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Les fourberies de Couapel

19 février 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Le « scandale », ce sont ces gens qui ne se contentent plus de prendre La Réunion pour une vache à lait, mais veulent désormais écraser son patrimoine.

Figurons-nous un Réunionnais — un Hoarau, un Técher, un Payet, en un mot, un Créole créolant —, qui résiderait dans une vieille province de France, se déclarerait crânement « sans emploi » mais y mènerait grand train, vivant uniquement d’indemnités électorales et des multiples rétributions qui échoient à ceux qui savent se « placer » dans les nombreuses structures parapubliques créées par une décentralisation dévoyée.

A priori, rien à redire : faire de la politique un gagne-pain, ce n’est peut-être pas bien moral, mais c’est tout ce qu’il y a de plus légal ; et si, d’aventure, l’un de nos compatriotes parvenait à se faire élire par les gogos du Centre, du Périgord, du Sud-Ouest, d’Alsace ou du Nord de la France, tant mieux : après tout, c’est cela aussi, la continuité territoriale. Sans doute entendrait-on même, à La Réunion, quelques voix admiratives à l’heure du lamtav ; au fond, le goût public nourrit une certaine admiration pour les baiseurs de paquet, les tricmardeurs qui ont assez de sens du placement pour dénicher un « ti’ place bordage » et « coquer l’argent » sans travailler — nous voulons dire : sans travailler vraiment.

De notre Hoarau, de notre Payet, de notre Técher, on dirait ici : « ça nout ti coq ça » ; de l’autre côté de la mer, on se féliciterait de cette ouverture à la « diversité » et tout le monde serait content. Figurons-nous maintenant que ledit Hoarau, Payet, Técher, ait un jour l’idée de poser son séant dans une vénérable bâtisse du pays — disons, l’un de ces lieux où souffle l’esprit d’une province, telles ces « grand’maison » de la Beauce qui évoquent le temps de Rabelais ou ces vénérables demeures à colombages de l’Est, et y déclare, face à la presse et flanqué d’un acolyte aussi peu enraciné dans l’endroit que lui, qu’il est grand temps de raser ce vestige du passé, taclant au passage l’administration du patrimoine qui travaille à la réhabilitation du bâtiment.

L’autochtone français aurait alors toutes les raisons de botter le train à notre Créole et de lui faire comprendre qu’il est grand temps pour lui d’aller s’occuper de bardeaux, de lambrequins et de varangues dans son île d’origine — ou, a minima, de se taire.

Le 27 novembre dernier, la conseillère régionale sortante Fabienne Couapel-Sauret, flanquée d’Olivier Saunier, bombardé adjoint à l’urbanisme de la commune de Saint-Paul après les élections de 2014, et proviseur d’un grand lycée sis sur la même commune, tenaient une conférence de presse à la « Maison Pota », un antique bâtiment situé au centre de la ville de Saint-Paul, coeur du peuplement de notre île.

Les origines de la villa sont mystérieuses : d’après la tradition orale, le redoutable Mussard, chef des expéditions contre les Noirs marrons enfuis dans les cirques — expéditions qui s’inscrivaient dans une véritable guerre, rapportée par l’écrivain réunionnais Jules Hermann — y aurait vu le jour. Selon d’autres sources, le bâtiment aurait été bâti aux environs de 1825...

Quoiqu’il en soit, la « case Pota » présente un intérêt archéologique certain, identifié par les Bâtiments de France. En accord avec la municipalité, dirigée jusqu’en 2014 par Huguette Bello, cette administration avait travaillé à une réhabilitation du bâtiment, qui devait in fine permettre d’y installer certaines administrations.

Ce vendredi 27 novembre, donc, le sieur Saunier, « bâcheur » désertant son établissement en ce jour de deuil national, et la dame Couapel-Sauret, aussi experte en urbanisme que je peux l’être en fission nucléaire, s’enorgueillissaient de vouloir « tout raser »... et de s’apprêter à construire des logements en lieu et place de cette bâtisse emplie d’histoire et de mémoire. Objet du scandale, selon Saunier-Couapel : : le coût de la restauration, symbole, de la « casse sociale » perpétrée par la précédente mandature de gauche. En plein centre de Saint-Paul, où le mètre carré se vend autour de 3.500 euros, on se représente sans peine la dimension très « sociale » de l’opération que Saunier et consorts entendaient confier à la SEDRE.

Organisée à quelques jours du scrutin régional sur un terrain communal, sous le drapeau de « RéunionNous » (l’avatar local de l’UMP, en plus à droite), la conférence de presse était bien entendu illégale ; pas de quoi gêner outre mesure Mme Couapel-Sauret, en campagne pour sa propre réélection au poste de vice-présidence de la région Réunion, poste qu’elle occupe depuis 2010. Une chance pour cette ancienne avocate, qui a quitté d’elle-même et, dit-on, avec quelque précipitation, le barreau de Béziers, pour s’installer à La Réunion et s’est déclarée « en recherche d’emploi » lors des deux derniers scrutins.

Qu’on se le dise : il y a, dans notre île, des chômeurs qui réussissent. Il faut dire que la dame n’a pas ménagé ses efforts d’intégration dans la société réunionnaise : à peine débarquée, installée dans l’entourage de Jean-Paul Virapoullé — qu’elle devait trahir, et salement, quelques mois plus tard — l’ex-avocate s’est attaquée à l’histoire de La Réunion : non, La Réunion n’a jamais vécu sous le statut colonial, éclatait-elle à la télé et à la radio, dans des envolées plus proches des mesureurs de sardine chargé au pastaga du Vieux-Port que du style du Félibrige, plus dans le ton d’un Charles Pasqua en petite forme que de l’immortel Frédéric Mistral. Non, il n’était pas question de dédier un musée à La Réunion « parce que moi, les bertels, je les préfère dans mon assiette qu’accrochés aux murs pour des millions » [sic].

Notre cavalière blanche confondait bien sûr les « bringelles » et les bertelles ; mais après tout, c’est bien connu, chez les sauvages, tout se mange — yabon bertel — et à La Réunion, les Bouvard et Pécuchet du pauvre, les salonards de onzième zone, les plus-ou-moins diplômés, les demi-juristes, les un-quart avocats, les bonnets d’âne des classes politiques du fin fond des provinces françaises, ont non seulement voix au chapitre, mais vocation à commander.

Il se trouve tout de même que, si l’on peut tout dire, on ne peut tout de même pas (ou pas encore) tout faire. Ainsi, le proviseur démolisseur et la chômeuse la plus richement dotée de l’île ont été priés de revoir leur copie par les bâtiments de France, rapporte « Le Quotidien » du 19 février. « Le projet d’Olivier Saunier part à la corbeille » : eh oui, même dans la post-colonie, on ne peut pas si facilement flanquer un coup de bulldozer sur des bâtiments classés.

À l’incompétence de Saunier s’ajoutait la fourberie de Couapel, nous apprend encore l’article : selon « Le Quotidien », la fin de non-recevoir émise par les Bâtiments de France avait été communiquée à la mairie de Saint-Paul avant le premier tour des élections régionales : en d’autres termes, Fabienne Couapel-Sauret mentait en toute connaissance de cause lorsqu’elle colportait le prétendu « scandale » de la Maison Pota. Le scandale, c’est elle. Le scandale, ce sont ces gens qui, en plus de prendre La Réunion pour une vache à lait, veulent écraser son histoire et son patrimoine.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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