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Xénophobie

Les ouvriers étrangers mangent-ils notre « gazon d’riz » ?

20 février 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Les travailleurs polonais employés à Saint-Pierre viennent voler le travail des ouvriers créoles a-t-on pu lire ici et là.

Photo IPR.

Les Réunionnais ne sont pas cadres supérieurs dans leur pays : le déplorable constat s’impose, et un ancien Président de la République n’avait pas hésité à qualifier de « caricaturale » la composition des équipes de hauts fonctionnaires dans les Outremer. La discrimination par en haut aurait-elle pour corollaire une exclusion par en bas, au profit d’ouvriers étrangers qui prendraient le travail des Réunionnais ? C’est cette affirmation qui a suivi l’annonce de l’emploi d’ ouvriers polonais au centre de tri de la Rivière Saint-Étienne, sur la commune de Saint-Pierre. Des propos franchement démagogiques, au regard de la réalité du dossier.

15 lots sur 16 à des entreprises réunionnaises

La polémique vise l’emploi de 12 travailleurs polonais employés par une société française, « Ar-Val ». Celle-ci s’est vu attribuer le 16e et dernier lot d’un ensemble de travaux, des entreprises réunionnaises ayant bénéficié des 15 autres allotissements, au terme d’un montage de près de trois ans. Co-financé par l’Union européenne, le chantier porte sur la réalisation d’un tapis mécanique, permettant de dissocier les déchets issus des « bacs jaunes » de ceux produits par les entreprises. Une amélioration qui, indique-t-on du côté de l’Administration, « devrait permettre au centre de Saint-Étienne de demeurer le troisième de France pour la revalorisation ». Pourquoi ne pas avoir confié le lot n°16 à des Réunionnais ? « Tout simplement », répond notre contact, « parce qu’aucune entreprise réunionnaise ne s’est présentée. Une seule s’est adressée à nous, mais elle n’a pu aligner que quatre ouvriers. Or, il nous en fallait 30 ».

« C’est un chantier nickel »

« C’est au terme de cette recherche infructueuse qu’il a été décidé de faire appel à une entreprise métropolitaine. Celle-ci a d’ailleurs embauché 18 travailleurs locaux. Les équipes polonaises sont constituées d’ouvriers qui ont un savoir spécifique. Ils n’entrent pas en concurrence avec des gens d’ici ». « Tout le monde le sait », complète notre interlocuteur. « Seulement, c’est la campagne électorale… alors quelques trublions essaient de faire leur beurre là-dessus. C’est regrettable, parce que ces travaux vont surtout permettre d’améliorer les conditions de vie des ouvriers du centre de tri ». Les syndicats, précise-t-il, ne sont pas partis à la polémique. « Une seule organisation nous a contactés. Nous n’avons rien à cacher, c’est un chantier nickel. Nous leur avons donné les informations nécessaires, et ils ont eux-mêmes convenu qu’aucune entreprise de ce type n’existait à La Réunion ».

Geoffroy Géraud Legros

Rien de plus légitime que la contestation, par des Réunionnais, de l’importation systématiques de cadres dirigeants, qui, esprit de corps et mentalité coloniale aidant, méconnaissent les réalités d’un pays qu’ils prétendent ordonner ou représenter, alors qu’ils sont appelés à n’y séjourner que quelques années.

De toute autre nature est la prise pour cible récurrente des travailleurs immigrés — autrefois des Malgaches et des Rodriguais, hier, des Portugais employés au Tampon, aujourd’hui des 12 Polonais employés à la déchetterie de la Rivière Saint-Étienne, recrutés sur un chantier qui n’a pas trouvé d’entreprise réunionnaise preneuse.

Dire que ces emplois « échappent aux Réunionnais », comme on a pu le lire ici et là, ne sert en réalité qu’à dissimuler la nature véritable du problème : la faiblesse de l’outil industriel et productif réunionnais, et le manque de formations ouvertes à La Réunion aux travailleurs créoles. En trois décennies, ces derniers ont été systématiquement sacrifiés sur l’autel d’un modèle importé, qui a apposé et imposé sur une économie autrefois agricole et industrielle le schéma d’une société de services.

Dans "l’Album de La Réunion", Antoine Roussin a consacré plusieurs lithographies aux travailleurs immigrés.

Sans doute, les acteurs politiques et économiques de cette grande transformation ont-il tous eu intérêt à empêcher la naissance d’un salariat de masse, et à substituer à une société de travail un édifice social fondé sur l’assistanat par le bas (chômage de masse et minima sociaux généralisés) mais aussi par le haut (sur-rémunérations).

De manière significative, les thèmes interlopes du « progrès » et du « développement » ont, à gauche, supplanté ceux du « travail » et de la « justice », avant d’être adoptés par la droite et les organisations patronales.

La dénonciation ponctuelle du travailleur étranger n’est que l’un des bruits de fond de cette stratégie de domination par la faiblesse et la précarité. Le procédé n’est pas nouveau dans notre île : au XIXe siècle et au début du XXe, il n’était pas rare que des usiniers ou des politiques soulèvent les planteurs ou les ouvriers contre les engagés Malgaches, Rodriguais, Indiens ou Chinois — accusés non seulement de prendre le travail des Réunionnais mais de « gâter la race créole » écrivait la presse d’alors .

Mais dès la fin du XIXe siècle, les syndicalistes parvenaient déjà à rassembler travailleurs créoles, malgaches, comoriens, italiens du Piémont, espagnols et – déjà, Polonais.

C’est d’ailleurs dans le creuset de ces luttes, et non dans un idyllique « vivre-ensemble » que s’est trempée l’identité d’une Réunion où l’on trouve aussi bien des Ivaha et des M’Doihoma que des Ganofsky, des Bello et des Lebon. Étrangement, en 2014, certains semblent avoir du mal à se hisser à la hauteur de l’internationalisme de la fin de l’avant-dernier siècle…
GGL

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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