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Edito

Liberté métisse, bière dodo et Johnnie Platinum

20 décembre 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Le 20 désanm, ça sert d’abord à faire les courses.

Illustration Antoine Roussin

C’était il y a deux ans, sur le parking du « Carrefour » de Saint-Pierre. « 20 désanm, heu, ça c’est un jour la donné pou demoune i gingne fait commission ça non ? », dit un jeune homme, 18 ans à peine, coiffure au rasoir, casquette, débardeur des « Lakers » et grand sourire. Les dalons acquiescent par des « ui, ui » teintés d’accent sudiste ; « Non, c’est la fête la Liberté ça » lâche, un ton plus haut la seule fille de la bande, haut rose vif, jeans et coupe afro. Elle n’en dira pas plus et le sympathique petit groupe d’adolescents se presse vers la galerie.

Le 20 décembre, c’est la Liberté : cet énoncé sommaire fait l’objet d’un large consensus dans la société civile comme dans la société politique, à tel point que la droite réunionnaise au pouvoir à la Région depuis 2010 a pu tranquillement dépouiller la commémoration de tout contenu en rapport à la négritude ou à la cafritude en lui apposant le label « Liberté métisse » et en finissant par la transformer en un « festival ». Il s’agit d’aller « au-delà du devoir de mémoire », pour « que cette célébration soit avant tout (sic) un beau moment de fête, de solidarité et de partage », déclarait aujourd’hui Jean-Louis Lagourgue, premier vice-président de la collectivité et maire de Sainte-Marie, vieux « quartier » sucrier qui reste sans doute le plus marqué par l’héritage esclavagiste. Un héritage complètement évacué par le révisionnisme convivial de « Liberté métisse », dont le (coûteux) « plan com’ » omet délibérément les références à l’esclavage et aux esclaves et jusqu’au terme « Abolition »...

Il n’est donc guère surprenant que la génération « qui lève », comme on dit, ignore jusqu’à la signification du 20 décembre, date anniversaire de l’Abolition de 1848 devenu jour férié au début des années 1980, à la suite d’une intense bataille politique et institutionnelle. Malgré la revendication, mainte fois réitérée, d’un 20 décembre commémoré, chômé et payé, les magasins ne ferment guère leurs portes ce jour qui correspond au début des vacances scolaires et inaugure le mois de festivités et sa débauche de dépenses.

Cette année, le 20 désanm tombe un dimanche : l’injonction consumériste qui, pour parler comme M. Lagourgue, va déjà « au-delà du devoir de mémoire » primerait-elle aussi sur le repos dominical ?

Crochet par Carrefour en début d’après-midi : la grande surface et les galeries sont ouvertes et brillent de toutes leurs guirlandes de Noël. Les voitures à vendre à crédit sont alignées, rutilantes, devant l’immense parking. A l’intérieur, les rayonnages sont équipés pour les fêtes : mur de bouteilles de pinard en solde, bière Dodo en promo par pack de 24 ; au milieu trône une pyramide de Whisky Johnnie Walker Platinum Label, breuvage suprême sorti des étals luxe où il somnole d’ordinaire, au-dessus de l’infâme « Red Label », un poison dont les Réunionnais sont les plus grands consommateurs au monde.

Signe que c’est 20 désanm : les mélodies d’Ousanousava, d’Aim’ a nou se sont substitués à la bande musicale — la même depuis des années, reprises de Goldman et tubes de Coeur de Pirate passés en boucle. À ce stade, le lecteur de ces lignes s’attend sans doute à une descente en flammes des « Békés » propriétaires de Carrefour et de leur emprise croissante sur l’économie réunionnaise ; « à bas les Martiniquais qui viennent ôter le « graton » de la bouche de nos gros zozo ! »

La critique serait par trop facile : après tout, les « Békés » de là-bas, qu’il est « tendance » de vilipender, le profiteur d’ici, Groblan ou non, le monopoliste expatrié jouent tous leur partition en rançonnant le consommateur réunionnais, en faisant péter les statistiques du diabète et de l’obésité. Ils sont là pour le business et non point par philanthropie.

Ce qu’il faut questionner, c’est le mécanisme idéologique qui rend désormais la condition de pousseur de chariot irrésistible aux yeux de tant de nos compatriotes ; lorsqu’il sera mis en lumière, on comprendra mieux pourquoi « Liberté Métisse » a remplacé le 20 désanm.

Geoffroy Géraud Legros

Illustration Antoine Roussin

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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