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A voir au cinéma

« Lonbraz Kann » : une œuvre majeure

15 avril 2015
Guy Martin
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Dans quelle mesure sait-on ce que l’on met dans une œuvre ? Dans quelle mesure sait-on que l’on fait une œuvre majeure ? C’est pourtant bien une œuvre majeure que nous offre David Constantin avec son film « Lonbraz Kann ».

Danny Bhowaneedin dans le rôle de Marco, la cinquantaine, mécanicien à l’atelier du moulin. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Son absence évidente de « gros moyens », le réalisateur mauricien David Constantin la transforme en force pour faire, avec un style totalement personnel, un film important loin de tous les clichés touristiques.

David Constantin filme le changement inéluctable de notre époque qui touche l’île Maurice. Il filme le « progrès » qui broie tout sur son passage, les hommes et la terre qui les nourrit depuis des siècles.

Il filme des hommes dont les parents, volontaires ou non, ont participé à la mise en valeur des terres des possédants. Des hommes jetables quand la période change et qu’on les remplace par d’autres tout autant exploités. Ce changement touche tout le monde et écrase aussi beaucoup de ceux qui pensaient en tirer profit.

Raj Bumma dans le rôle de Bissoon, 65 ans, laboureur. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Le propos est sombre, abordé avec délicatesse. Sans aucun doute, David Constantin aime son pays et souffre de la violence que les hommes de pouvoir lui font subir.

Avec une très belle photo, le film prend son temps. En opposition avec la vitesse du bouleversement qui se produit, les scènes s’ancrent dans une autre durée, dans un temps qui reste à échelle humaine.

De toute évidence, c’est un film « féminin ». Dès le début, il y a la présence de l’eau lors de l’offrande matinale du vieil indien. Dans un rituel ancestral, il verse de l’eau sur la terre. Ce vieil indien symbolise l’attachement sacré à la terre nourricière.

Marco, le personnage principal, lui, est en deuil de son côté féminin. Il est en recherche. Présence de l’eau aussi à la fin, avec Marco face à l’horizon, face à l’océan. Et tout au long du film, cette présence de la terre féminine, y compris dans ses formes chères à Malcom Lowry.

Nalini Aubeeluck dans le rôle de l’énigmatique Dévi. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Symboliquement, si l’eau est présente, le feu l’est aussi, solaire et masculin dans son aspect dévastateur, mais aussi purificateur.

Ferai-je peur si je qualifie ce film de tantrique ?

Les personnages sont filmés à la bonne distance, le regard que porte le cinéaste sur eux est toujours correct, jamais grossi. L’humour n’est pas absent, même si souvent c’est un humour grinçant.

Il y a aussi la langue, ce créole mauricien issu de l’histoire de ce pays, très différent du créole réunionnais, qui résonne différemment selon les personnages qui l’emploient. Un dialogue juste qui nous émeut ou qui suscite l’indignation.

"Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Pour la musique, le choix s’est porté sur l’unité. Des musiques indiennes, tout au long du film, accompagnent judicieusement les images dans une belle harmonie. Il faut voir ce film qui nous emporte à son rythme, sans que l’on voie le temps passer. Il est d’une telle richesse que je n’en ai sans doute que survolé le propos.

C’est un grand film qui se regarde avec beaucoup d’intérêt et qui suscite des réflexions essentielles :

  • Peu soucieux de la terre, pouvons-nous être soucieux de l’autre — surtout si l’autre n’est pas un proche ?
  • Sommes-nous arrivés à un monde inhumain qui maintient un semblant de façades sociales ?

Si je déduis les réponses de la fréquentation des salles, le samedi soir où j’ai vu le film : une vingtaine de spectateurs pour ce film, des centaines pour « Fast & furious », projeté simultanément. Eh bien, nous pouvons nous inquiéter sérieusement !

Guy Martin

Bande annonce du film Lonbraz Kann de David Constantin from David Constantin on Vimeo.

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