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Jean-Luc Raharimanana

Au nom de Nour, tombée sous les balles des coloniaux

17 septembre 2018
Expédite Laope-Cerneaux
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« Je vous livre mes souffrances à traîner le corps de Nour. Elle était tombée cette nuit de juin 1947 et jamais je n’aurais voulu me séparer de son corps. J’ai extirpé les balles de sa chair, effacé la poudre de sa peau, lavé son corps de ses plaies, je l’ai traînée ». Rencontre avec Jean-Luc Raharimanana, auteur de « Nour, 1947 », publié en 2017 aux éditions « Vents d’ailleurs ».


Comme dans un opéra


Ce livre ne ressemble à aucun autre. Entrer dans ce texte, c’est comme entrer dans un opéra. Une musicalité perçue par plusieurs lecteurs. La 4ème de couverture promet : « chant d’ombres et de lumière » ; un autre critique parle de « chant de deuil, de souffrance et de désarroi ». Ailleurs, on peut lire : « La souffrance d’une double élégie ». Donc, poésie, musique, tragédie… Rappelons-nous qu’au départ, « élégie » signifie « chant de mort ».

Jean-Luc Raharimanana en convient lui-même : il est très influencé par la musique, et c’est précisément la dimension qu’il a voulu donner à cette œuvre, « Nour, 1947 », un roman qui sort de l’ordinaire, écrit — composé — comme une pièce musicale.

Si la présente édition date de 2017, le roman était déjà sorti en 2001 aux Editions « Le Serpent à plumes », là où Raharimanana a publié presque toutes ses premières œuvres.

André Robert, Patrick Quillier et Jean-Luc Raharimanana. Salon du livre de Parie, 2012.

Viscéralement attaché à la Grande île


Car cet auteur n’est pas un débutant ; il écrit au moins depuis 1996. Son nom indique qu’il est de Madagascar et bien qu’il vive en Europe depuis de nombreuses années, on sent son attachement profond et viscéral à la Grande île qui nourrit son œuvre à travers poèmes, romans, nouvelles, récits, théâtre… De tels auteurs sont pétris de littérature.

Raharimanana a donc commencé à se faire connaître par un petit recueil de nouvelles intitulé « Lucarne » il y a plus de 20 ans.

Est-ce parce qu’il parlait de Madagascar, notre terre-mère quoi que l’on en dise ? Dés le départ, cette écriture était saisissante, exaltante, bouleversante aussi car les images évoquées sont souvent terribles. Personne ne peut voir Madagascar comme une terre calme et paisible. Et toute la poésie de l’auteur n’atténuait pas la tragédie.

Insurrection de 1947. Rebelles malgaches après leur arrestation.

Nour, tombée sous les balles des coloniaux


« Nour, 1947 » est complètement différent. Il s’agit toujours de Madagascar, c’est toujours tragique, mais c’est un roman et non une nouvelle. Le titre du roman nous oriente vers le contenu. Nour est un prénom d’origine arabe qui peut être aussi bien féminin que masculin. Ici, il s’agit d’une femme.

1947 est l’année d’une terrible insurrection à Madagascar contre la puissance coloniale, c’est-à-dire la France. Mais rappelez-vous, l’indépendance de Madagascar n’est arrivée qu’en 1960. Cela veut dire que pendant 13 ans encore, les Malgaches sont restés colonisés : cela veut dire que l’insurrection ne s’est pas soldée par une victoire.

« Nour », dit le narrateur, « est tombée ce jour de juin 1947 sous les balles des coloniaux ». Elle n’est pas la seule à avoir perdu la vie. La répression a fait des milliers de victimes : plus de 89.000 civils et combattants malgaches sont tombés. Mais l’Etat français n’en reconnaît que 11.342, et 590 citoyens français dont 350 soldats.

Insurrection de 1947. Un village entier mis à feu par les militaires français. Source : Musée de la photographie de Madagascar.

« J’ai extirpé les balles de sa chair »


Poursuivons en page 63 : « Je vous livre cette histoire troublante. Je vous livre mes souffrances à traîner le corps de Nour. Elle était tombée cette nuit de juin 1947 et jamais je n’aurais voulu me séparer de son corps. J’ai extirpé les balles de sa chair, effacé la poudre de sa peau, lavé son corps de ses plaies, je l’ai traînée. Je l’aurai voulue éternelle, qu’elle ne tombe en pourriture, qu’elle ne se décompose. Je l’aurai voulue entre mes mains, souple encore, ferme… »

Ce roman raconte donc la perte de la femme aimée, la souffrance, le deuil… Dans le cadre d’une lutte politique sanglante. Une histoire peu connue des Réunionnais, du moins peut-on le penser, mais ce n’es pas l’avis de Raharimanana qui explique qu’il y a encore aujourd’hui des Réunionnais [ou leurs descendants] qui étaient dans les rangs de l’armée française. Enfin, il est bien placé pour le savoir. Mais on lui concèdera que l’histoire de Madagascar devrait être mieux connue des Créoles, étant donné les liens ancestraux entre nos deux peuples, notre histoire commune, et la proximité géographique.

Convoi des troupes coloniales françaises. 27 septembre 1947. Les militaires abattent les Malgaches le long de la voie ferrée.

Une remontée jusqu’au Madagascar des origines


« Nour, 1947 » se charge de contribuer à notre connaissance du passé de Madagascar, puisqu’au-delà de l’insurrection et de la mort de Nour, Raharimanana opère une remontée dans les siècles jusqu’au Madagascar des origines, avant les missionnaires, avant les esclavages et les dominations successives sous lesquelles les Malgaches n’ont jamais vraiment plié.

On ira jusqu’aux mythes fondateurs de création de cette terre si extraordinaire que personne ne peut aborder avec indifférence. « Nour, 1947 », dit-on, « pose la figure centrale de la femme au milieu des folies des hommes ».

Et tout cela est raconté de façon surprenante, inhabituelle dans un roman, par plusieurs voix. Celle du principal narrateur, celui qui a perdu Nour, mais aussi celles de journaux d’époque, celles de lettres de missionnaires… C’est peut-être cette polyphonie qui évoque l’opéra.


La critique ne tarit pas d’éloges sur Raharimanana


Mais il est curieux de constater que tous ces ingrédients littéraires subjuguent les uns et rebutent les autres.

Ainsi sur internet, un lecteur se déclare accablé et déçu précisément par les procédés de Raharimanana. Chacun ses goûts ! Mais on pourrait dire aussi qu’un lecteur européen ne recevra pas ce roman de la même manière qu’un lecteur de notre région.

De façon générale, la critique française ne tarit pas d’éloges sur Raharimanana, valeur sûre de la littérature francophone. Elle ne tarit pas d’éloges sur « Nour, 1947 ». Ce n’est pas pour rien que cette maison d’édition n’a pas reculé devant la réédition.


L’univers indianocéanique et ses incroyables talents littéraires


Ce livre est une pièce de grande littérature, mais c’est aussi un moyen de mieux connaître Madagascar. Comprendre les événements de son passé qui ne sont pas sans incidence sur son présent.

L’autre opportunité est de se rendre compte que l’univers indianocéanique est un creuset dans lequel ont maturé d’incroyables talents littéraires. Que le cœur de la littérature francophone ne se trouve plus forcément en France métropolitaine mais chez des auteurs ex-colonisés qui ont su se ré-approprier la langue française et la magnifier.

Pour conclure, écoutons l’extrait d’un entretien avec Jean-Luc Raharimanana réalisé en octobre 2017 à Saint-Pierre. Il nous parle lui-même de « Nour, 1947 », aux Editions « Vents d’ailleurs » en 2017

Expédite Laope-Cerneaux


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