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Méandres géopolitiques, ou : comment peut-on être Charlie ?

11 janvier 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Quelque chose est bien né, ce 11 janvier 2015, sur les boulevards parisiens et aux quatre coins de la France... à rebours de la mobilisation citoyenne et de ses espoirs.

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Crédit : RTS

Issues de mouvements spontanés, les manifestations de soutien au journal Charlie Hebdo ont eut tôt fait d’être rattrapées par les politiques : récupération ? Moment d’« unité » où « du pire surgit le meilleur », comme l’écrit, avec un tact discutable, le très médiatique constitutionnaliste, Olivier Duhamel ? Comme bon nombre d’acteurs politiques et de grands médias, celui-ci se réjouissait de la présence annoncée d’Angela Merkel, Mattéo Renzi, David Cameron et Mariano Rajoy au grand rassemblement qui s’est tenu ce dimanche 11 janvier.

Une équipe de dirigeants européens qui s’est donc jointe à François Hollande lequel, timing présidentiel oblige, n’a confirmé qu’assez tardivement sa présence à une manifestation qui, apprend-on depuis, aurait rassemblé près de 4 millions de personnes à travers la France.

Il aura donc suffi de quelques heures pour que la thématique du « réveil européen », issue de l’agenda des élites des États membres de l’UE et de ses dirigeants, se substitue aux mots d’ordres populaires d’abord lancés par les syndicats de journalistes, en faveur de la « liberté de la presse », de la lutte contre « l’obscurantisme », mais aussi de la défense d’une certaine irrévérence considérée comme la marque du peuple de gauche.

Une « Europe » dont les contours sont apparus plus clairement au fur et à mesure que s’allongeait la liste des participants et que s’égrenait le chapelet des condoléances diplomatiques. Ainsi, une certaine audience a été accordée à la communication de l’OTAN, auteure d’un communiqué de soutien à « la France alliée » et dont le secrétaire général, Jens Stoltenberg, a lui aussi participé au défilé dominical.

Un quasi-embargo a en revanche frappé les messages de soutien adressés par le Kremlin, d’où Vladimir Poutine a joint par téléphone le Président François Hollande, lui demandant de transmettre « sa profonde compassion » aux « familles des victimes », au « peuple de Paris et au peuple français ».

« M. Poutine a condamné cette action barbare et exprimé l’espoir que ses auteurs seront retrouvés et condamnés aux châtiments mérités », rapportait avant-hier le service de presse du Kremlin. La Russie — dont la politique anti-terroriste a été vivement attaquée par le passé dans la presse de l’Ouest — est quasiment absente du traitement par les grands médias de la mobilisation internationale de ce dimanche. L’Ukraine y est en revanche à l’honneur : le Président Petro Porochenko était en première ligne du cortège, aux côtés de François Hollande et de ses prestigieux invités.

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En battant le pavé parisien, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, aura à peu de frais redoré son blason auprès des institutions européennes.

Autre hôte venu de l’Europe orientale : le Premier ministre hongrois Viktor Orban, annoncé par la presse a veille du défilé. Des participations qui soulignent le glissement sur le terrain géopolitique d’un rassemblement initialement prévu pour exprimer la défense des « valeurs républicaines » — valeurs que n’incarnent guère les deux dirigeants Est-européens.

Ainsi, le chef du Gouvernement hongrois a défrayé la chronique en réhabilitant ensemble le concept de « Grande-Hongrie » et la figure de Miklos Horty, ancien amiral de l’Empire austro-hongrois devenu régent après l’écrasement de la Révolution hongroise de 1918 par un corps expéditionnaire dirigé par le général français Berthelot. Exerçant un pouvoir sans partage de 1920 à 1944, l’amiral Horty avait promulgué dès son arrivée au pouvoir une série de mesures antisémites — il n’approuva pourtant jamais directement la destruction des Juifs hongrois par les « Croix-Fléchées », parti nazi hongrois, et l’armée allemande qui occupa le pays en 1944.

Viktor Orban est aussi, à un certain degré, l’artisan d’un regain du « pan-touranisme » promu au début du siècle dernier par Enver Pacha. Un projet politique dont l’expression hongroise contemporaine va de pair avec la création d’une identité magyare fantasmée, qui a porté le dirigeant hongrois à affermir les relations entre son régime et celui du dirigeant islamiste, Rexhep Tayyip Erdogan, adepte du néo-ottomanisme.

Ces orientations sont plus affirmées dans les rangs du parti d’extrême-droite « Jobbik », dont le leader, Gábor Vona, antisémite connu pour ses actions paramilitaires contre les Rom, affirme que « l’Islamisme est le seul rempart contre le chaos mondialiste ».

Régulièrement accusé d’être sous l’influence de « Jobbik », Viktor Orban aura sans doute fait coup double en allant battre le pavé parisien : être de « manife » lui permet de redorer à peu de frais un blason terni par un euroscepticisme qui, s’il ne dépasse guère le stade des déclarations, n’en indispose pas moins es institutions européennes.

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Le Président Petro Porochenko (ici avec Barack Obama) était à la manifestation. Pour l’Ukraine, le terrorisme est un fait total et global dont la Russie est à l’avant-garde. La lutte de l’URSS contre le pouvoir hitlérien était une "invasion, qui ne doit pas se reproduire" a déclaré il y a quelques jours le Premier ministre Arsenij Yatsenyuk, qui appelle à une "union contre le terrorisme". Photo : Pete Souza


Du côté ukrainien, l’attentat contre l’hebdomadaire français a fourni l’opportunité au premier ministre, Arsenij Yatsenyuk, en visite à Berlin, d’établir un parallèle entre l’attaque terroriste de Paris et la guerre menée par l’armée de Kiev contre les rebelles du Donbass. « Nous pleurons ceux qui ont perdu leur vie », a déclaré le dirigeant ukrainien, avant d’avertir l’Occident des risques auxquels il s’expose en ne soutenant pas l’« opération anti-terroriste au Donbass », rapporte le magazine ukrainien « Korrespondent ». « Certains peuvent se dire : ce qui se passe en Ukraine ne nous arrivera pas. Et pourtant, cela arrive, au Canada, en Australie, en Belgique et c’est arrivé hier en France. Nous devons être unis dans la lutte contre le terrorisme ».

Ces propos, qui font du « terrorisme » un fait total et global et insinuent que la Russie en est l’avant-garde, sont pourtant passés relativement inaperçus, demeurant à l’ombre d’une polémique déclenchée par M. Yatsenyuk, qui a qualifié « d’invasion soviétique » la lutte de l’URSS contre le régime nazi pendant la Seconde guerre mondiale. Une manière, pour le politique issu des rangs du parti de Ioulia Timochenko engagé dans la consolidation de son propre électorat, de s’adresser aux nombreux groupes et groupuscules d’extrême-droite dont le poids au sein des forces armées, mais aussi dans les sphères culturelles, est loin d’être négligeable en Ukraine occidentale.

Ce sont ces affinités qui expliquent sans doute pour partie l’absence de référence à l’intégrisme islamique dans les propos de M. Yatsenyuk : nombre de protagonistes des évènements dits de Maïdan ont fait leur « classes » contre l’armée russe dans les rangs intégristes tchétchènes.

Plusieurs députés de la « Rada » — Assemblée nationale ukrainienne récemment élue — ont d’ailleurs salué l’attentat perpétré le 4 décembre dernier au centre de Grozny par le mouvement « Émirat islamique du Caucase » — personne, notera-t-on incidemment, ne s’est alors mêlé d’« être » l’un des multiples journaux réduits en cendre par les assaillants.

« Un second front est ouvert contre la Russie », (…) « nos frères du Caucase se libèrent de leur chaînes », ont notamment déclaré deux parlementaires, membres de la coalition au pouvoir.

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Le 4 décembre dernier, un attentat revendiqué par "l’Émirat islamique du Caucase" ravageait la Maison de la Presse de Grozny. Photo : Elena Ifonina

L’attaque s’était soldée par l’incendie de la Maison de la presse ciblée par les terroristes, et la mort de dix policiers. D’autres sources, qu’il n’a pas été possible de recouper, attribuent à M. Yatsenyuk des propos mettant directement en cause MM. Poutine et Kadyrov, dirigeant de la Tchétchénie, dans les attentats contre « Charlie Hebdo ».

La présence tardivement annoncée du russe, Sergeï Lavrov à la manifestation parisienne ne permettra sans doute guère de conjurer le sens géopolitique que souhaitent conférer à l’événement ses principaux entrepreneurs.

Là où les citoyens veulent un « sursaut » ramenant la vie dans la dépouille démocratique, eux veulent, à la manière des hobereaux décadents et corrompus de l’Alraune d’Ewers, extirper de ses derniers spasmes de quoi faire naître un vieux rêve : celui de l’unité d’un bloc co-fantasmé de longue date par l’Anglosphère et la Germanie, l’« Occident » d’une Reconquista rêvée, prolongé en MittelEuropa et en MittelAsia (le premier ministre islamiste turc Davutoglu, qui s’est découvert une subite détestation pour le « terrorisme » était aussi de la partie), trouvant ses confins les sables de l’Arabie de Lawrence — les pétromonarchies du Golfe, bailleurs de fonds des djihadistes de tous poils ont elles aussi manifesté. Un ensemble géopolitique et ses avant-postes érigés face à la barbarie orientale — catégorie qui, nous l’a enseigné Ernst Nolte, permettait déjà à la « défense de l’Occident » du siècle dernier de mettre dans le même sac bolchevisme et judaïsme.

« Paris, capitale du monde », titrait « L’Obs ». C’est-à-dire, capitale d’un monde circonscrit par les lignes de forces de la guerre civile européenne et de la thalassocratie américaine.

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Crédit : Radio Canada

Aux marges et au-delà, ne sont que ténèbres orientales, ténèbres tatares qui ont repris la place un temps devenues ténèbres bolchéviques, ténèbres islamiques (plus ou moins) substituées aux ténèbres judaïques, ténèbres indigènes dont on parle aujourd’hui avec des mots qui n’ont pas changé depuis Spengler et ses « fellahs ».

Quelque chose est bien né, ce dimanche 11 janvier 2015, sur les boulevards parisiens ; mais ce « quelque chose » pourrait bien échapper à la masse des manifestants.

C’est à tort que certains ont moqué le mot d’ordre adopté par ces derniers : « je suis Charlie » veut dire : « si tu tues l’Autre, c’est moi que tu tues ».

C’est à tort que l’on a qualifié de « moutons » les centaines de milliers de citoyens qui ont battu le pavé : ceux-ci n’ont pas fait acte de grégarisme, mais d’engagement et de responsabilité.

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Le couple franco-allemand, ou la confusion des sentiments. Photo SIPA, extraite de l’ "Obs".

Mais dépourvus d’organisation autonome, privés de force collective à opposer à la formidable dynamique de dépossession qu’exerce la délégation politique, fut-elle désacralisée, les rassemblements citoyens, si massifs soient-ils, sont promis à être dispersés par cette arme imparable des dominants : la confusion des sentiments, matérialisée par le cliché, d’un kitsch et d’une vulgarité qui confinent à l’ignoble, d’Angela Merkel les yeux clos tombée, telle une walkyrie envapée, dans les bras de François Hollande.

Comment, dès lors, peut-on « être Charlie » ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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