et les objectifs planifiés, aucun établissement n’a vu le jour au cours des cinq dernières années.

Pourtant, de sérieuses hypothèques pèsent toujours sur les conditions de possibilité réelles de réalisation de cet ouvrage.

Ainsi, maître d’œuvre et maître d’ouvrage ne savent toujours pas où prendre les 18 millions de tonnes de roches massives nécessaires à la construction de la Route du Littoral.

Ce préalable pourtant déterminant n’ayant visiblement pas fait l’objet du consensus et des négociations nécessaires, le projet se heurte aujourd’hui au refus des communes pressenties pour l’extraction des indispensables matériaux.

La presse fait régulièrement écho aux velléités régionales d’achat de roches à l’étranger — hier, en Afrique du sud, aujourd’hui, à Madagascar.

Au prix d’un allongement probable des délais et d’un accroissement des coûts ? Impossible, en l’état, de répondre à ces interrogations, éludées par la communication régionale. Contradiction supplémentaire, le Conseil régional a promis de réserver le marché aux Réunionnais...

Le chantier de la Nouvelle route littorale en l’état...(Photo : Fondasol)

À l’heure où la Région Réunion annonce « un chantier déjà engagé », subsiste donc une inconnue de taille — la disponibilité et le coût des matériaux les plus basiques.

Une incertitude renforcée par la récente décision du maire du Port, commune adjacente au chantier possessionnais, d’interrompre les travaux des usines de béton implantées pour alimenter la NRL, installées en contradiction avec la réglementation en vigueur. L’édile souligne de surcroît l’absence de gestion par la collectivité régionale des problématiques liées au transport de matériaux dans cette zone densément peuplée et un défaut manifeste d’anticipation vis-à-vis des nuisances causées à la population par l’activité liée à la NRL.

Plus décisive encore, la question des surcoûts demeure tout aussi nébuleuse : interrogé la semaine dernière par la radio publique, M. le Président de Région a par trois fois esquivé la question, affirmant qu’il « n’y aurait pas de surcoûts ».

Projection de la Nouvelle route du Littoral, par Bouygues

Une assertion non étayée que contredit l’expérience des grands chantiers réunionnais : ainsi Jean-Pierre Marchau, élu délégué au transport de la CINOR (communauté d’agglomération de 200.000 habitants), rappelle que « les deux premières routes littorales ont engendré un surcoût de 70% » ; un chiffre également atteint par les dépassements liés à la construction de la Route des Tamarins, et largement outrepassé par d’autres grands travaux, tels que le basculement des eaux d’Est en Ouest.

Or, la négociation précitée des accords dits de « Matignon 2 » a vu la Région Réunion renoncer très largement à la prise en charge des surcoûts par l’État. Conséquence de cette « coupe » imposée en 2010 par François Fillon : les éventuelles dépenses supplémentaires seront pour bonne part à la charge du contribuable réunionnais.

« Inévitables », selon plusieurs analystes, ces surcoûts pourraient s’élever à « 600 millions » estime le magazine économique français « Challenge » ; un chiffre auquel il faut ajouter, rappelle la même source, les aléas de nature « géologique » régulièrement encourus par ce type de chantier…

La section financière de la Gendarmerie s’est rendue à plusieurs reprises dans les locaux de l’Hôtel de Région, visitant notamment le bureaux de la Présidence.

Enfin, en plus de l’ avis défavorable émis par le Centre national de protection de la nature en 2013, une ombre judiciaire plane sur le chantier : suite à une descente de la section financière de la gendarmerie dans les bureaux du Président de Région, la collectivité a dû reconnaître qu’une procédure était engagée…

Coûts, matériaux, faisabilité, régularité des marchés… un cumul d’incertitudes — auxquelles il faut ajouter les recours actionnés— pèse sur le futur du projet actuel de Nouvelle route littorale.

Celui-ci est par ailleurs loin de faire consensus et est vivement contesté par plusieurs secteurs de l’opinion publique et de la société civile.

Un flou généralisé qui aurait dû inciter Mme Creţu à plus de nuance, d’autant plus que la Commissaire est censée incarner la rectitude teintée d’inflexibilité qui sied d’ordinaire à l’Europe, qui engage — on est tenté d’écrire « risque » — pas moins de 100 millions d’euros dans l’opération.

La Commission, qui a toujours revendiqué un apolitisme de principe a ici fait montr d’un étonnant manque de réserve au vu du contexte politique : en effet, la Nouvelle route du littoral telle qu’elle est compte d’ores et déjà au nombre des enjeux du scrutin de décembre prochain.

Dès lors, les propos tenus par Corina Creţu relatifs à l’issue de l’élection régionale, propos clairement favorables aux choix d’un candidat d’ores et déjà déclaré qui a fait de la NRL un cheval de bataille électoral constituent un cas, sans précédent sous nos cieux, d’ingérence de la Commission européenne dans le processus démocratique.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter