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Macadam

La clameur des rues sous le pas des révolutions

28 juillet 2018
Expédite Laope-Cerneaux
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Amilcar Cabral, combattant pour l’indépendance • Clara Zetkin, le féminisme porté à l’international • Louis Delgrès, résistant jusqu’à la mort • Louise Labbé, une femme libre ! • Ralaimongo-Dussac, deux hommes pour un même combat • Savorgnan de Brazza, le refus de toute violence • Toussaint-Louverture, chef incontesté de 4000 hommes • Au hasard des rues, les pas des révolutionnaires résonnent encore.

Oeuvre de Josep Teixido.

Des noms de rues, de places et d’allées « inhabituels »


Au hasard d’un parcours professionnel tortueux, j’ai pendant quelques années travaillé et habité au Port. C’est une ville que je ne connaissais pas avant. J’y ai découvert des noms de rues, de places et d’allées inhabituels. Certains plus ou moins connus, mais rarement donnés dans les autres villes ; d’autres carrément inconnus.

Etant de ceux qui sont agacés de « ne pas savoir », j’ai cherché à me documenter sur ces différents personnages que la ville du Port était pratiquement la seule à honorer [à La Réunion].

On sait bien que dans nos société ex-colonisées, on a la fâcheuse habitude de ne mettre en lumière que les héros qui ont la bonne couleur, ou un profil non subversif, ou qui sont déjà largement consacrés par une notoriété nationale…

Voici quelques résultats de mes recherches. Pour certains, ce ne sera pas une découverte, mais il n’est pas inutile de se souvenir de ces personnalités, ni que certains riverains sachent qui étaient ceux dont leur rue porte le nom, au moins pour leur éviter de dire qu’ils habitent rue « Amiral Cabral », ou « Julie Curie », ou Louise « Labbe » [comme s’il y avait un [e] muet à la fin du nom] ; de croire que Béla Kun et Catilina étaient des femmes, ou que Ralaimongo-Dussac était une seule personne…

Amilcar Cabral.

Amilcar Cabral, combattant pour l’indépendance


C’était un nom que j’avais déjà « rencontré » dans un livre [« Lettres à la Guinée-Bissau sur l’alphabétisation », de Paulo Freire, éd. François Maspéro, 1978] mais encore jamais sur une rue.

Né en Guinée-Bissau en 1924 de parents cap-verdiens, Amilcar Cabral [12 septembre 1924 – 20 janvier 1973] restera toute sa vie attaché à ces deux pays — alors colonies portugaises —, qui seront au centre de ses combats. Il réussit de brillantes études supérieures en agronomie à l’Université technique de Lisbonne, choix influencé par les terribles famines qui ont frappé plusieurs pays d’Afrique Subsaharienne entre 1941 et 1948, provoquant jusqu’à 50 mille morts au Cap-Vert.

A Lisbonne, Amilcar Cabral rejoint les militants indépendantistes de l’Angola et du Mozambique, également colonies portugaises. Ensemble, ils créent une organisation clandestine, le « Centre d’Etudes Africaines » visant à promouvoir la culture des peuples noirs colonisés.

Amilcar Cabral et Fidel Castro.

Dépasser les clivages ethniques entre les peuples d’Afrique


De retour en Guinée-Bissau, il parcourt le pays pendant deux ans en tant qu’agronome chargé du recensement agricole. En 1954, sous couvert d’activités culturelles et sportives, il crée une organisation politique nationaliste. Découverte par les autorités, l’association est interdite et Cabral expulsé de Guinée.

En 1956, il fonde le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et des îles du Cap-Vert [PAIGC], avec plusieurs futurs cadres politiques du Cap-Vert, et son demi-frère Luis Cabral, qui deviendra président de la République de Guinée-Bissau. D’abord clandestin, le PAIGC sera officiellement reconnu par les Nations unies en 1972 suite à l’intense activité diplomatique déployée par Amilcar Cabral.

Entre temps, Cabral aura d’abord tenté d’obtenir du Portugal une issue pacifique au colonialisme pour ces deux pays. Il s’emploie également à conscientiser les populations tant locales que celles d’autres pays africains pour le développement de luttes anticoloniales adaptées à chaque situation. Il s’était un moment intéressé à la négritude tout en cherchant à dépasser les clivages ethniques entre les peuples d’Afrique. Dans le même esprit, il développe sa propre analyse du marxisme afin de l’adapter aux contextes africains. Il s’était également converti à l’islam, adoptant le nom d’Abel Djassi.

A partir de 1963, convaincu qu’il n’arrivera pas à infléchir pacifiquement la politique coloniale portugaise, Amilcar Cabral opte pour la lutte armée.

Assassiné à Conakry sous les yeux de son épouse


A partir de 1963, désormais convaincu qu’il ne parviendra pas à infléchir pacifiquement la politique coloniale portugaise, Cabral opte pour la lutte armée. Il mène la guérilla contre l’armée portugaise à partir de la Guinée Conakry et de la Casamance. « Nous sommes des militants armés et non pas des militaires », déclare-t-il.

Sitôt qu’il parvient à occuper une région, il y installe de nouvelles structures politico-administratives. Pour Cabral, la transformation sociale s’impose sans qu’il soit besoin d’attendre l’indépendance. En 1968, plus de 70% du territoire est sous son contrôle.

Mais, le 20 janvier 1973, Amilcar Cabral est assassiné à Conakry, sous les yeux de son épouse, par un groupuscule commandité par les autorités coloniales portugaises.

Cabral ne verra pas l’indépendance des deux pays pour lesquels il s’est battu toute sa vie. Six mois après sa mort, la Guinée-Bissau proclame son indépendance, qui sera reconnue par le Portugal en septembre 1974, en même temps que celle des îles du Cap-Vert.

Amilcar Cabral est célébré dans plusieurs pays d’Afrique, aux Antilles, et même dans certains villes de France.

Clara Zetkin.

Clara Zetkin, le féminisme porté à l’international


La ville de Villetaneuse dans le 93 a donné le nom de Clara Zetkin [5 juillet 1857 - 20 juin 1933] à son centre socioculturel.

Née en Saxe en 1857, Clara Zetkin a étudié à l’école normale de Leipzig, se destinant dans un premier temps à l’enseignement. Mais elle ne choisira pas cette voie et s’engage très jeune — en 1878 — dans le militantisme politique, résolument à gauche.

Son parti étant interdit par Bismarck, elle s’exile en France où elle rencontre d’autres activistes allemands et français. Elle milite pour la libération des femmes et le droit de vote. Elle revient en Allemagne en 1880 et devient la rédactrice en chef du premier journal politique féminin, « L’Egalité ».

Clara Zetkin à 40 ans (1897).

Pour la création de la Journée Internationale des Femmes


À Paris, elle participe à la fondation de la Deuxième Internationale où elle réclame l’égalité complète des droits professionnels et sociaux de la femme ainsi que sa participation active à la lutte des classes.

En 1907 à Stuttgart, à la première Conférence Internationale des Femmes Socialistes dont elle est élue présidente, elle fait adopter la résolution suivante : « les partis socialistes de tous les pays ont le devoir de lutter énergiquement pour l’instauration du suffrage universel des femmes ».

Le 8 mars 1910, lors de la Deuxième Conférence Internationale des Femmes Socialistes à Copenhague, Clara Zetkin propose la création de la Journée Internationale des Femmes afin de militer pour le droit de vote, l’égalité entre les sexes, et le socialisme. Cette journée sera officialisée par les Nations Unies en 1977.


Emprisonnée en 1915


A partir de 1912, Clara Zetkin ajoute le pacifisme à son combat et milite activement au niveau international contre la guerre. Elle continue après l’entrée en guerre de l’Allemagne, ce qui lui vaudra d’être emprisonnée en 1915.

Clara Zetkin poursuivra ses activités jusqu’à un âge avancé, occupant de grandes responsabilités au niveau local et international. En 1933, obligée de fuir le nazisme, elle s’exile à Moscou malgré son opposition à Staline. C’est là qu’elle trouvera la mort le 20 juin 1933.

La mémoire de Clara Zetkin, qui déclarait que « chaque étincelle de pouvoir réel que le prolétariat pourra conquérir doit être utilisée jusqu’au bout » est aujourd’hui honorée dans plusieurs villes d’Europe. Et bien-sûr en Allemagne où son portrait figurait sur le billet de 10 marks de la RDA.


Louis Delgrès, résistant jusqu’à la mort


Louis Delgrès [2 août 1766 - 28 mai 1802] est un héros de l’histoire de la Guadeloupe. Il voit le jour à Saint-Pierre de Martinique en 1766, fils d’une Noire sans doute affranchie et d’un Martiniquais blanc, haut fonctionnaire au service du Roi de France à Tobago. C’est dans cette île qu’il passe son enfance. Il est donc ce qu’on appelle sous nos cieux un « libre de couleur » ; il reçoit une éducation soignée.

Il entame très tôt une carrière militaire et se révèle excellent officier. En garnison en Martinique, il gravit les échelons tout en se laissant peu à peu gagner par des convictions anti-esclavagistes et abolitionnistes. En 1792, ayant rejoint les rangs des républicains, il combat les Anglais qui cherchent à s’emparer des Antilles. Il sera à deux reprises capturé par les Anglais et emprisonné en Europe, puis libéré.

En 1797, Delgrès est définitivement acquis à l’idéologie révolutionnaire, en désaccord avec le consulat instauré par Bonaparte. A partir de mai 1802, posté à Basse-Terre, il est le commandant de la résistance guadeloupéenne contre les troupes envoyées par Bonaparte pour rétablir l’esclavage. Le 10 mai, il fait afficher sur les murs une proclamation signée de son nom « A l’Univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir ».

Fort Louis Delgrès, Guadeloupe. Photo :Filo gèn’.

« Vivre libre ou mourir ! »


Les sources historiques rapportent que cette proclamation a galvanisé les hommes de couleur qui prirent la résolution de résister jusqu’à la mort aux troupes consulaires, en adoptant le mot d’ordre « Vivre libre ou mourir ! »

Les combats se poursuivent, mais à partir du 20 mai, Delgrès et ses troupes sont obligés de se replier devant l’avancée de l’ennemi. Le 28 mai 1802, Delgrès et ses troupes, se voyant perdus, se font sauter dans la maison où ils s’étaient réfugiés dans un lieu appelé Matouba, dans la commune de Saint-Claude, à Basse-Terre. Environ 300 personnes, essentiellement des soldats et des officiers, mais aussi des civils, parmi lesquels de nombreuses femmes, on choisi la mort plutôt que le retour à la servitude.

La mémoire de Delgrès est évidemment célébrée aux Antilles, notamment en Guadeloupe où plusieurs rues et établissements scolaires portent son nom. Dans la crypte du Panthéon, une inscription rappelle qu’il est le « Héros de la lutte contre le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe, mort sans capituler avec trois cents combattants au Matouba en 1802. Pour que vive la liberté ».

Louise Labbé.

Louise Labbé, une femme libre !


Louise Labbé — parfois orthographié « Labé » — est une poétesse française d’un certain renom née à Lyon sous la Renaissance vers 1526. Elle a été surnommée « La belle cordière », en référence au métier de son père, qui fut aussi celui de son mari, riche marchand de cordes. Elle parlait et lisait plusieurs langues, jouait du luth et chantait ; elle était également habile dans les exercices du cheval et des armes, ce qui n’était pas courant pour une femme. Louise Labbé fut incontestablement une femme libre. Il semblerait que son mari l’ait laissée vivre à sa guise.

Elle tenait un salon où elle recevait avec grâce des gens de qualité, érudits, musiciens, amateurs comme elle de musique et de lecture. Les livres en latin, français, italien et espagnol abondaient dans sa bibliothèque, en un temps où les livres étaient rares.

Ce mode de vie contrevenant aux canons féminins de l’époque ne pouvait que faire naître les critiques les plus virulentes. Dès le 16ème siècle et jusqu’au 18ème, il s’en trouva pour prétendre que Louise Labbé était en réalité un homme, une lesbienne, une prostituée ou tout le moins une courtisane qui n’était pas avare de son corps qu’elle offrait gratuitement aux seigneurs et aux hommes cultivés, et qu’elle faisait payer aux autres. Cependant, rien ne vient étayer ces affirmations que les spécialistes modernes considèrent comme non-fondées. En réalité on sait peu de choses de la vie de Louise Labbé, même l’identité de son mari fait l’objet d’hypothèses.

Louise Labbé.

Louise Labbé a-t-elle vraiment existé ?


D’aucuns ont même avancé que Louise Labbé en tant que personne n’a jamais existé. Derrière ce nom se cacherait un groupe de poètes du 16ème siècle autour de Maurice Scève, chef de file de « L’école lyonnaise ». Cette hypothèse a été également réfutée par les spécialistes. On peut ajouter que le même type de rumeur s’est propagée sur Shakespeare, Molière, et d’autres.

Louise Labbé a laissé à la postérité 24 sonnets et trois élégies, publiés en 1555, qui tous parlent de l’amour. Sainte-Beuve [19ème siècle] a écrit à son sujet : « Louise Labbé était disciple de Maurice Scève et elle lui doit assurément beaucoup pour les études et les doctes conseils ; mais si elle atteignit dans l’expression à quelques accents heureux, à quelques traits durables, elle ne les puisa que dans sa propre passion et en elle-même ». 

Paul-Léon Dussac et Jean Ralaimongo.

Ralaimongo-Dussac, deux hommes pour un même combat


« Vivant, Jean Ralaimongo fut le cauchemar de ceux qui voyaient en lui un « indigène antifrançais », un « agitateur »..., et le flambeau de ceux qui croyaient au « patriote français », ou bien encore au « prolétaire malgache soutenu par le prolétariat mondial ». Aujourd’hui, Jean Ralaimongo, mort depuis une vingtaine d’années, est presque unanimement célébré dans son pays qui a retrouvé l’indépendance, et ses cendres ont été transférées en grande pompe dans la « terre de ses Ancêtres ».

Ainsi commence la biographie Jean Ralaimongo rédigée par J. P. Domenichini [Jean Ralaimongo, 1884-1943, ou Madagascar au seuil du nationalisme, In Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 56, n°204, 3e trimestre 1969, de Jean-Pierre Domenichini].

Ralaimongo [1884-1943] était un instituteur Betsileo. Sa prise de conscience de l’égalité des hommes date de sa participation à la première guerre mondiale dans les rangs de l’armée française. Rentré à Madagascar en 1920, il fonde la Ligue pour l’Accession des Malgaches à la citoyenneté française et s’engage dans la lutte pour l’égalité des droits entre les Malgaches et les colons. C’est une lutte pacifique, malgré la virulence de ses propos, menée année après année à travers des journaux : « L’Opinion », « Le Libéré », « La Nation malgache »… Il vise ainsi à mener une campagne de presse violente en faveur des libertés démocratiques à octroyer aux Malgaches et à dénoncer les abus de toutes sortes.

Monument à la mémoire de Jean Ralaimongo à Antananarive. Photo : Gloumouth1.

Les deux hommes partagent les mêmes convictions


Ralaimongo subira des représailles en tout genre : amendes, arrestations suivies d’emprisonnement, interdiction de séjour, résidence surveillée…

Paul-Léon Dussac était un colon qui venait de La Réunion, et dont la famille s’était fixée à Nosy-Bé. Bouleversé et révolté par les injustices et les abus du colonialisme français à Madagascar, il commence à s’y opposer dès 1907-1910. Il sera interrompu par la 1ère guerre mondiale. A son retour, il affiche son adhésion aux idées de la révolution bolchévique [il était né en Crimée en 1886], défiant ouvertement l’administration coloniale.

En 1828, il rejoint Jean Ralaimongo à Diégo-Suarez. Les deux hommes partagent les mêmes convictions : revendiquer pour les autochtones l’accession à la citoyenneté française et l’application intégrale des lois françaises à Madagascar ; s’opposer également aux abus administratifs faisant de la colonisation un véritable impérialisme. Ralaimongo lui laisse la direction effective du journal « L’Opinion » et la tête de son mouvement.

Dussac ne sera pas non plus épargné par la répression et subira les mêmes persécutions que Ralaimongo : condamnations, amendes, emprisonnement. Il sera plusieurs fois roué de coups. Même sa famille et ses biens seront menacés.

Jean Ralaimongo.

Développement du nationalisme dans la conscience malgache


L’avènement du Front populaire en 1936 lui apporte un court répit, mais ses luttes reprendront aussitôt de plus belle, ses revendications n’ayant toujours pas abouti. En janvier 1938, c’es la rupture avec le parti communiste français qui ne lui a pas apporté le soutien escompté et n’entend pas son plaidoyer pour les Malgaches.

Dussac est envoyé à Paris par son parti afin d’obtenir du PCF des explications sur son « lâchage ». Il ne reverra jamais Madagascar. Epuisé par ces années de lutte et par les coups redoublés de l’adversité, il mourra au mois de mars 1938.

Très affecté par la mort de Dussac, épuisé lui aussi, Ralaimongo se montra désormais de moins en moins actif. Il mourut pendant une de ses tournées politiques en août 1943.

L’action de ces deux hommes a favorisé le développement du nationalisme dans la conscience des Malgaches. C’est à la suite d’une de leurs harangues que les Malgaches ont commencé à réclamer l’indépendance pour la 1ère fois en 1929. Ils ont aussi amené la fin de certains abus du colonialisme, notamment la suppression de l’indigénat.

Pierre Savorgnan de Brazza.

Savorgnan de Brazza, le refus de toute violence


C’était le nom inconnu le plus curieux. Evidemment, « Brazza » faisait penser à Brazzaville, mais « Savorgnan », ça ne faisait pas trop africain !

Et puis, est arrivée la lettre d’un riverain qui se plaignait de ce que le nom avait été mal orthographié sur un document administratif. Ce n’était pas, disait-il, rendre justice au grand homme qu’avait été Savorgnan de Brazza. Il y avait au moins un riverain qui savait de qui on parlait !

Il fallait creuser encore. Et quand on cherche, on trouve.

Pierre Savorgnan de Brazza — Pietro Paolo Savorgnan di Brazza — est né en Italie en 1852, dans une famille aristocratique. A 17 ans, il intègre l’Ecole navale de Brest à titre d’élève étranger. Il en sort enseigne de vaisseau et embarque sur la Jeanne d’Arc pour l’Algérie. Là-bas, il est horrifié par la violence de la répression de la révolte kabyle par les troupes françaises.


Sans jamais avoir recours aux armes


Pierre Savorgnan de Brazza prend part à la guerre de 1870 dans la marine française. Il sera naturalisé en 1874. Il sera celui qui ouvrira la voie de la colonisation française en Afrique noire. Dès le début de ses explorations, il applique ce qui sera sa ligne de conduite constante à l’égard des populations africaines : le refus de toute violence, l’appel à la confiance et à la négociation. Brazza effectuera ainsi plusieurs missions pour le gouvernement, réussissant presque toujours à se concilier les populations locales grâce à son charisme et à son attitude bienveillante, sans jamais avoir recours aux armes.

En novembre 1885, il est nommé commissaire général du Congo français. Les journaux de l’époque font état des salaires décents et des conditions humaines qui contrastaient avec le régime de Léopold II sur l’autre rive du Congo. L’opposition de Brazza à une exploitation mercantile des colonies lui attirera de nombreuses inimitiés. Il sera diffamé sans relâche.

Pierre Savorgnan de Brazza.

La cupidité des sociétés capitalistes privées


En 1888, il entre en franc-maçonnerie mais, en 1904, il donne sa démission en invoquant les responsabilités de la franc-maçonnerie dans la gestion de la colonie de l’Afrique-Équatoriale française. En 1897, Brazza s’oppose à la décision du ministre des Colonies de soumettre les territoires qu’il a gagnés à la France au régime de la concession, déjà en vigueur au Congo belge, et qui livrerait les populations à la cupidité des sociétés capitalistes privées chargées de « mettre en valeur » ce territoire de 650.000 km² composé du Gabon, du Congo et de l’Oubangui-Chari.

A la fin du 19ème siècle, pendant que Brazza est retiré à Alger, le territoire de l’Afrique équatoriale française est divisé entre environ 40 compagnies concessionnaires, qui se partagent l’exploitation de ces pays, déciment les populations soumises aux violences et aux brutalités : portage, travaux forcés, réquisitions et répression de toute tentative de résistance.

En 1905, l’Etat confie à Savorgnan de Brazza une mission en vue d’inspecter les conditions de vie dans les colonies. Il en revient avec le « rapport Brazza » qui dénonce les influences de l’intérêt privé dans la politique coloniale. Ce rapport sera mis sous le boisseau par l’Assemblée nationale et restera pendant longtemps inaccessible au public. Mais sa santé se détériore. Atteint de fortes fièvres, il est décède à Dakar le 14 septembre 1905. Son corps est inhumé au Père-Lachaise, sa veuve ayant refusé qu’il soit placé au Panthéon.

Toussaint-Louverture.

Toussaint-Louverture, chef incontesté de 4000 hommes


Le « père de la révolution haïtienne » n’est certainement pas un inconnu. Mais il est probable qu’on le connaisse davantage ailleurs qu’à La Réunion.

En dehors du Port, où peut-on trouver une rue à son nom ? Dans plusieurs villes de l’Hexagone : Bobigny, Clermont-Ferrand, Lorient, Montpellier, Niort, Palaiseau, Poitiers, Saint-Brieuc… Plus un lycée Professionnel à Pontarlier et une école primaire à Clichy, une statue à Bordeaux, une plaque commémorative à Grenoble et dans la crypte du Panthéon… Sans parler des Antilles et d’Haïti elle-même.

Toussaint serait né au Dahomey [aujourd’hui le Bénin] en 1743. Il était esclave sur la plantation Bréda à Saint-Domingue, ancien nom d’Haïti. Il est affranchi autour des années 1770 et s’appelle alors Toussaint Bréda.


Des hommes disciplinés et entraînés à l’européenne


En 1779, il est attesté que Toussaint Bréda est un homme libre, qui a appris à lire et à écrire, petit propriétaire d’une habitation qui cultive le café, avec 13 esclaves. Eh oui, il ne sera pas le seul ex-esclave, ni le seul ex-engagé qui aurait dans un premier temps suivi le mouvement général en devenant esclavagiste ou engagiste !

Malgré cette ascension sociale dans le système et cette relative réussite économique, lorsqu’en 1791 les Noirs de Saint-Domingue, encouragés par la Révolution française, décident de prendre les armes et de se battre pour la liberté, Toussaint se joint au mouvement, on ne sait pas très bien pourquoi. C’est lui qui fait de la masse plus ou moins désorganisée des insurgés une armée de 4000 hommes disciplinés et entraînés à l’européenne.

Peu à peu, avec une stratégie efficace et des actions parfois controversées, Toussaint, qui a pris le nom de Louverture, est devenu le chef incontesté du mouvement. Au final, devenu l’allié du nouveau gouverneur nommé par la France, il est fait Général de Brigade, puis Lieutenant-Gouverneur de Saint-Domingue.

Toussaint-Louverture.

Haïti, 1ère république noire de l’histoire du monde


Cependant, en 1801, Napoléon Bonaparte, qui pense à rétablir l’esclavage, envoie des troupes à Saint-Domingue pour combattre la révolution et mater les Noirs. Il arrive à se saisir de Toussaint par traîtrise et le fait enfermer à la prison de Joux en Franche-Comté, où Toussaint-Louverture va mourir en 1803 de maladie et de malnutrition.

Toussaint-Louverture n’a pas pu terminer ce qu’il avait commencé à Saint-Domingue, mais grâce à lui et à ceux qui ont achevé son œuvre, Haïti est la seule colonie française où la libération des esclaves a été arrachée par les esclaves eux-mêmes. Et la 1ère république noire de l’histoire du monde, proclamée en 1802.

Avant sa mort, Toussaint-Louverture aurait dit : « En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs. Il repoussera par les racines, parce qu’elles sont profondes et nombreuses ! »


Ici comme ailleurs les noms de femmes sont très rares


Ce petit panel n’est évidemment pas exhaustif. Il y a encore bien des noms des voies du Port qui mériteraient que l’on s’y attarde. Mais une remarque pour finir : ici comme ailleurs les noms de femmes sont très rares. Celles que l’on trouve sont soit des célébrités nationales ou internationales (Sidonie Colette, Marie Curie, Louise Michel, Joan Robinson, Rosa Luxemburg…), soit elles ont des homonymes de sorte qu’il est difficile de savoir qui est qui, soit ce sont des personnalités locales récentes sur lesquelles on n’a pas encore écrit.

On ne peut quand même pas dire qu’il n’y a pas eu assez de femmes remarquables dans l’histoire ! Municipalités — du Port ou d’ailleurs —, pensez-y la prochaine fois que vous aurez à baptiser une rue !

Expédite Laope-Cerneaux
Juillet 2018

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