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Édito

Les singes, Monsieur, vous emmerdent

13 septembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Pour le Directeur aux affaires culturelles (DAC), les étudiants des Beaux-Arts de La Réunion sont des « singes qui pensent ».


L’habitude, dit-on, est une seconde nature, et c’est sans doute une habitude, disons, « corporative », qui a porté M. Nouschi, ci-devant Directeur des affaires culturelles (DAC, ex DRAC), à se féliciter au cours d’un vernissage de ce qu’il reste dans notre île quelques « singes qui pensent ». Sans doute de tels propos constituent-ils l’ordinaire du discours dans l’étroit entourage où se croisent petits et moyens commis des services de l’Etat — ou, plus exactement, de ce qu’il en reste — qui officient dans notre pays.

Certain cinéma a immortalisé le dernier bal du Gouverneur, auxquels ont succédé les bals préfectoraux, qui n’ont longtemps rien eu à envier à ceux de leurs prédécesseurs. Le mort, comme on dit, saisit le vif, et biffer le terme de Colonie sur le papier, pour lui substituer celui de Département ne suffit pas à mettre fin au pouvoir exorbitant — voire au culte — de l’homme en blanc venu de Paris et des divers responsables des fonctions dites « déconcentrées ». Mais les choses ont tout de même bien fini par changer, et, après la grave rechute Maccionesque — du nom de Pierre-Henry Maccioni, sorte de Boula-Matari qui occupa le Palais préfectoral de 2006 à 2010 —, les représentants de l’Etat apparaissent comme des hommes mesurés et dignes, animés envers leurs interlocuteurs d’un sens de l’Etat qui fait souvent défaut à bon nombre de leurs anciens condisciples de l’ENA, qui ont préféré la voie tranquille du pantouflage aux âpres sentiers de la Préfectorale.

On aurait pu croire que cette normalisation aurait gagné, du sommet vers la base, les autres représentants de la puissance publique, et, notamment, ceux qui représentent l’Etat dans la culture « locale ». Le chemin à parcourir dans ce domaine avait des allures de Longue Marche : l’auteur de ces lignes se souvient d’avoir entendu, en 1997, un acteur de ce secteur parler, avec les intonations parisianistes de rigueur, d’un artiste local comme d’un « protégé ».

C’est en singeant les mœurs aristocratiques que l’on avoue le caniveau, écrivait Montherlant, et l’on se demande parfois si les seconds et troisièmes couteaux du pouvoir central ne tirent pas quelque revanche de leur position subalterne par des postures qu’Huguette Bello a fort justement qualifiées de « coloniales ». L’histoire récente garde ainsi en mémoire ce DAC nommé Boyer qui, offensé de porter un nom fort commun dans le pays, se plaignait, dit-on, amèrement, de voir ses homonymes cités à la rubrique « faits divers » de notre presse. Le même Boyer partit en guerre contre la mention de l’adjectif « réunionnais » dans un document officiel. Aujourd’hui, c’est sans doute en pensant n’être entouré que de « son bann » que M. Nouschi nous traite de singes. On ne se fait pas d’illusion, cette déclaration n’aura aucune conséquence.

Souvenons-nous de cet enseignant nommé Copy, qui, expliquant aux magistrats un tripotage de mineure, leur déclara «  ici ce sont tous des Nègres et des putes  », et s’en tira par une condamnation symbolique et un exil administratif. Quelque temps plus tard, un quidam prit deux ans fermes bien mérités pour une main au cul à une femme métro. On peut tripoter la cafrine, mais pas touche à la femme du vaza. Il y eut aussi ce proviseur apostrophant les enseignants en créole « vous n’enseignerez pas cette merde chez moi  », et il y a les mille vexations quotidiennes tellement intégrées au mœurs qu’on ne les perçoit même plus. L’habitude, vous dit-on, est une seconde nature…

On ne se fatiguera donc pas à manifester pour rien sur la Place dédiée aux Droits de l’Homme, puisque ceux-ci, aujourd’hui, servent à escamoter les Droits des Réunionnais. On se contentera de préciser à M. Nouschi que, si son grand esprit souffre d’être exilé au sein de notre brousse, les avions décollent tous les jours de Gillot. Et on ajoutera, en écho à Césaire : « les singes, Monsieur, vous emmerdent ».

Goeffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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