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Miss CINOR : Cafrine, ousa oulé ?

16 novembre 2014
Geoffroy Géraud Legros
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On pourrait chaque année écrire que l’on n’aime pas les concours de Miss — et on ne les aime pas. Mais il faut, d’abord, essayer de comprendre à quoi servent ces shows devenus de véritables institutions et l’abîme qu’ils creusent entre le peuple réel des femmes et les « représentantes » que leur assigne la société post-coloniale.

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Photo : L’effet Péï, marque partenaire

Lorsqu’il fut surnommé le « beau » pays, le triangle formé par les communes de Saint-Denis, Sainte-Marie et Sainte-Suzanne, aujourd’hui vilainement nommé CINOR, était loin d’être « beau » pour tout le monde. Desbassayns, Fréon Sicre de Fontbrune, Routier, Béraud, Vergoz, Gillot l’Étang, Moreau, Boyer de la Giroday, Legras, Pajot, De Guigné, Lory, Diomat, Bédier, Dioré, Rontaunay, Levavasseur, Dejean de la Bâtie, Gérard… C’est sous la férule de ces familles, dont beaucoup — mais pas toutes — ont aujourd’hui disparu de la conscience collective, que trimaient, dans cette partie de l’île, les esclaves pour la plupart d’origine malgache et africaine.

En 1848, à l’heure de l’Abolition, Saint-Denis compte 10.057 esclaves pour 7.786 hommes libres (parmi lesquels « libres de couleur »), proportion qui s’élève à 3.589 pour 1.098 à Sainte-Marie et à 3.804 pour 1.640 à Sainte-Suzanne [1]. Une main d’œuvre à laquelle sont venus s’ajouter, après l’Abolition, des engagés arrivés d’Inde, mais aussi, de la Grande Île, de Rodrigue, ou du Mozambique.

Lieu, parmi d’autres, du fameux « métissage » réunionnais — dont on répètera ici, (à bon(s) entendeur(s)), qu’il est une hybridation biologique et certainement pas l’instauration d’une égalité post-esclavagiste — la part Nord du pays n’a pas grand chose à voir avec la carte postale touristico-politique que l’on nous vend depuis les années 1970, d’une île peuplée de métisses à la peau couleur miel, qui, entre parenthèses, n’auraient rien d’autre à faire que d’attendre « kitouni » sur la plage qu’un touriste zorey veuille bien venir les « poiquer ».

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Carte postale...

Promenez-vous à Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne : vous y verrez Malbars et Malbaraises, Maouls et Maoules, Mahorais et Mahoraises... Cafres et Cafrines. Une population bigarrée, Créole — terme qui, chez nous, veut dire « Réunionnais » et non « colon né sous les tropiques », comme nous le serinent trop souvent des minus habens pour lesquels le monde entier tient dans un Larousse.

À ce stade, le lecteur doit se demander si, parti du « name dropping » de familles esclavagistes pour arriver au moucatage des clichés touristiques, en passant par les statistiques de 1848, mon but est d’affirmer qu’il y a, à la Réunion, des Réunionnais noirs.

Tel est mon propos, et il faut bien constater que ce constat, que l’on nommera comme on voudra — racial, pigmentaire, ethnique — ne va pas forcément de soi, au vu des derniers épisodes de ce feuilleton annuel si prisé qu’est l’élection de Miss Réunion, dont la phase « Nord » vient de s’achever, avec la désignation de « Miss CINOR ».

Un simple regard au panel des concurrentes suffit à faire apparaître l’abîme qui sépare le peuple réel des femmes et l’image qu’en (f)ont ces entrepreneurs en représentations collectives que sont, consciemment ou non, les organisateurs des concours de Miss, devenus de véritables institutions dans notre pays.

Or, c’est encore une fois l’image d’un beau pays « blanc » qui domine le casting de « Miss CINOR ».

Les habituels pinailleurs, on le sait, argumenteront sur la coloration, plus ou moins prononcée de telle ou telle postulante pour affirmer que la « diversité » a bien été respectée. Ces querelles des couleurs, qui accompagnent chaque élection de Miss ou presque, ne sont elles-mêmes que la reproduction de l’ordre esclavagiste, où l’on « classait » les êtres issus de l’inévitable métissage en fonction d’une échelle allant du plus clair au plus foncé, en kakayant sur ses quartiers de blancheur — quarteron, octeron, etc. Là, c’est l’inverse, mais c’est exactement la même chose.

Surtout, interroger la « diversité » de cet exercice revient à en écarter le « signifiant » fondamental, c’est-à-dire : l’identité. En clair, comment expliquer qu’une seule cafrine entre dans la composition du tableau ? Les cafres, cafrines, ont-ils disparu du Nord de l’île avec la plupart des noms de maîtres cités ci-dessus ?

Où sont les peaux africaines, dravidiennes, pourtant omniprésentes dans un paysage que l’on voudrait faire croire « klèrsi » ?

Et pourquoi, au passage, la fille « yab », surtout lorsqu’elle est blonde, doit-elle être apprêtée comme une actrice de série anglo-saxonne ou une golden girl de Malibu Beach ?

Les élections de Miss, avec ce qu’elles imposent de procédures de standardisation, de rationalisation au plus petit dénominateur commun de la féminité, font de la femme un lieu commun. Les élections de Miss à La Réunion visent plutôt au non-lieu : une beauté sans type, sans couleur, sans appartenance, finalement, à l’image d’un pays qui, à en croire les slogans touristiques, est à tout le monde — sauf, peut-être, à ceux qui l’habitent. Et qu’un poil d’identité ne s’avise pas de dépasser !

On sait quels déboires ont vécu les (très) rares Miss noires élues dans le pays. Et on ne peut pas comprendre la vague de haine qui s’était échouée sur l’avant-dernière lauréate dont le prénom, « Vanille », qui annonçait la couleur, côtoyait le patronyme comorien de M’Doihoma. Un nom qui, fut-il porté par une fille blanche, ou parce que porté par une fille blanche, reflétait déjà trop cette négritude que tentent d’extirper notre « modernité », notre « tolérance », et notre obsession du « progrès ».

Geoffroy Géraud Legros

On sait combien les termes du débat contemporains sont devenus tortueux et piégeux. Rien de plus contre-productif, désormais, que de parler de « racisme », même face à un cas avéré de racisme : la police de la pensée nouvelle manière a tôt fait d’intervenir, et d’apposer l’étiquette « politiquement correct » à la dénonciation de discriminations qu’il n’est désormais plus permis de nommer « raciales ». Voici le temps des « rebelles » et des « dissidents », c’est-à-dire des type qui comptent les Noirs dans les équipes de foot, écrivent des pavés pour justifier la tuerie d’Utoya et, on l’a entendu récemment, expliquent que Pétain a sauvé les Juifs.

Les choses vont (encore) un peu différemment chez nous ; d’abord parce que, pour reprendre une image chère à feu Joseph Varondin, quelques lambrequins de civilisation, bien que cariatés et branlants, dissimulent encore un peu le vide de la pensée désormais revendiqué dans l’Hexagone.

Surtout, parce que le débat public ayant quasiment disparu, plus grand chose ne vient troubler la succession des finales de concours de Miss, Grand Raid, Master Marmite et autres amusettes qui, à l’inverse de la production médiatique française, n’ont pas pour objet, ou du moins pas pour objet principal, de créer le dissensus et d’élever systématiquement les conflits culturels et ethniques.

Les changements procédant chez nous plus par diffusion que par ruptures, c’est ti-lamp ti-dousman que s’instaure néanpmoins une humeur idéologique un peu comparable à celle de « là-bas ».

Ainsi, la « question cafre » — c’est-à-dire, l’appréhension du fait social objectif, mesurable et mesuré, notamment par un Loran Médéa, que le groupe Kaf constitue dans la société réunionnaise une classe sociale tendanciellement dominée— déclenche aujourd’hui plus de haussements d’épaules et de ricanements qu’autrefois. Ah bon ? Non, sa té lontan sa, zordu noute toute lé parey, etc. Les classes moyennes parleront, elles, d’assistanat, de refus de travailler, d’alcoolisme, et évidemment, de « choix de vie » et de « victimisation ».

Dans le même temps, tout comme nombre de Français redécouvrent la théorie pétainiste du Glaive et du Bouclier et les conspirationnismes des années 1930, on voit ici ressurgir les rhétoriques de l’« Esclavage doux » de Bourbon, diffusée par les sucriers réunionnais après 1848, ou celle de l’étrangeté de la religion et de la culture tamoules. De même entend-on parfois assimiler pêle-mêle Yab et Groblan — pour ne rien dire de cette petite génie du graphisme qui,dans l’une de ses « oeuvres », évacuait le Yab de la société réunionnaise, au profit du Métro.

Bref, les lecteurs l’auront remarqué, nous évitons de parler de « racisme » lorsque nous abordons des questions telles que celles, récurrentes dans le débat réunionnais, du choix des miss Réunion... même si, à l’évidence, le taux de mélanine est l’un des critères déterminant de cette sélection.

On se bornera donc à signaler le contraste entre les Miss, censées être nos « ambassadrices », et la représentation du Réunionnais mise en avant par les institutions qui l’invitent à aller se faire voir ailleurs, à y trouver un boulot, et si possible, à y rester. Et là, miracle ! On a retrouvé la cafrine, on a retrouvé le cafre…paré pou ambarké.

GGL

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1« L’abolition de l’esclavage à La Réunion », de Sudel Fuma, Le GRAHTER, Océan Editions

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