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Analyse

« Les municipales rendent fou »

25 mars 2014
Geoffroy Géraud Legros
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C’est paradoxalement la modernité du jeu politique réunionnais qui explique le retour des « anciens », et de la figure du notable, faits marquants de ce scrutin municipal. Le changement, c’est comme avant !

Extrait de "Le cri", d’Edvard Munch (1893)

« Les municipales rendent fou », me disait dimanche soir un élu sortant ayant décidé de ne plus « rempiler ». La remarque visait la myriade de « petits candidats » qui, avec la plus grande sincérité du monde, estimaient avoir « toutes leurs chances », bien qu’ils éprouvent des difficultés ne serait-ce qu’à constituer leur liste. Illusions perdues et grosse facture à régler, à l’issue du premier tour, pour ces politiciens à la vocation solitaire, dont l’audience ne dépasse souvent pas le périmètre de leur quartier et donc l’influence ne s’exerce guère au-delà de leur cercle familial : nous connaissons cela.

La légende du petit candidat, accédant aux responsabilités par sa seule personnalité, est à la politique ce que la fable de la réussite du self-made man ou du petit porteur d’actions est à l’économie et à la finance : indéracinable, malgré les démentis systématiques infligés par une réalité dominée — qu’il s’agisse du business électoral ou du business tout court — par un nombre réduit d’acteurs fort bien dotés. Ainsi, les raclées prédites et reçues hier par les Agathe, Bègue, Étang-Sale, Graja, Aboudou, et la pléiade des « petits », n’empêcheront pas les scrutins à venir d’avoir leur lot d’aspirants-élus persuadés, jusqu’au jour fatidique, qu’ils « passent premier tour » et que « la population veut un changement ».

En fait de « changement », ce sont trois vieux briscards de la politique, aux parcours plus ou moins émaillés de péripéties judiciaires, qui ont opéré un retour triomphant sur la scène politique.

Le plus remarquable et le moins surprenant est bien celui de l’ancien sénateur-maire Jean-Paul Virapoullé, qui manque de 9 voix la victoire au premier tour à Saint-André, dont il fut le premier magistrat de 1972 à 2008. Prédictible, aussi, le revenez-y d’André Tien Ah Koon, qui reprend la main au Tampon, dont il fut évincé en 2006 par une décision de justice, après près de 30 années d’exercice.

Photo : IPR

Plus étonnante est la réapparition, en tête à l’issue du premier tour, de Joseph Sinimalé, qui dépasse de quelques centaines de voix la députée-maire Huguette Bello. Celle-ci tutoie pourtant les sommets des enquêtes de popularité, et a été réélue députée en 2012 à l’issue d’un véritable plébiscite. Son rival, ancien maire RPR de la commune et ex-président du Conseil général, revient d’une véritable descente aux Enfers, suite à une condamnation à de la prison ferme.

Pourtant, la « population » (on ne parle plus, à La Réunion, de « peuple », devenu politiquement incorrect), voudrait un « changement », « mettre des jeunes », des gens « propres », claironnent nos médias. « Que la loi interdise à un condamné de se présenter », entend-on brailler en écho dans les médias de grande écoute et sur les réseaux sociaux.

Symptôme de glissements qui sont bien loin d’être seulement sémantiques, le langage de la presse et des commentateurs adopte de plus en plus, à l’insu de ces derniers, les concepts fourre-tout, mots-valises, et thèmes forgés par la « sociologie » d’extrême-droite, sur fond implicite de « tous pourris » : « classe politique », « élites », « renouvellement des élites ».

Il faut dire que la politique dans nout péi s’est réduite aux plus petits dénominateurs communs : « proximité » et modernité obligent, voici évacuées, ou, au moins, rétrogradées au second plan, les questions essentielles qui, longtemps, ont sous-tendu la compétition politique : questions du statut, du modèle de développement, de l’agriculture, de l’industrie.

C’est bien évidemment dans les scrutins communaux que ce rétrécissement des enjeux collectifs trouve son stade ultime. Done in kontra, done in moné, done la kaz, déklas mon térin, mèt la vil prope, done titilèr, fé rant intèl da méri, répar somin, mèt la kantine gratuite, soman sa fé bès zinpo… Le maire, qui n’est plus finalement que l’arbitre chancelant, non seulement des intérêts légitimes, mais aussi des corporatismes contradictoires qui agitent sa commune, compense la dégradation de sa fonction, renforçant la posture quasi-féodale du chef de « quartier ».

Photo : IPR

Ainsi le jeu politique est-il dominé par la triade — argent, appareil partisan, renommée. Les notables y disposent d’un avantage décisif : leur opulence laisse espérer à la masse des électeurs pauvres qu’ils pallieront le déclin des moyens de la collectivité par le recours à leurs biens personnels.

Les électeurs, qui, par nécessité ou esprit de lucre, sont bien souvent portés à se comporter en clients ou en créanciers ne voient plus dans « leurs » élus, intègres ou non, qu’une bande de « baiseurs d’zoeuf au lard » interchangeables. 7 Français sur 10 considèrent que la « classe politique est corrompue » ; l’approbation de cette formule, qui possède la force irrésistible des énoncés moitié vrais et moitié faux, serait sans doute plus élevée à La Réunion.

Dans ce contexte, faut-il s’étonner de voir réapparaître ceux auxquels la renommée prête, à tort ou à raison, le plus d’expérience et de crédit, mais aussi d’influence, de réseaux, d’entregent, de richesse personnelle… toutes qualités qui déterminaient l’appartenance au monde des élus « avant », c’est-à-dire avant cette démocratisation, d’ailleurs somme toute fort limitée et d’une intensité réduite, au cours de laquelle les postes de maire ont pu échapper à l’emprise des notables proprement dit, au profit d’une classe montante, par ailleurs largement recrutée au sein de la fonction publique. Il se pourrait bien, donc, que le changement, ce soit comme avant.

« L’électeur est vénal, les mœurs de la population sont corrompues », radotent quelques aigris, confrontés aux désaveux électoraux ou à un désamour de l’opinion. L’explication est trop simple pour être honnête : ne faudrait-il pas d’abord la rechercher dans la soi-disant modernité du politique, qui parle consensus, proximité, transversalité, mutualisation — tous noms dont se pare la dégradation du politique, voulue et mise en œuvre par les politiques eux-mêmes ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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