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Afrique de l’Est

Les Masaï dans le piège post-moderne

1er décembre 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Folklorisé, parqué ou contraint à l’assimilation, le peuple de pasteurs est menacé par la mondialisation tant décriée de l’industrie du divertissement… mais aussi par la « vertueuse » transition énergétique.

Masaï sur le chantier de la centrale d’Olkiari. Photo : Lydur Skulason

Il y a deux semaines à peine, le Gouvernement tanzanien semblait bien prêt de céder 1553 km2 de son territoire à Otterlo Business Company (OBC) — une entreprise très discrète fondée en 1993 par un aristocrate de Dubaï et spécialisée dans l’organisation de luxueux safaris pour le compte des grandes familles du Golfe persique.

L’opérateur, présent depuis près de deux décennies en lisière du Parc national de Serengeti, entend pérenniser une aire de chasse sous forme de « couloir faunique » dans la zone du Loliondo, qui jouxte cette aire protégée.

Un projet qui suppose l’éviction de 40.000 pasteurs Masaï, périodiquement évoquée par les responsables tanzaniens. À la mi-novembre, les représentants du Gouvernement avaient appelé les semi-nomades à évacuer les lieux avant la fin de l’année.

Assortie d’une promesse de « compensation » d’à peine un demi-million de dollars, l’annonce intervenait après des années de violences policières et paramilitaires contre la communauté Masaï, régulièrement pointées par des acteurs de terrain.

Maisons incendiées, cheptel abattu… plusieurs études, dont un document publié en 2010 par l’ONG tanzanienne Land Rights & Resource Institute ont ainsi fait état d’exactions commises par les forces de l’ordre et des milices privées...

Institué « réserve de chasse royale » par le colonisateur britannique, le Loliondo a conservé ce statut après l’indépendance.

Les résidents, devenus sur le papier responsables de la gestion des ressources locales n’ont pourtant pas été associés aux accords passés en 1995 entre les autorités tanzaniennes et les safaristes, bénéficiaires de baux dans le Loliando.

La même année, la Tanzanie recevait le prix du Safari Club International basé aux Etats-Unis, pour la « qualité » du travail de conservation du gibier engagé dans les zones naturelles qui couvrent près de 30% de la surface du pays.

Un certificat de bonne conduite écologique décerné par des adeptes de safari : le paradoxe d’une telle distinction est souligné par les témoignages recueillis auprès des Masaï.

Paysage du Parc national de Serengeti. Photo : Bjorn Christian Torrissen

Bravant la peur des représailles, plusieurs témoins décrivaient dès 2002 aux journalistes du « Washington Times » les stratagèmes employés par OBC pour attirer dans la zone de chasse le gibier protégé du parc de Serengeti, en disposant du sel, dont les animaux sont friands, ou en allumant des feux dans les aires sanctuarisées, afin de refouler les bêtes en direction des safaristes.

À la répression des Masaï du Loliondo, dont les représentants font régulièrement l’objet d’arrestations arbitraires, s’ajoute la folklorisation culturelle imposée par l’économie touristique qui gouverne l’aire de Serengeti. « Le Serengeti est devenu l’un des plus grands zoos au monde, dans lequel les guerriers Masaï sont ravalés au rang d’éléments décoratifs » note le journaliste Fred Pearce, dans son important ouvrage « The Land Grabbers ». Selon l’auteur, « notre vision d’une nature vierge a encouragé l’accaparement des terres par une classe hybride de conservationnistes ultra-riches et d’opérateurs touristiques ».

Portée par la conscience croissante des méfaits du land-grabbing, la cause des Masaï tanzaniens a largement été relayée, notamment par le biais d’une pétition qui a rassemblé plus d’1.700.000 de signataires. Est-ce l’ampleur de la mobilisation qui a décidé le Président tanzanien Jakaya Kikwete, à prendre le contrepied des annonces gouvernementales ?

« Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais de plans visant à évincer les Masaï de leurs terres ancestrales » tweetait dimanche dernier le dirigeant africain depuis l’hôpital américain où il soignait un cancer de la prostate. « Une avancée considérable  », selon Sam Barratt, directeur de la campagne d’opinion menée sur la site « Aavaz ». « Pour la première fois en vingt ans, un Président tanzanien affirme clairement que les Masaï sont en sécurité dans leur pays ».

Jakaya Kikwete. Les déclarations du Président tanzanien, connu pour ses positions violemment anti-Masaï inaugurent-elles un cours nouveau ? Photo : Matthew Jordaan / Mediapix

Cette déclaration est d’autant plus significative que l’hostilité envers ce peuple d’éleveurs et de guerriers est un invariant des politiques publiques menées par les autorités depuis l’indépendance du Tanganyka et son union à l’île de Zanzibar, où une révolution afro-shi’ite d’inspiration communiste avait en 1963 renversé le sultanat esclavagiste.

Dans le sillage de l’indépendance, les Masaï ont été ciblés par des campagnes assimilationnistes d’intensité variable dont la plus célèbre, lancée en 1967 par le Président Julius Nyerere, visait le port des vêtements traditionnels.

« Nous pouvons préserver les zèbres tels qu’ils ont été pendant des siècles, et pour des siècles encore ; mais nous ne pouvons refuser le progrès à nos frères humains », déclarait alors le leader panafricain, fondateur de la doctrine « Ujamaa ».

« Le lubega (toge portée traditionnellement par les hommes Masaï, NDLR) n’est pas une honte pour les seuls Masaï : c’est un outrage à l’ensemble de la Nation » déclarait de son côté le Président de l’Assemblée nationale.

En 2005, le jour même de son entrée en fonction, le Président Kikwete avait affirmé sa volonté d’en « finir avec le pastoralisme qui transforme le pays en pâturage, les bovins rachitiques et les pasteurs qui sont des sac d’os ». Jamais, rappelle l’analyste Edward Porokwa, un chef d’État tanzanien n’avait tenu de propos si véhéments à l’égard de la minorité Masaï. Le « tweet » de dimanche dernier inaugurera-t-il un cours nouveau ?

À quelques centaines de kilomètres du Loliondo, de l’autre côté de la frontière kenyane, les pasteurs Masaï craignent eux aussi d’être évincés des contreforts du Mont Suswa.

Le clivage politique est ici moins déterminant : vis-à-vis de la question Masaï, la conception de l’État léguée par Jomo Kenyatta est souvent présentée comme l’antithèse de l’assimilationnisme de Julius Nyerere. Sa formation politique, la KANU, accorde des positions éminentes à une élite Masaï.

Attachée au monopartisme instauré après l’indépendance et au « majimboïsme », sorte de régionalisme teinté de self-government, celle-ci s’impliquera au début des années 1990 dans les violences opposant Masai et tribus Kikuyu.

Sur le plan économique, le groupe ethnique Masaï est l’un des plus pauvres du Kenya contemporain. Une misère encore aggravée par les conséquences du réchauffement climatique, qui bouleversent l’économie pastorale, rapportait en 2008 le « Journal of Indigenous Peoples Right ».

Pourtant, c’est le passage à l’énergie « verte » qui menace aujourd’hui les Masaï du Mont Suswa. Cette terre de fumeroles, de sources chaudes et de déserts est le « meilleur des pays » selon les critères masaï, confiait en septembre dernier un pasteur au journaliste indépendant Jason Patinkin. « Il y a du bois pour le feu, des terres pour le maïs, des ocres pour les rituels ».

Aux yeux du Gouvernement, c’est le potentiel géothermique qui constitue le véritable trésor du volcan Suswa. Le 10 novembre dernier, le ministre de l’Énergie et des Pétroles Davis Chirchir annonçait une baisse de 28% du coût de l’énergie. Un résultat imputable à la politique de substitution de la géothermie au diesel revendiquée par les autorités, qui entendent pleinement tirer parti du formidable potentiel du pays en la matière pour atteindre l’indépendance énergétique. Les éleveurs, eux, « craignent pour leurs terres », écrit Jason Patinkin.

Non sans raison : plus 1000 Masai ont été déplacés lors de la construction du site géothermique voisin d’Olkaria. Les pasteurs, qui disposaient d’un espace d’environ 1740 hectares, doivent désormais se contenter des 200 hectares alloués par les autorités à titre de « compensation », précise une note de l’« International work group for Indigenous affairs », une ONG spécialisée dans la défense des droits des populations indigènes.

Refoulés, déplacés de réserves en Parcs nationaux, dépouillés et même rhabillés, les Masaï ont vu fondre leur territoire et leurs prérogatives, d’abord dans le brasier colonial, puis au soleil des indépendances.

Postées sur Facebook, les photos de la cheerleader texane Kendall Jones posant auprès de dépouilles de fauves ont soulevé une vague d’indignation contre les safaris. Photo : Facebook

Ruse suprême de la condition post-moderne, c’est l’hostilité mondialisée au safari — c’est-à-dire, l’indignation, globalisée et teintée de ressentiment roturier que provoquent les « selfies » de fin-de-race et de starlettes devant des dépouilles de fauves — , qui permet à la cause d’un peuple d’éleveurs, guerrier et aristocratique d’être entendue... Au moins pour un temps.

Peu probable, en revanche, qu’une quelconque indignation fasse écho aux déplacements de population, qui demain, seront organisés au nom du vertueux « développement durable »…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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