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Tribune Libre de C. Julia

Métissage impossible, liberté improbable

8 février 2015
C. Julia
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La 5ème édition du « Festival de la liberté métisse » organisée par le Conseil Régional s’est achevée en décembre 2014, sans que n’ait été donné l’éclaircissement attendu sur la signification de l’intitulé de la manifestation qui, pour la plus importante collectivité locale de La Réunion, tient lieu de 20 désanm.

Dans une indifférence quasi générale, quelques rares interrogations ou timides critiques n’auront pas forcé le débat sur ce que ce nom veut dire, sur ce que le choix de cette dénomination, le « Festival-de-la-liberté-métisse », est le signe : lecture contemporaine d’un événement historique vieux de plus d’un siècle et demi ?

Nouveau rapport de forces culturel autour d’une date dont a pu croire qu’elle avait fini par faire consensus ? Ou simple concession impensée aux codes de la modernité bling-bling ?

Depuis son annonce par Sarda Garriga le 20 décembre 1848 et la 1ère fête qui s’ensuivit, la célébration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion aura connu des fortunes diverses [1].

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"Danse des noirs sur le place du gouvernement, le 20 décembre 1848, abolition de l’esclavage". (Antoine Roussin)

La danse des Noirs saisie par Roussin a traversé les décennies, de la place du Barachois aux champs de canne, aux cours familiales, aux podiums municipaux, les kabars s’accompagnant d’expositions, de défilés, de concours, bref de festivités disparates dont le propos est quelquefois éloigné de l’abolition célébrée.

Autant que le temps historique de la fin de l’esclavage et quelquefois plus que lui, c’est le temps lontan qui est exalté, celui de traditions culturelles de toutes sortes, parées pour l’occasion de toutes les vertus… Double et paradoxale célébration qui confère désormais à bien des « programmes » une dimension plus ou moins commémorative et une coloration étonnamment nostalgique.

En 166 ans, le statut de la date commémorative a changé et la considération des Réunionnais a elle aussi changé. 1983 marque un vrai tournant : le jour de l’abolition de l’esclavage dans le département de La Réunion devient férié. 1998 en est un autre qui, pour la commémoration des 150 ans de cette abolition, réunit un comité d’organisation dont la composition et la nature, autant symbolique, pédagogique que festive, attestait la volonté de rassembler toute la société réunionnaise autour du 20 désanm.

De fait, à partir des années 2000, le 20 désanm — que presque plus personne n’écrit 20 décembre pour évoquer la fête commémorative [2] — n’a plus fait l’objet, en tout cas publiquement, de procès en légitimité.

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En 1987, à Saint-Denis, le 20 décembre est encore l’objet d’une mascarade : la "Fête des letchis", avec cortège de chars, reine des letchis et feu d’artifice ! Objectif : passer sous silence l’abolition de l’esclavage... Publicité publiée dans la presse locale.

Il est déjà loin le tollé soulevé par une fête des letchis organisée à St-Denis dans la 3ème semaine de décembre et qui fît long feu. Même les communes réputées autrefois les plus récalcitrantes ont inscrit le 20 désanm à leur calendrier et aucune alternance politique n’est venue briser cette concorde. Jusqu’au Préfet qui en 2015 invite à la fête dans les jardins de la Préfecture !

Ce consensus n’est pas parfait. Certains n’ont pas fini de s’insurger qu’il ait fallu attendre 1983 pour obtenir une reconnaissance officielle par l’État d’une date fondamentale de l’histoire de La Réunion : il a fallu plus de 100 ans, en effet, un délai équivalent à celui qui s’est écoulé avant que le 14 juillet devienne pour la France la fête nationale...

Ceux-là sont de moins en moins nombreux mais leurs récriminations semblent vouloir être éternelles… ce qui ne les empêche pas de s’accorder quelquefois avec les nostalgiques du 20 désanm du fénoir qui déplorent avec Danyel Waro que la fêt’ kaf soit depuis son institutionnalisation « dans la min lo mér »…

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Une fêt’ kaf qui, depuis son institutionnalisation, est passée « dans la min lo mér » comme le chante Danyèl Waro… Mêmes les communes réputées autrefois les plus récalcitrantes ont inscrit le 20 désanm à leur calendrier et aucune alternance politique n’est venue briser cette concorde. Jusqu’au Préfet qui en 2015 invite à la fête dans les jardins de la Préfecture !

Une institutionnalisation qui par nature vise le rassemblement de l’ensemble du corps social et qui a adossé ou rebaptisé la fêt kaf en fête de la liberté, en fête réunionnaise de la liberté ou en fête de toutes les libertés. Une variation sémantique qui a aussi ouvert un débat, sensé, entre les tenants de l’appellation héritée et ceux de l’idéal célébré.

Nous en étions là, jusqu’à la création de ce « Festival-de-la-liberté-métisse » par le Conseil Régional de La Réunion. Un « Festival de la liberté métisse » en guise de 20 désanm. Un « Festival de la liberté métisse » dont le nom censure la commémoration qu’il est censé célébrer. Un « Festival de la liberté métisse » où il n’est plus question ni du 20 désanm, ni de la fêt kaf, ni de l’esclavage, ni de son abolition.

Clap de fin donc pour le 20 désanm. Et depuis 5 ans, place à un « Festival de la liberté métisse » incompréhensible, illégitime et, en dépit de son coût, étriqué.

Incompréhensible car qu’est ce qu’une liberté métisse ? Le métissage est une réalité humaine, observée aussi dans le monde animal, végétal et même minéral. Mais on ne voit pas, même en forçant la métaphore, de quelles épousailles fécondes pourrait naître une liberté métisse.

Le beau mot de « liberté » supporte le compagnonnage d’adjectifs, le supporte d’autant mieux qu’ils l’amplifient, qu’ils la magnifient. Il souffre à l’inverse de qualificatifs qui viennent plus ou moins sournoisement la mettre sous contrôle ou affadir son sens.

Tel est le péché de cette liberté métisse, incompréhensible, improbable, aussi surréaliste que la célèbre rencontre fortuite sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie [3]

Illégitime parce que la liberté qui a été annoncée en 1848 et qui est fêtée tous les 20 désanm est celle qui a mis fin à l’esclavage à La Réunion.

Cette donnée historique est immuable. Et pas plus qu’on ne comprendrait un changement d’objet à la fête du 14 juillet ou de l’Armistice en France, ou à la Fête de l’Indépendance aux Seychelles, on ne saurait valider ce glissement d’objet imposé au 20 désanm.

Étriqué parce que les initiateurs du « Festival de la liberté métisse » ont perdu de vue que cette liberté fêtée à La Réunion le 20 désanm, c’est la liberté espérée par les esclaves partout, sur tous les continents, depuis la nuit des temps jusqu’au XXIème siècle, c’est la liberté chantée par les poètes, dans toutes les langues, sur tous les tempos, qui peut faire chavirer le cœur du monde.

Vouloir ou postuler que dans l’île de La Réunion cette liberté soit métisse — ou qu’elle le soit devenue parce que le peuple réunionnais et la culture réunionnaise sont métissés — prive cet idéal laïc non seulement d’une partie de sa substance, d’une partie de sa puissance mais aussi de son universalisme.

Dans la décision du Conseil régional, qui est une décision politique, il est difficile de faire la part de la stratégie de communication et du parti pris idéologique.

Probablement un peu des deux, le « Festival de la liberté métisse » épousant quelques traits de son époque : perte de sens historique, disqualification de la culture au profit du divertissement, goût des événements médiatiques et des slogans lénifiants unanimistes…

Le « Festival de la liberté métisse » est un événementiel-médiatico-touristico-culturel. Un Festival est plus branché qu’une fête. Le programme, pour l’essentiel un plateau artistique, bénéficie de moyens conséquents et d’une large médiatisation. En 2015, la communication s’est enrichie d’un nouveau slogan : le « Festival de la liberté métisse » devient « un événement des… îles Vanille ».

Un bien curieux enjoliveur exotique qui ajoute à l’insignifiance de la manifestation : l’esclavage n’a pas été aboli à Maurice, aux Seychelles ou dans n’importe quelle autre île « Vanille », un 20 décembre, ni même en 1848 [4].

Au fond, plus que leurs choix économiques, ne serait-ce pas davantage dans leur rapport à l’histoire et à la mémoire que les postures politiques des deux derniers présidents de Région se révèlent irréconciliables ?

Là où Paul Vergès avait entretenu, et entretient toujours, une relation obsessionnelle à l’histoire, Didier Robert a choisi la communication.

Le 1er avait d’ailleurs sous-estimé les réticences générées par son acharnement à vouloir imposer sa vision de l’histoire, à instrumentaliser l’histoire et en particulier celle de la période esclavagiste au bénéfice de sa vision de La Réunion, à sculpter lui-même l’œuvre forcément monumentale et parfaite qui figurerait sa place et sa trace dans l’histoire.

Par réaction ou par conviction, son successeur a peut-être voulu « équilibrer », à sa façon, cette lecture de l’histoire en… métissant la liberté, en « éclaircissant » un peu l’histoire — d’aucuns pourraient dire en « blanchissant » le 20 désanm — pour lui faire davantage ressembler à La Réunion sur papier glacé telle que l’affectionne l’IRT.

Certes, il est normal et même sain qu’avec le temps, une commémoration change de tonalité et perde de sa ferveur originelle. Lorsqu’il s’agit de la part sombre et violente de l’histoire, le ressentiment finit par céder devant le rassemblement de la communauté.

Une saine distance s’installe et profite à l’avancée sereine de la recherche. Rien d’offusquant donc dans la mutation de la fête du 20 désanm, moins idéologiquement marquée, plus socialement partagée.

Concédons au passage qu’il y a quelque chose d’agaçant dans les lamentations réitérées et anachroniques de ceux qui évoquent le fait esclavagiste en 2015 comme s’ils en avaient été marqués dans leur propre chair, comme si les acteurs de l’esclavage étaient vivants, comme si la dénonciation des crimes du passé pouvait absoudre les errements du présent.

Comme l’histoire du monde, comme celle de l’humanité, l’histoire de La Réunion s’écrit encore. Et au fur et à mesure que s’élabore ce récit et au fur et à mesure que le temps s’écoule, le regard que les Réunionnais portent sur leur histoire s’aiguise. La politique mémorielle des institutions a vocation à accompagner ce changement. Elle a même vocation à l’anticiper. Mais elle ne saurait procéder par effacement d’une date ou en altérer le symbole.

Le 20 désanm est précisément un des symboles autour desquels La Réunion est en train de se réunir, un repère qui va en apaisant et en fortifiant le lien social, un point d’ancrage, qui ne la coupe pas du monde. Maquiller le 20 désanm en « Festival de la liberté métisse » prive La Réunion de ce symbole en construction, barbouille l’une de ses principales références mémorielles. Au moment même où il a cessé d’être un point de tension dans la société réunionnaise, et entre les Réunionnais.

C. Julia

Notes

[1cf « Le 20 décembre 1848 et sa célébration à la Réunion, du déni à la réhabilitation, de 1848 à 1980 » - (Prosper Eve)

[2Sauf le Conseil Régional qui dans sa communication autour du Festival évoque le 20 décembre

[3Les chants de Maldoror, Lautréamont

[4L’abolition de l’esclavage a eu lieu en 1835 à Maurice (où elle est fêtée tous les 1er février) ainsi qu’aux Seychelles (où il n’y a pas de fête officielle)

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